Pilotage

La RSE s’impose dans la stratégie des entreprises

Créé le

13.05.2014

-

Mis à jour le

02.06.2014

La RSE (responsabilité sociétale des entreprises) intervient de plus en plus dans les assemblées générales, les conseils d'administration ou les présentations des stratégies des entreprises. Cette prise en compte permet aux managers de s’affirmer comme les agents, non pas des seuls actionnaires, mais de l’ensemble des parties prenantes (clients, fournisseurs, entreprises partenaires, salariés…), et d’assurer une bonne répartition de la valeur créée par l’entreprise.

Doit-on parler de RSE en assemblée générale (AG) ? Si on avait posé cette question à Milton Friedman en 1970, il aurait très certainement souri ; cette année-là, il avait déclaré dans le New York Times que la RSE consistait à augmenter ses profits. Pour lui, en effet, dans une économie de marché et de propriété privée, l'entreprise appartient aux actionnaires qui choisissent les dirigeants et leur délèguent le pouvoir de gérer, dans le seul but de maximiser la valeur des actions (théorie de l’agence). Ce modèle, qui a prospéré à partir de la fin des années 1980 sous le triple impact de la libéralisation des marchés financiers, de la révolution technologique et de la mondialisation, constitue la base actuelle de fonctionnement de toutes les grandes entreprises.

Mais la valeur des entreprises ne comporte-t-elle toujours que des éléments matériels ? Les marchés financiers fournissent-ils encore une bonne mesure de la valeur créée par l’entreprise ? Les actionnaires sont-ils les seuls « vrais » propriétaires de la société ? Ces derniers ont-ils tous une vision financière et court-termiste ? Si l'on répond par la négative à ces questions, alors on doit parler de la RSE en AG, et mieux l'intégrer au sein de la gouvernance de l'entreprise.

Prendre en compte la valeur immatérielle des entreprises

Aujourd’hui, le capital immatériel représente en effet plus de 80 % de la valeur des entreprises cotées. Ainsi, alors que la valeur comptable expliquait 83 % de la capitalisation boursière cumulée des entreprises du S&P 500 en 1975, elle n’en représentait plus que 19 % en 2010. Il n’est donc pas étonnant que l’ étude [1] réalisée par l’ORSE et Capitalcom sur les AG 2013 des entreprises du CAC 40 montre qu’un tiers d’entre elles intègrent désormais la RSE à la présentation de leur stratégie et de leur business model. S’agissant d’une externalité positive, la RSE vise en effet à renforcer l'intérêt des parties prenantes (clients, salariés) à développer des liens forts avec l'entreprise, et donc à augmenter le prix de l'action… à long terme. Du coup, un tiers des entreprises du CAC 40 s’appuient sur des projections macroéconomiques pour se positionner face aux enjeux sociaux, environnementaux et sociétaux. En 2013, soucieuses de rassurer les actionnaires sur l’acceptabilité de leurs activités, certaines entreprises ont même fait intervenir une ou plusieurs de leurs parties prenantes, sur scène ou via un clip vidéo (clients, fournisseurs, entreprises partenaires, salariés, ONG), pour commenter la qualité et la nature de leur relation avec le  groupe. D’autres ont confié la parole à leurs collaborateurs, pour donner un éclairage interne sur la stratégie et les activités de l’entreprise, ou bien pour désamorcer des tensions sociales susceptibles de ressurgir pendant les débats.

Pour ce qui est de l’efficience des marchés à prendre la pleine mesure de la valeur créée (ou détruite), le simple fait que des risques environnementaux, sociaux et sociétaux (comme les pollutions commises par Exxon ou BP, les accidents provoqués par Union Carbide ou TEPCO, les produits défectueux vendus par Dow Corning ou Toyota, voire les vagues de suicides chez Foxconn ou France Telecom) se matérialisent dans les bilans de ces sociétés par des milliards de dollars ou d’euros de provisions, puis de perte de capitalisation boursière, prouve le contraire. Du coup, les entreprises prennent en considération de façon croissante leurs externalités positives et négatives, ainsi que les enjeux de leur écosystème dans toutes ses dimensions (technologiques, sociales, sociétales et environnementales). La RSE est donc traitée en AG selon une approche toujours plus chiffrée. Ainsi, en 2013, près de la moitié des entreprises du CAC 40 ont communiqué sur l’avancement de leur démarche à travers une sélection d’indicateurs extra-financiers – sociaux, environnementaux et, dans une moindre mesure, sociétaux –, dans le cadre des obligations de l’article 225 de la loi Grenelle II.

Les responsabilités et pouvoirs des actionnaires

Par ailleurs, les managers s’affirment de plus en plus comme les agents, non pas des seuls actionnaires, mais de l’ensemble des parties prenantes. En ouverture de l’AG 2013 de Vinci, collaborateurs, riverains, présidents d’associations et élus locaux ont ainsi commenté, dans un clip vidéo, les grandes réalisations du groupe. Cela n’est pas étonnant : si l’on en croit les travaux menés en France par le Collège des Bernardins [2] , et aux États-Unis par Lynn Stout [3] , dans la mesure où la personne morale de la société de capitaux institue un écran entre la société et ses actionnaires, écran qui porte tant sur leurs responsabilités que sur leurs pouvoirs, il est inexact d'affirmer que l'actionnaire est le propriétaire unique et absolu de l’entreprise. Dans un marché liquide, les actionnaires peuvent vendre leurs titres instantanément et, quoi qu’il arrive, leur responsabilité est limitée au seul montant de leur apport. Du coup, le droit des sociétés accorde une très large autonomie au mandataire social et assortit la responsabilité limitée des actionnaires d’une limitation stricte de leurs prérogatives. Ils n’ont ni le pouvoir de vendre l’entreprise, ni le droit d’intervenir directement dans la conduite de l’entreprise (sous peine d’abus de biens sociaux), ni celui de fixer les revenus de leurs actions. Ils sont simplement les propriétaires d’un titre et des droits de vote qui y sont rattachés.

Enfin, il faut noter que les actionnaires, comme leurs attentes, ne sont pas homogènes. Un grand nombre est à la fois actionnaire et salarié, ou client, voire sociétaire (dans les groupes mutualistes). Certains sont diversifiés et ne souhaitent pas que, pour maximiser à tout prix la valeur de leur action, les entreprises posent des gestes qui nuisent à ces autres placements ; d’autres ont une vision à long terme et n'exigent pas des rendements rapides. Enfin, la plupart des « individuels » sont prosociaux : s'ils font des profits, ils souhaitent que cela contribue au monde, sans lui nuire. Ceci explique que les questions environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) constituent une part importante des questions orales lors des AG. Si cela reflète un intérêt croissant des actionnaires pour ces thématiques, il s’agit également d’une conséquence de l’élargissement progressif du public des AG. Ces dernières, de plus en plus médiatisées, sont devenues une véritable tribune pour les parties prenantes de l’entreprise, en particuliers salariés et ONG, qui voient dans cet événement un moyen de diffuser plus efficacement leurs messages. En 2013, un quart des questions orales ont ainsi porté sur les thématiques ESG, et l’association les Amis de la Terre est intervenue dans les AG des entreprises du secteur bancaire sur le thème du financement du « mountain top removal ».

A contrario, en France, peu d'actionnaires vont jusqu'à déposer des résolutions. L'initiative de Phitrust, allié à Greenpeace, qui a déposé en 2011 un projet de résolution sur les risques liés aux sables bitumineux à l'AG de Total, constitue un précédent non renouvelé depuis. Pour les investisseurs institutionnels, qui privilégient un dialogue direct avec les sociétés en dehors de l'AG, dans la mesure où les questions RSE ne sont pas soumises au vote, elles ne peuvent être un sujet central à l'AG. Aussi, en 2013, deux sociétés britanniques ont-elles volontairement proposé à leurs actionnaires de voter – à titre consultatif – sur le rapport RSE. Aux États-Unis, les résolutions d'actionnaires sur ce thème sont plus nombreuses et, même si elles ne sont pas votées, l'objectif est bien d'amorcer un dialogue. En effet, de plus en plus sensibilisés aux risques extra-financiers et cherchant à mieux sécuriser leurs investissements sur le long terme, les actionnaires institutionnels attendent des entreprises qu’elles démontrent la réalité de l’intégration de la démarche RSE dans la stratégie de l’entreprise, en faisant le lien entre résultats financiers et extra-financiers, dans le cadre d’un reporting dit « intégré ».

La RSE dans l’orientation de la stratégie

La RSE apparaît donc comme un modèle de gouvernance qui privilégie le concept aristotélicien d'équité – qui est l’adaptation du droit aux circonstances individuelles, à la vie –, au détriment de celui d'égalité, qui, comme Tocqueville l'a souligné en son temps, attise les envies individualistes et matérialistes. Elle permet d’équilibrer le point de vue de la communauté et celui de l'individu. Ce faisant, la RSE permet aux managers de remplir leur fonction, qui est d’assurer la coordination des différents apporteurs de ressources (financières ou non) et la répartition entre eux de la valeur créée par l’entreprise. À ce titre, elle s'impose progressivement au sein des conseils d’administration : selon une récente étude de Vigeo [4] , 64 % des conseils intègrent aujourd’hui cette réflexion, par nature de long terme, dans l'orientation de la stratégie et le suivi de sa mise en œuvre, au travers des travaux sur la surveillance des risques et du questionnement sur les valeurs et sur le projet d'entreprise. Par contre, seulement 15,6 % des conseils cartographient leurs risques extra-financiers et moins de 6 % forment leurs administrateurs aux questions de RSE, voire lient la rémunération de leurs dirigeants à des objectifs de RSE.

1 La place de la RSE dans les assemblées générales des grandes entreprises cotées en France, janvier 2014. 2 « La Grande déformation de l’entreprise sous la pression financière », Problèmes économiques n° 3036. 3 Professeur de Droit des Affaires à l’Université de Cornell, auteur de The Shareholder Value Myth: How Putting Shareholders First Harms Investors, Corporations, and the Public, Berrett Keohler Publications, 2012. 4 Intégration de la RSE au sein de la gouvernance de 1 223 entreprises cotées en Amérique du Nord, en Asie et en Europe.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº773
Notes :
1 La place de la RSE dans les assemblées générales des grandes entreprises cotées en France, janvier 2014.
2 « La Grande déformation de l’entreprise sous la pression financière », Problèmes économiques n° 3036.
3 Professeur de Droit des Affaires à l’Université de Cornell, auteur de The Shareholder Value Myth: How Putting Shareholders First Harms Investors, Corporations, and the Public, Berrett Keohler Publications, 2012.
4 Intégration de la RSE au sein de la gouvernance de 1 223 entreprises cotées en Amérique du Nord, en Asie et en Europe.