Quelles sont les particularités des besoins des financements des exploitants agricoles ?
Les financements bancaires du monde agricole sont en train d'évoluer. Traditionnellement, ils se divisaient entre financements de long terme, de 15 à 25 ans pour l'acquisition des exploitations, et les crédits court terme, dits « de campagne », pour l'achat des intrants, remboursés après la vente de la récolte. Aujourd’hui apparaissent d'autres formes de financement à moyen terme. Les exploitations doivent de plus en plus s’adapter, d’abord aux évolutions réglementaires liées par exemple à la question du bien-être animal, qui imposent parfois d'acquérir de nouveaux équipements ou de modifier la structure des bâtiments. Cela peut aussi être dû à des raisons sanitaires : pendant l’épisode de grippe aviaire en 2016 dans le Sud-Ouest, il a fallu mettre en œuvre des mesures de biosécurité pour laver les boxes ou vérifier les systèmes automatiques de rinçage. Autre cas de figure : certains exploitants, pour répondre aux nouveaux modes de consommation, décident de se convertir à l’agriculture biologique. Les évolutions auxquelles sont confrontés les exploitants sont ainsi de plus en plus fréquentes.
En outre, les besoins ne sont pas les mêmes pour les exploitations qui sont de véritables entreprises, avec des EBITDA importants et celles qui fonctionnent localement en circuit court. Le secteur vinicole, par exemple, couvre les domaines de grands crus de Bordeaux qui travaillent beaucoup à l’international, ont de grandes surfaces cultivées et des besoins en fonds de roulement (BFR) très élevés, et des petits producteurs qui font des vins de
Une autre particularité du monde agricole est l'augmentation des formes sociétaires. Le modèle traditionnel est celui de l'exploitation familiale, cédée de père en fils. Aujourd'hui, avec l'augmentation des surfaces cultivées, la forte intensité capitalistique des exploitations et le renouvellement fréquent des matériels, les agriculteurs cherchent à se regrouper dans une exploitation sociétaire. Cela peut se faire entre membres de la même famille, mais aussi avec des investisseurs extérieurs, voire étrangers. Ainsi, des investisseurs néerlandais ou belges, chez qui le prix du foncier est très élevé, ont investi dans des exploitations en France. Sans oublier les investissements chinois qui ont fait grand bruit à un moment donné. La forme sociétaire facilite également les cessions. Certes la loi d'Avenir pour l’Agriculture, l’Alimentation et la Forêt (LAAF) votée en 2014 a renforcé les droits de préemption des Safer, mais un agriculteur qui souhaiterait vendre à un investisseur notamment étranger, peut décider de prendre un statut de société dont il gardera 1 % des parts et cédera les 99 % restants. La transaction n'est alors pas considérée comme une cession totale de la propriété, et dans ce cas, comme l'a confirmé le Conseil constitutionnel, n'est pas soumise au contrôle de la Safer. Ainsi les formes sociétaires se multiplient, les montages juridiques sont de plus en plus compliqués, intégrant des structures d'exploitation, de transformation, des SCI, ce qui pose des questions complexes lorsque l'un des investisseurs part à la retraite ou veut vendre ses parts. Il faut avoir de réelles capacités en droit rural ou agricole pour suivre les montages. Ce système sociétaire est devenu aujourd'hui majoritaire, à hauteur de 60 % des entreprises agricoles en comptant les GAEC considérés comme des sociétés en droit rural.
Quels sont les financements proposés par les banques ?
Dans les crédits consentis par le Crédit Agricole, une moitié porte sur des dépenses liées à l’exploitation pour acheter du bétail ou revoir les installations ; l'autre concerne le matériel. Deux raisons expliquent l'importance prise par le financement du machinisme agricole : la première est que les agriculteurs changent souvent leurs équipements pour du matériel qui consomme moins de carburant, qui est moins polluant ; ils font un effort pour aller dans le sens de l’innovation et d'une amélioration de leurs pratiques. La deuxième est le dispositif de suramortissement fiscal mis en œuvre entre avril 2015 et avril 2017 sur les investissements productifs qui a fortement incité à l’acquisition de matériel.
Dans les formes de financement que nous proposons, nous avons notamment lancé le produit Agilor. C’est un dispositif centralisé pour l'ensemble des Caisses régionales, installé chez les concessionnaires agricoles, pour permettre aux agriculteurs d'acheter leur matériel et monter leur dossier de crédit directement auprès de ces derniers. Ce dispositif représente aujourd'hui 3,5 milliards d'euros de crédit par an, pour une enveloppe globale annuelle de crédits à l'agriculture d'environ 7 milliards d'euros au Crédit Agricole.
Nous proposons depuis l'année dernière un autre dispositif baptisé Agilapro. Il est construit sur la même logique qu'Agilor mais pour les approvisionnements qui impliquent l'exploitant, la coopérative et la banque. Plutôt que d’avoir une relation triangulaire complexe, le Crédit Agricole attribue à l'exploitant une ligne de crédit de campagne dont le montant est déterminé en fonction de ses besoins, de son risque, sur laquelle la coopérative pourra directement tirer lorsque l'exploitant fait ses achats d'approvisionnement. Cette relation entièrement digitalisée est très appréciée par les coopératives car elle fidélise leurs clients, et globalement simplifie la relation pour tous les participants. Les transactions auprès de la coopérative peuvent par exemple être effectuées sur une tablette sur la base d'une signature électronique.
Enfin, nous avons une offre spécifique pour les jeunes agriculteurs, parce qu'un des principaux problèmes dans la profession agricole est la démographie agricole : nous perdons tous les ans des exploitants, qui partent à la retraite ou cèdent leur activité. Et les jeunes agriculteurs sont une catégorie de population qui peut être fragile si elle rencontre des crises climatiques ou économiques dans les premières années d'installation. Nous incluons donc, dans nos offres de crédit, des conditions privilégiées en termes de taux bancaire ou de tarification assurantielle, pour les jeunes agriculteurs. Nous organisons en outre un accompagnement spécifique sur l'évaluation de leurs besoins financiers, notamment le fonds de roulement, qui est essentiel pour soutenir les premières années d'exploitation.
Les entreprises agricoles sont-elles très endettées en France ?
Non, contrairement à certains pays comme les Pays-Bas, le Danemark ou la Nouvelle-Zélande. Dans ces pays, les agriculteurs s'endettent énormément pour leur matériel alors même qu'ils n'ont pas, en règle générale, la propriété du foncier. En France, les exploitants sont le plus souvent propriétaires de leurs terres et les taux d'endettement sont les plus bas d'Europe. La France est aussi un des pays les plus compétitifs en termes de prêts bancaires.
Mais le principal critère dans l'évaluation d'une exploitation n'est pas l'endettement, mais la valeur ajoutée qu'elle dégage par rapport au capital investi : est-ce que l'exploitation courante dégage un revenu net qui permet de payer les intrants et de vivre correctement ? Or de nombreux agriculteurs ne connaissent pas ou ne calculent pas réellement leurs coûts de production. Cela touche aussi à la question des prix de vente, et aux débats de la loi EGA sur le juste prix à payer par les distributeurs aux producteurs. La question de la commercialisation est devenue un sujet majeur. Aujourd'hui, un exploitant agricole doit être un bon producteur, mais aussi un bon commercial pour trouver des débouchés rémunérateurs. Il est essentiel pour eux de monter en compétence sur ces sujets.
Quelle intermédiation assurent les banques vers les marchés à terme pour gérer le risque sur les prix de vente des matières agricoles ?
Nous travaillons avec CACEIS, filiale du groupe Crédit Agricole, qui a développé une offre sur les marchés à terme de commodités agricoles, suite au rachat du courtier Sigma Terme au groupe agricole coopératif Invivo. À côté de l'assurance qui est un outil de sécurisation, nous voulons développer cette offre qui permet de couvrir le risque lié à la volatilité des prix agricoles pour l’ensemble de nos clients du secteur agricole, coopérative, entreprise privée ou agriculteur. Les céréaliers sont les plus concernés car ils sont très exposés à ce risque et la liquidité des marchés de céréales est suffisante, mais nous étudions également d'autres marchés comme celui du lait ou du porc. Le recours aux marchés à terme est une pratique peu fréquente en France parce que les agriculteurs sont encore attachés aux transactions sur des encours physiques, et les marchés dérivés ne sont pas toujours bien compris. Nous allons essayer d'accompagner cette offre de toute la pédagogie nécessaire, pour éviter notamment toute confusion avec une activité spéculative.
Il y a eu de la spéculation sur certaines matières premières agricoles comme le café ou le cacao. Mais il n’existe pas de spéculation en France sur les marchés de matières premières agricoles, parce que jusqu’à présent l’offre a été globalement excédentaire.
La « bancassurance » est une dynamique déjà ancienne : quelle est aujourd'hui sa réalité dans le monde agricole ?
Le monde agricole est classiquement couvert par la mutualité sociale agricole et des assurances dommages et biens. Mais, sous l'impulsion des Pouvoirs Publics et des organisations syndicales, des assurances climatiques ont été développées. Nous avons connu une multiplication d'évènements climatiques exceptionnels ces dernières années : par exemple en 2016, des pluies torrentielles ont noyé les zones céréalières de la Beauce qui ont subi des pertes considérables. Cette année nous avons connu une sécheresse tout aussi exceptionnelle pendant la période estivale qui n'a pas permis la pousse d'herbe pour les éleveurs de troupeaux ; sans oublier les épisodes de grêle dans les vignobles. Le gouvernement, les assureurs et la profession agricole se sont mobilisés pour sortir en 2015 un contrat d'assurance climatique dit assurance socle, sur lequel le gouvernement accorde une subvention sur fonds européens de 65 % du montant de la prime d'assurance. Au Crédit Agricole, nous avons accompagné ce système avec un dispositif très apprécié du monde agricole qui permet de faire l'avance de cette subvention : l'exploitant ne paie les 65 % de prime d'assurance que lorsqu'il a touché la subvention de l’État. Cette assurance est intégrée au Crédit Agricole dans nos contrats assurance récolte professionnelle et assurance des prairies pour les éleveurs, qui devraient également inclure en option une nouveauté qui est une assurance chiffre d'affaires. Cette nouvelle option est disponible pour les cultures de blé tendre d’hiver, maïs grain et colza d’hiver. Elle garantit un niveau de chiffre d’affaires choisi par l’exploitant au moment de la souscription, contre une baisse due à un aléa climatique, à une baisse de prix ou à toute combinaison des deux événements. L’exploitant choisit également la surface à assurer (maximum 80 % des cultures).
Après 2016, qui a été une année très difficile, les assurances climatiques ont enregistré de nombreuses souscriptions. Mais la particularité de ce contrat d'assurance est qu'il n'est pas obligatoire. Et cela ne permet pas d'avoir aujourd'hui une base suffisante d'assurés pour mutualiser le risque dans de bonnes conditions. En cas d'évènements climatiques durs, les assureurs ne gagnent pas d'argent sur ce dispositif. Nous avons développé ces outils et mis en place avec des prix compétitifs, mais il reste un problème d'assise des assurés. Cette démarche pour gérer les risques climatiques n'est pas encore bien comprise alors que cela devient une question fondamentale pour les exploitations agricoles, confrontées à des évènements climatiques de plus en plus soudains et brutaux. C'est un des sujets majeurs de discussion : l'accélération de la diffusion de ces produits d'assurance dépendra notamment de savoir s'ils deviendront obligatoires ou pas.
Comment les banques peuvent-elles accompagner l'innovation dans le secteur agricole ?
Dans le monde bancaire globalement, l'innovation peut être prise en compte de deux façons différentes : sur le plan « data et analytics » tout d'abord, qui permet par exemple sur le plan météorologique d'anticiper des phénomènes extrêmes avec les assureurs. Nous travaillons actuellement sur la modélisation de ce risque, pour déterminer les bons indicateurs et les bonnes alarmes à prendre en compte. Un autre sujet fondamental d'innovation porte sur la transition agricole, pour éviter le recours à la chimie et aux produits phytosanitaires au profit de systèmes de biocontrôle, comme l'utilisation d'insectes ou de substances naturelles. Mais on peut également citer la recherche sur l'agriculture de précision : comment consommer moins avec les impacts économiques ou environnementaux associés pour les exploitations agricoles. Enfin, nous nous occupons aussi des nouveaux modèles d'agriculture, comme l'agriculture urbaine : il faut savoir que le meilleur miel de France est produit à Paris ! Nous rencontrons des exploitants qui ont des projets
Nous travaillons sur ces projets en lien avec des start-up au sein de nos 28 Villages by CA. Certains d'entre eux, par exemple dans les Caisses régionales du Val de France, de Normandie et des Cotes d'Armor, sont spécialisés sur l'agriculture. Sur les 450 start-up qui sont incubées dans nos Villages, une centaine sont spécialisées sur les questions agricoles et alimentaires. Nous avons en outre au sein de nos équipes, des experts par filière qui réfléchissent à l'accompagnement et au financement des nouveaux modèles agricoles. Le but est d'être en anticipation plus qu'en réaction.
Quel est le rôle des banques dans la transition vers l'agriculture biologique ou écoresponsable ?
Comme je l'ai déjà mentionné, nous travaillons sur la diminution de l'utilisation des produits phytosanitaires, mais aussi sur un accompagnement plus global vers l'agriculture bio avec les différentes filières agricoles et des partenaires comme l'Agence Bio : comment être rentable quand on fait du bio, est-il facile de changer de modèle, comment s'organiser, combien de temps cela prend-il, quels sont les investissements nécessaires ? Il existe des structures comme les Chambres d'agriculture qui guident concrètement les exploitants dans ces démarches, mais nos conseillers doivent être à même de comprendre ces besoins, être capables de mutualiser les expériences au sein du groupe pour valider un business plan ou attirer l'attention sur les données les plus sensibles : par exemple, le fait que la rentabilité sera peut-être un peu plus longue à atteindre. Nous proposons dans cette perspective des formes de financement du BFR adaptés à l'agriculture bio.
Quel essor pour le marché des financements alternatifs de type crowdfunding ?
Le crowdfunding et le crowdlending dans l'agriculture ne sont pas très développés. Dans ce domaine, nous travaillons en lien avec la start-up Miimosa qui a des offres de dons avec contrepartie et de crowdlending. Des caisses régionales sont entrées au capital de Miimosa et investissent à ses côtés dans certains projets. Il me semble que l'activité de crowdlending sur la base de prêts est plus porteuse que celle de dons avec contreparties, parce qu'elle propose aux investisseurs une rémunération de l'ordre de 4 %, qui est intéressante, même si les tickets de financement au travers de ces plateformes sont plafonnés. Surtout Miimosa offre une très bonne visibilité sur les réseaux sociaux, un élément de communication très apprécié au niveau territorial pour faire connaître les projets. Le crowdlending reste cependant une forme de financement relativement chère pour les exploitants et restera sans doute un modèle complémentaire, plus que concurrent, aux offres bancaires classiques.