Quelles sont les évolutions récentes du métier de trésorier d’entreprise ?
Deux évolutions principales marquent cette fonction telle que nous l’observons chez nos adhérents qui sont, pour la plupart, des grandes entreprises. Pendant longtemps le trésorier a vécu très isolé, notamment en interne. Depuis une dizaine d’années, sa fonction s’est ouverte aux autres départements de l’entreprise. D’une certaine façon, nous nous sommes mis à faire partie de l’entreprise. Nous ne pouvons plus prendre de décisions seuls. Il faut ainsi s’assurer que les opérations de gestion de trésorerie, qui sur la durée sont justifiées, ne créent pas à l’intérieur de la période considérée des variations préjudiciables à la stabilité du résultat. De même, lorsque nous avons à négocier un contrat avec un partenaire banquier, nous devons nous mettre en contact avec les services juridiques pour valider toutes les clauses. Parallèlement, le champ d’intervention des trésoriers s’est élargi, couvrant de plus en plus souvent les financements, voire d’autres domaines.
L’autre aspect d’élargissement vient de l’Europe, surtout parmi les membres de l’AFTE, qui sont pour la plupart des sociétés internationales. Il n’y a plus de directions de trésorerie qui soit uniquement franco-française.
Les pratiques sont-elles différentes d’un pays à l’autre ?
La fonction de trésorier en France se rapproche de celle dans les pays anglo-saxons qui couvre une palette encore plus large, proche de ce que nous considérons comme un directeur financier à part entière : elle s’étend notamment à la gestion des assurances ou des fonds de pension, c'est-à-dire des fonds de retraite par capitalisation. Le trésorier de Lafarge, par exemple, assure cette fonction pour la filiale anglaise du groupe. Celui de Saint-Gobain gère les assurances et a d’ailleurs le titre de directeur financier adjoint.
La Grande-Bretagne présente par ailleurs une particularité : le titre de trésorier ne peut être attribué que si le collaborateur a suivi une formation spécifique délivrée par le centre de formation de notre homologue locale : l’Association of Corporate Treasurers (ACT).
L’AFTE souhaiterait faire de même ?
Pas du tout. Nous ne sommes pas favorables à un système aussi fermé.
L’AFTE accueille lors de sa prochaine journée d’étude (voir l'encadré) des trésoriers représentant des pays africains. Quelle relation l’association a-t-elle liée avec eux ?
Des associations de trésoriers nationales ont été créées dans certains pays d'Afrique de l'Ouest, dont certaines se regroupent au sein de l’Association des cadres financiers et trésoriers de l’Union économique et monétaire de l’Ouest
La crise a-t-elle changé les relations des trésoriers avec leurs partenaires banquiers ?
Selon les questionnaires mensuels adressés à nos membres depuis plusieurs années, il ressort qu’à partir de l’été 2008, si le renouvellement de lignes de financement existantes s’est fait presque normalement, il est devenu très difficile d’obtenir de nouveaux concours. Les trésoriers ont constaté un accroissement substantiel des coûts – et les banquiers n’ont pas répercuté l’intégralité des baisses des taux de référence, reconstituant ainsi leurs marges – et de la complexité des contrats. Les délais d’obtention sont plus longs et les banques cherchent à prendre plus de garanties.
Côté placements, les trésoriers marquent une aversion plus marquée au risque : certaines entreprises préfèrent désormais souscrire des bons du trésor avec un rendement bien inférieur à celui des OPCVM. La crise des crédits subprime a remis dans les esprits des dirigeants d’entreprise que même un OPCVM de trésorerie représente un risque. La fermeture de certains de ces fonds au plus fort de la crise a, sur ce plan, marqué les esprits !
Un point positif cependant: le trésorier s’est retrouvé au centre des négociations entre l’entreprise et ses banquiers ; d’une certaine façon, 2007, 2008 et 2009 ont grandement aidé à la reconnaissance de notre fonction, y compris en interne : certains trésoriers ont vu leur PDG les appeler plusieurs fois par jour pour se préoccuper de l’état de leurs placements !
Comment ont été ressenties par vos adhérents les mesures gouvernementales prises pour le financement des entreprises, comme la médiation du crédit ?
Le médiateur du crédit a fait du très bon travail, mais il est dommage qu’il ait fallu le mettre en place. C’est aux banques de faire le nécessaire pour qu’il n’ait plus à agir. Sur un certain nombre de dossiers cependant, même si cela ne concerne pas les entreprises de l’AFTE, le médiateur a obtenu que les banques mutualisent les risques même pour des PME. C’est une pratique plutôt vertueuse qui correspond aussi à la volonté des entreprises d’élargir leur pool bancaire et mieux diversifier leurs flux et leurs financements, inversant la tendance des années 2005-2006 qui était de réduire le nombre de leurs partenaires bancaires. Il a également permis aux banques de réduire leurs risques.
Pour autant, il faut aussi reconnaître que la nomination du médiateur a peut-être été trop médiatisée et très vite certains en ont tiré la conclusion que les banques étaient seules responsables de la crise. C’est aller trop loin ! Sans compter l’amalgame politique qui a été fait : lorsque l’État a prêté de l’argent aux banques, cela a été présenté comme un cadeau, ce qui n’a pas été le cas. Si les banques se sont empressées de rembourser ces prêts, c’est que probablement ils n’étaient pas rentables pour elles et nous pouvons presque regretter ces remboursements anticipés car nous aurions sans doute moins d’impôts à payer si les banques avaient payé plus d’intérêts !
Quelles sont désormais les attentes des trésoriers vis-à-vis de leurs banques ?
Nous avons toujours dit que les services bancaires doivent être rémunérés à leur juste prix. Déjà en 2005, quand l’autorisation a été donnée de rémunérer les comptes à vue, comme nous le demandions depuis longtemps, il me paraissait normal de remettre à plat, dans cette nouvelle perspective, l’ensemble de nos conditions. De même, quand les banques ont facturé la commission d’échange image chèque, si la démarche consistait à revoir de ce fait les conditions et faire en sorte que chaque prestation soit normalement tarifée par rapport à son coût de revient, payer les chèques ne m’aurait pas gêné. Mais la péréquation n’est pas une bonne chose. Soit on fait une tarification à l’acte, qui a l’avantage de faciliter le jeu de la concurrence ; soit on fixe un forfait global annuel, qui offre une comptabilisation simple, à condition qu’entreprise et banque soient d’accord pour une certaine répartition des flux et des opérations et qu’elles se fassent mutuellement confiance pour modifier le forfait en cas de changement significatif de la relation.
Comment le projet SEPA modifie-t-il le fonctionnement des entreprises ?
Tout d’abord, le SEPA nous demande des investissements énormes : ils se chiffrent en millions d’euros par entreprise parmi les adhérents de l’AFTE. Et c’est sans comptabiliser la mobilisation de nos équipes informatiques pendant plusieurs mois…
Ensuite, le SEPA a un objectif précis de création d’un marché européen des moyens de paiement validé par la commission européenne, auquel l’AFTE adhère, mais n’oublions pas que les aspects réglementaires opérationnels liés par exemple aux rule books imposés aux banques ne sont pas opposables aux entreprises.
En outre, certaines erreurs ont été faites sur la conduite de ce projet. Par exemple, il était faux de présenter le direct debit comme une évolution du prélèvement, au lieu de dire clairement qu’il s’agit d’un produit nouveau qui remplacera purement et simplement ce dernier. Cette approche aurait certainement été plus simple. Deuxième erreur : nous avons voulu faire de l’autorégulation, que tout le monde se mette d’accord, alors que personne ne veut fondamentalement changer son système national quand il fonctionne correctement. En somme, il manque un pilote dans l’avion. La proposition de règlement que devrait publier la Commission européenne d’ici à fin octobre pour fixer une date butoir de bascule aux moyens de paiement européens sera déterminante : nous craignons que ce texte reste très général et permette à chacun de garder son produit national, ce qui serait la négation de SEPA. Il faut fixer une date butoir et des circuits précis pour les moyens de paiements : tout le monde ne sera peut-être pas très content sur le moment mais fondamentalement cela simplifierait les choses.
Enfin, la dernière inquiétude liée à SEPA porte sur l’évolution des produits de niche : télérèglements et TIP. Ceux-ci étaient initialement exclus du périmètre SEPA. Or, il est désormais question d'une date butoir de bascule les concernant. Les enjeux économiques et informatiques pour les entreprises sont loin d’être négligeables. Pour le TIP par exemple, deux solutions sont présentées : le transformer en virement, ce qui veut dire recevoir des dizaines de milliers d’écritures tous les jours avec d’énormes difficultés pour les affecter à la bonne facture. La seconde solution est de les transformer en SDD one off ; or, la réglementation européenne sur ce dernier est un règlement interbancaire à J+5 alors que le TIP est aujourd’hui à J+1. Nous ne sommes pas prêts à perdre 4 jours d’intérêt.
Qu’en est-il de la fin d’ETEBAC ?
L’AFTE a également réagi à la proposition sur la réglementation des produits dérivés...
Les problématiques des entreprises ont été assez bien prises en compte dans la proposition de la Commission européenne du 15 septembre. L’article 7 précise que les opérations de dérivés relatives aux entreprises non financières et qui concernent l’activité commerciale sont exclues du seuil de clearing et des obligations de passer par des chambres de compensation. L’idée fondamentale est donc bien que les entreprises ne souscrivent pas de produits dérivés pour faire du trading.
Nous avons cependant besoin d’éclaircissements : les activités commerciales telles que mentionnées dans la proposition couvrent sans ambiguïté celles relatives au taux de change, mais pas nécessairement celles relatives aux taux d’intérêt.
Que se passe-t-il en outre si l’entreprise dépasse le seuil au-delà duquel elle est soumise à l’obligation de compensation : tous ses encours de produits dérivés entrent-ils alors en compensation ou seulement la partie qui dépasse le seuil ? La différence est importante pour évaluer les appels de marge auxquels peuvent être soumises les entreprises.
Quand attendez-vous ces précisions ?
La mise en oeuvre de la réglementation des produits dérivés est prévue pour fin 2012. Les précisions d’ordre très opérationnel dont nous avons besoin seront vraisemblablement fixées par l’ESMA… quand cette nouvelle autorité sera opérationnelle.
Quoi qu’il en soit, il faut arriver à trouver une solution facile qui ne surcharge pas les entreprises. Sans quoi, le risque est de tuer les produits dérivés et de mettre, à ce moment, les entreprises en position de risque car elles ne pourront plus se couvrir.
La règlementation Bâle III a-t-elle également des conséquences pour les entreprises ?
Nous avons bien compris que les banques devront mettre plus de fonds propres face à leurs engagements. C’est donc aussi notre problème car elles vont logiquement nous refacturer le coût complémentaire. De plus, les banques seraient soumises à des exigences supplémentaires de fonds propres sur les produits dérivés OTC : nous ne voudrions pas perdre de cette façon le gain obtenu en évitant des appels de marge sur ces instruments comme nous l’avons expliqué ci-dessus.
Reste le chantier des OPCVM de trésorerie…
En effet, selon l’IAS 7, certains OPCVM de trésorerie reconnus comme cash equivalent par le règlement de l’AMF, risquent de ne plus l’être. Le CESR a publié au mois de mai 2010 sa définition des OPCVM monétaires et nous en attendons la transposition dans le règlement général de l’AMF. Il semble que des associations anglo-saxonnes exercent un lobbying important pour que seuls les OPCVM qui ont une valeur liquidative constante soient considérés comme cash equivalent. Or, ces produits correspondent à une logique informatique et comptable totalement différente. Et peu de sociétés de gestion en France sont capables de gérer ce type d’OPCVM. Nous insistons donc pour que les OPCVM de trésorerie restent comme ils le sont aujourd’hui, cash equivalent en normes IAS.
Achevé de rédiger le 22 octobre 2010.
1. Prix du meilleur mémoire de trésorerie.
L’objectif de
- proposer aux étudiants un statut de membre de l’AFTE spécifique avec une cotisation modeste : ils sont aujourd’hui une cinquantaine dans des cursus d’études financières;
- créer le prix du
- un partenariat avec l’université Paris I Panthéon-Sorbonne pour créer un master 2 dédié à la trésorerie qui se déroule sous forme de contrat d’apprentissage avec trois jours en entreprise et deux jours d’étude. La promotion 2010-2011 comprend 23 étudiants.