Production et distribution d’énergie

Le rôle des banques dans le financement de la transition énergétique

Créé le

21.01.2020

Le monde de l’énergie traverse de grands bouleversements. En tant qu’acteurs majeurs du développement économique, les banques se doivent d’accompagner et d’anticiper ces changements profonds. Les répercussions sont multiples, notamment sur les métiers concernés.

La planète se réchauffe. Cela n’est plus questionnable et pourtant les émissions de gaz à effet de serre (GES) continuent d’augmenter alors qu’il faudrait que ces émissions baissent drastiquement pour pouvoir limiter la hausse des températures à des niveaux tolérables. L’énergie en soi n’est pas le problème. Ses bienfaits pour le développement de l’humanité ne sont pas contestables. En revanche, les émissions associées sont un problème réel puisque la consommation d’énergie sous toutes ses formes représente environ les deux tiers des émissions de GES. Le défi est d’autant plus colossal que la croissance démographique et le développement des pays les plus pauvres accroissent naturellement la demande en énergie. Le monde devrait compter 1,2 milliard d’habitants supplémentaires d’ici 2030 et, à ce jour, un milliard d’individus n’ont toujours pas accès à l’électricité. Il serait intellectuellement malhonnête de ne pas en tenir compte. La solution ne peut provenir que d’une plus faible intensité énergétique dans la création de richesse couplée à une production d’énergie moins carbonée. L’équation de Kaya ne dit rien d’autre [1] .

Des investissements gigantesques

Tous les acteurs économiques, en consommant, produisant ou distribuant de l’énergie, sont confrontés à des choix cruciaux pour assurer la pérennité de leur développement. Le sujet est devenu central pour toute réflexion stratégique.

Les banques sont concernées à plusieurs chefs. Tout d’abord, elles conseillent et financent des clients dans un monde où les modèles économiques peuvent être rapidement remis en question. Pour certains clients, il peut s’agir d’une menace car leurs produits ou bien leurs modes de production ne répondent plus en l’état à ces enjeux. Les sociétés pétrolières et les constructeurs automobiles sont évidemment dans cette catégorie. Mais beaucoup d’autres secteurs ont aussi à se réinventer. N’oublions pas que les cimenteries et la sidérurgie contribuent à elles seules à bien plus de rejets de GES que le parc automobile mondial. L’analyse des risques et opportunités induits par ces changements est au cœur du métier des banques car celles-ci doivent être capables d’émettre un avis sur le niveau de vulnérabilité de leurs clients. Les régulateurs le demandent et pour la plupart des pays de l’OCDE exigent des banques qu’elles puissent le démontrer.

Quel que soit le secteur concerné, des investissements gigantesques seront nécessaires pour fournir davantage d’énergie moins carbonée à des consommateurs plus frugaux en énergie. C’est bien entendu là où les banques ont un rôle essentiel à jouer en finançant la transition énergétique.

Le soutien des banques

Les énergies renouvelables sont un bon exemple du soutien que les banques peuvent apporter au développement de nouvelles filières industrielles dont les technologies sont désormais bien éprouvées. Mais cela n’a pas toujours été le cas. Les banques ont dû se faire une opinion bien avant que ces technologies aient fait la preuve de leur fiabilité à long terme sachant que la durée de ces financements dépasse classiquement les 15 ans de maturité. La même problématique se pose aujourd’hui pour d’autres classes d’actifs innovants comme les batteries pour le stockage de l’électricité, l’éolien flottant, la filière hydrogène ou bien encore la séquestration du dioxyde de carbone (CO2). Les banques doivent être aux avant-postes de manière à pouvoir répondre favorablement lorsque ces nouvelles technologies devront être financées. Tout cela est passionnant pour les équipes, car il faut qu’elles se positionnent en avance de phase. Les banques françaises ont traditionnellement été parmi les plus impliquées et montrent un engagement fort pour soutenir la transition énergétique. Société Générale par exemple a été parmi les premières banques à avoir rejoint l’Hydrogen Council, une association d’industriels internationaux dont l’objectif est de promouvoir la filière hydrogène. Société Générale est également le conseiller financier de projets de captage et séquestration du carbone (Carbon Capture Utilisation and Storage – CCUS) pour apporter des solutions de financement innovantes et adaptées aux enjeux de cette nouvelle filière qui pourrait jouer un rôle essentiel dans la réduction des émissions de CO2 et notamment pour les gros émetteurs regroupés sur de grands sites industriels. Cette volonté d’aider au développement de nouveaux secteurs vient compléter les engagements que la banque a pris pour soutenir les énergies renouvelables avec l’objectif de lever 120 milliards d’euros d’ici 2023 en faveur de la transition énergétique, dont notamment 100 milliards d’euros d’obligations durables (Green and Sustainable Bonds) et 20 milliards d’euros sous la forme de financement et de conseil consacrés aux énergies renouvelables.

De nouveaux risques

Il y a par ailleurs des changements induits par d’autres problématiques, comme l’amélioration de la compétitivité des énergies éoliennes et solaires. Les énergies renouvelables sont maintenant parfois assez compétitives pour se passer de subventions et concurrencer les autres générateurs sur leur propre mérite économique. C’est déjà le cas dans beaucoup de pays pour le solaire et dans une moindre mesure pour l’éolien. On doit évidemment s’en réjouir puisque la facture pour le consommateur est plus faible. Mais le profil de risque pour les banques n’est plus le même. Alors que les projets renouvelables vendent traditionnellement leur électricité à un prix de vente réglementé et fixé à l’avance, certains projets recherchent désormais des financements où les banques sont exposées à un risque de prix de l’électricité à long terme. Ce risque de type « merchant » est d’autant plus difficile à appréhender que les prévisions de prix de l’électricité ne sont pas fiables. Trop de variables difficilement prévisibles peuvent influencer le prix de l’électricité. Par exemple, on observe une bonne corrélation entre les prix de l’électricité et le taux de pénétration des énergies renouvelables dans un marché donné. Plus il y a d’énergie renouvelable, plus les prix moyens de l’électricité baissent. Ce qui est bon pour le consommateur ne l’est pas forcément pour les cash-flows des projets « merchant ».

Un moyen de contrecarrer ce risque consiste à le transférer à un consommateur, industriel ou collectivité, qui s’engage à payer un prix fixe. Le risque « merchant » est de ce fait atténué. Mais les banques prennent alors un risque de crédit sur l’acheteur de la production d’électricité, ce qui n’est pas toujours possible pour toutes les contreparties étant donné la durée très longue des financements. Dans tous les cas où il existe un risque de prix – et ceci est valable pour toutes les commodities –, la meilleure des protections pour un financier demeure de s’assurer que les projets financés soient et resteront compétitifs pour survivre dans un contexte de prix bas. C’est une analyse à laquelle les équipes en charge du secteur Power sont rarement confrontées puisque les projets Power sont traditionnellement structurés sans risque de prix. En revanche, cette analyse du risque merchant est classique pour les équipes en charge du secteur pétrolier et gazier, où le risque de prix existe dans la plupart de leurs projets. La transition énergétique a pour effet de faire converger les compétences.

L’apparition des Energy Bankers

On a de plus en plus besoin d’Energy Bankers capables d’appréhender toutes les facettes de l’énergie. Que ce soit pour la séquestration du carbone dans des réservoirs pétroliers en fin de d’exploitation ou pour l’offshore flottant utilisant des techniques de ballasts des plates-formes pétrolières, ces technologies nouvelles imbriquent des savoir-faire et des expertises venant de secteurs différents. Le besoin de polyvalence est plus marqué. Les compétences qu’un banquier doit maîtriser pour répondre aux risques et opportunités que représente la transition énergétique ne sont plus les mêmes. Les silos n’ont plus lieu d’être. Société Générale, comme beaucoup de ses clients d’ailleurs, a ainsi fait évoluer son organisation pour que ses équipes de financement de projets en charge des secteurs Power et Oil & Gas travaillent davantage ensemble et profitent d’expériences croisées.

Au-delà de l’analyse des risques, force est de constater que le rythme des transformations s’accélère. Et le chemin est encore long pour lutter efficacement contre le réchauffement climatique. Nous ne sommes qu’aux débuts de cette mutation nécessaire pour satisfaire les objectifs des Accords de Paris. Un jeune débutant sa carrière professionnelle aujourd’hui traversera ces changements bien au-delà de 2050, une année souvent citée comme point de mire pour atteindre la neutralité carbone. Le monde sera alors bien différent de tout ce que nous pouvons imaginer. Les banques et leurs clients vont avoir à parcourir ensemble cette transition énergétique. Il s’agit bien entendu d’une évolution progressive. Les scénarios de rupture ne sont pas les scénarios les plus plausibles à ce jour. Une approche pragmatique et agile est donc nécessaire pour répondre d’un côté aux besoins croissants en énergie, notamment sous la forme de gaz et d’électricité, et de l’autre aux changements profonds à venir des modes de production, de transport et de consommation de l’énergie.

 

 

1 Selon cette équation élaborée par l’économiste japonais Yoishi Kaya en 1993, les émissions de dioxyde de carbone peut s’exprimer comme le produit de quatre facteurs : la population, le PIB par personne, l’intensité énergétique et le contenu en CO2 de l’énergie consommée.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº841
Notes :
1 Selon cette équation élaborée par l’économiste japonais Yoishi Kaya en 1993, les émissions de dioxyde de carbone peut s’exprimer comme le produit de quatre facteurs : la population, le PIB par personne, l’intensité énergétique et le contenu en CO2 de l’énergie consommée.