Que n’a-t-on pas écrit sur le cash ? Instrument de toutes les mafias, de tous les trafics, jusqu’aux plus sordides ; on lui reproche des coûts de fabrication et de traitement élevés ; un impact environnemental délétère et, ces dernières semaines, au plus fort de la crise sanitaire, ses détracteurs l’ont même accusé de favoriser la circulation des virus… Si cette dernière information a été parfaitement démentie, personne ne nie en revanche que l’argent liquide ait des défauts. Dans une société bouleversée par les usages numériques, alors que les codes sociaux établis depuis les origines de la monnaie sont aujourd’hui remis en question par la dématérialisation, il est légitime de s’interroger sur la place du cash dans notre société, mais également sur les impacts de la disparition progressive de la monnaie papier et des espèces sonnantes et trébuchantes de notre société. Une interrogation qui passe nécessairement par un constat préalable : le rôle clé de la monnaie dans la structuration et l’émergence des sociétés humaines à travers les âges. Symbole de pouvoir autant que d’appartenance à un groupe, à une nation, vecteur de diffusion culturelle autant que de développement économique, la monnaie remplit – depuis le IVe millénaire avant notre ère, où elle apparaît en Mésopotamie, jusqu’à ce jour – une mission de cohésion entre les hommes.
La monnaie : un ciment sociétal incontournable
Alors que la volonté politique s’oriente chaque jour davantage vers la fin de l’argent liquide au profit d’alternatives souvent à peine plus contrôlables, le législateur, comme les détracteurs du cash ont tendance à négliger le rôle que, dans l’Histoire – de France et, plus globalement, de l’Humanité –, la monnaie a pu jouer dans le développement des relations commerciales entre les hommes, les villes et les États. Si la monnaie a supplanté le troc au fil des siècles, ce n’est pas uniquement pour des raisons de commodité. Le pouvoir, les monarques, les gouvernants au sens large du terme ont tous utilisé le pouvoir de battre monnaie, comme un instrument de gouvernance et d’affirmation de leur autorité. À compter du XVIe siècle, la monnaie, quelle que soit sa forme ou sa valeur, porte un symbole du pouvoir : Louis, Napoléon, puis Marianne… La notion de cash est intrinsèquement liée à celle de pouvoir et d’appartenance à un groupe national. Les billets de banque n’ont jamais dérogé à la règle et ont mis en scène au fil du temps des personnages ayant contribué au rayonnement national des pays émetteurs : Benjamin Franklin sur le billet de 100 dollars, Blaise Pascal sur les billets de 500 francs ; ou encore des temps des Histoires nationales comme La Liberté guidant le peuple, célèbre œuvre d’Eugène Delacroix qui orna le billet de 100 francs durant des décennies. L’apparition de l’euro n’a pas dérogé à la règle et, comme l’observait Carole Lager en 2005 : « À la fois défi politique, pari économique et enjeu social, l’euro représente à lui seul une double révolution. Il implique d’abord, pour les pays qui font partie de la zone euro, la disparition des plus grands symboles de souveraineté nationale, les monnaies, ainsi que le transfert des souverainetés monétaires nationales à une Banque centrale européenne »
Et lorsque la gouvernance de la monnaie est hasardeuse, inappropriée, elle peut conduire aux conséquences les plus terribles. L’épisode monétaire tragique de la République de Weimar au sortir du premier conflit mondial, est reconnu aujourd’hui unanimement par les historiens comme l’une des causes majeures ayant amené à la Seconde Guerre mondiale. La crise de 2008 a également permis de tirer de nombreux enseignements sur le rôle d’une politique monétaire volontariste pour ralentir ou endiguer les effets d’une crise sévère. Aussi, si le cash se révèle essentiel au développement du commerce et des sociétés, il implique néanmoins une gouvernance stricte et maîtrisée qui interpelle sur le rôle des cryptomonnaies et des alternatives (notamment digitales) à l’argent liquide, qui émergent aujourd’hui…
Une légitime interrogation sur la protection des libertés individuelles…
La disparition du cash au profit de moyens de paiement dématérialisés, sous la forme d’applications mobiles ou de cartes de paiements facilite l’acte d’achat en toute circonstance et répond à l’enjeu de traçabilité des transactions, indispensable à la sécurisation des échanges souhaitée par les institutions. Mais, celle-ci ne remet-elle pas en cause le respect de la vie privée ? La traçabilité qui trouve toute sa justification lorsqu’il s’agit de lutter contre la criminalité ou le terrorisme, ne porte-t-elle pas en elle, les germes de la défiance des citoyens face à l’État ? Et que dire des garanties apportées au respect des libertés individuelles lorsque les alternatives au cash sont portées par des entreprises privées ? Le fait qu’un acteur comme Facebook – dont on connaît, par le triste scandale de Cambridge Analytica, l’attachement au respect de la vie privée ! –, cherche à imposer sa propre monnaie virtuelle (le Libra), constitue en soi une invitation à la réflexion. En effet, quelle serait la marge de manœuvre des Etats européens, en termes de politique monétaire, si le Libra s’imposait comme une monnaie à part entière ? Si la disparition du cash sous sa forme actuelle apparaît comme inexorable à plus ou moins long terme, faut-il pour autant accepter que les alternatives qui nous sont proposées ne fassent que déplacer le problème ? Comme le souligne Kenneth Rogoff, professeur d'économie à Harvard, dans The Curse of Cash
Des projets de monnaies numériques de banques centrales
Trouver des alternatives à la monnaie ne fait plus véritablement débat dans une économie mondialisée et digitalisée, mais cette quête ne devrait pas se faire en dehors de toute régulation. Le rôle des Banques centrales est crucial non seulement pour préserver les économies mais aussi pour garantir aux populations et pas seulement les plus fragiles, un cadre rassurant et protecteur.
Ainsi les banques centrales étudient très activement les possibilités d’une monnaie de banque centrale numérique. En janvier 2020, la Banque des Règlements Internationaux (BRI) a annoncé la création d’un groupe de travail pour étudier les opportunités ouvertes par des monnaies numériques de banque centrale. Le groupe de travail réunit des représentants de la Banque centrale Européenne (BCE), de la Banque centrale de Suède (Riksbank), de la Banque d'Angleterre, ainsi que de la Banque du Canada, la Banque du Japon et la Banque nationale Suisse. La Banque centrale de Suède a d’ailleurs lancé dès 2016 une réflexion sur un projet d'e-couronne numérique.
La monnaie : outil de développement dans les territoires
Ces travaux sur les monnaies numériques et les lacunes de la monnaie, en termes de traçabilité notamment, ne peuvent cependant faire oublier le rôle structurant du cash dans notre société. Un rôle qui ne se cantonne pas, loin s’en faut, à ces populations que l’on dit vulnérables sur le plan sociologique ou économique. Ces quelque 7 millions de citoyens qui sont profondément dépendants du cash, faute d’une bancarisation suffisante, ne sont pas les seuls à avoir beaucoup à perdre dans l’émergence d’une société cashless. Ce risque s’incarne également dans les territoires. Si l’on se réfère aux chiffres publiés par la Banque Centrale Européenne, dans son enquête SUCH datée de 2016, il apparaît que la part des paiements réalisés en espèces au point de vente, s’établit pour la France en volume, à 68 % des transactions contre 27 % pour les cartes de paiement. Pour 90 % des transactions réalisées en espèces dans les points de vente en France, la valeur est inférieure à 5 euros. Le recours au cash dans les commerces de proximité, s’il est en perte de vitesse pour les montants supérieurs à 5 euros, reste pourtant capital. Et il se manifeste notamment dans les territoires éloignés des grands centres urbains. En effet, l’implantation des DAB (Distributeurs automatiques de billets) peut constituer à la fois un reflet du maillage commercial sur l’Hexagone et/ou un moteur de l’exode au sein des territoires les plus reculés. Selon l’étude USP Valeurs-IFOP « Enquête auprès des maires sur l’accès aux espèces dans les communes de 1 000 à 10 000 habitants », réalisée en avril 2020, il apparaît que 28 % des maires ne disposent d’aucun point d’accès aux espèces dans leur commune. Mais la lecture attentive des résultats de l’étude révèle que 70 % des communes de moins de 2 000 habitants se trouvent dans cette situation. La disparition du cash, si elle n’est aujourd’hui qu’une perspective, un projet, trouve déjà une résonnance dans notre société, par le recul des implantations de solutions d’accès au cash comme les DAB.
Selon la même étude, 23 % des communes de 2 000 à 4 999 habitants ont déjà assisté à la suppression d’un point d’accès aux espèces au cours des dix dernières années. Une évolution du maillage des implantations qui se traduit mécaniquement par une distance plus grande entre les citoyens et les points de retrait. Cette distance s’établit à 5,7 km en moyenne entre l’hôtel de ville et le DAB le plus proche. Au-delà de la distance kilométrique, ce sont bien les inégalités par rapport à l’exposition à la raréfaction du cash qu’il faut redouter ; les élus locaux ont notamment fait part de leur inquiétude pour les séniors, les personnes en situation de précarité et les acteurs du commerce de proximité.
L’adaptabilité et la flexibilité du cash comme vecteurs de stabilité
Depuis ses origines, le cash n’a fait qu’évoluer pour s’adapter sans cesse aux besoins des hommes. De l’abandon des métaux précieux « physiques » au profit de la monnaie papier jusqu’à la dématérialisation totale de la monnaie, le cash a démontré non seulement sa flexibilité mais aussi son adaptabilité. Parce que la monnaie est d’abord et avant tout un outil au service des relations entre les hommes, elle n’a jamais cessé d’accompagner leurs usages. Alors que la digitalisation massive de la société fait émerger de nouveaux besoins, la monnaie devra s’adapter. Disparaitra-t-elle définitivement ? Cèdera-t-elle la place à de nouveaux supports ? Une chose est certaine : elle évoluera sans doute vers un modèle contactless en réponse à la crise sanitaire que nous venons de traverser. Dans tous les cas de figure, si rien ne peut empêcher l’évolution de la société, c’est bien à la société de créer les conditions de cette évolution en ayant à cœur de protéger les plus faibles, garantir l’égalité entre les hommes et les territoires pour que la monnaie demeure ce ciment sociétal qu’elle a toujours été !