La FinTech telle que définie par Conseil de stabilité financière est cette « innovation financière fondée sur la technologie, susceptible de donner lieu à de nouveaux modèles stratégiques, applications, processus ou produits ayant un impact important sur les marchés et les établissements financiers ainsi que sur la prestation de services financiers ». Les définitions de ladite FinTech sont nombreuses, mais toutes semblent s’accorder sur le pouvoir disruptif de ces entreprises qui s’appuient massivement sur les technologies du numérique et qui ont pour missions de favoriser l’inclusion financière, d’offrir des services rapides et innovants, d’améliorer l’expérience client, d’augmenter la transparence des opérations, tout en organisant la sécurité et la conformité des services. La révolution FinTech est donc réelle, car visible et mesurable, mais elle doit être bien comprise pour mesurer quels seront dans les prochaines années les impacts des FinTechs sur les banques traditionnelles et les régulateurs.
Une possible ubérisation
Les FinTechs, depuis quelques mois déjà, sont omniprésentes dans les paiements, le crowdfunding, la gestion d’actifs, ou encore l’assurance, et il n’est pas surprenant de constater la multiplication d’articles, revues et livres sur ce sujet. Elles sont autant un sujet qui passionne, et qui parfois inquiète. Ainsi, il n’est pas rare de lire que les FinTechs vont opérer de façon profonde une redéfinition des rapports de force entre les différents acteurs, faire progressivement de l’ombre aux banques traditionnelles, modifier l’ADN de ces dernières ou encore annoncer une possible « uberisation » de l’écosystème financier, celui-ci étant amené à devenir de plus en plus ouvert et concurrentiel. Certains experts considèrent les FinTechs comme des menaces pour les banques et les régulateurs, parfois comme des opportunités, sinon comme un complexe mélange des deux.
Toutefois, plutôt que d’en dresser un portrait manichéen, il m’a semblé plus pertinent d’étudier la responsabilité des FinTechs dans les modifications actuelles et futures du secteur. Mon travail de recherche a étudié de façon non exhaustive et documentée les impacts multiples des FinTechs sur les banques et les régulateurs, et ce grâce à l’analyse de la littérature académique et à la réalisation d’entretiens qualitatifs et quantitatifs adressés respectivement à des professionnels et des particuliers.
Un contexte favorable
Les FinTechs, rappelons-le, ne sont pourtant pas un phénomène récent. Les FinTechs dont il est question dans ce travail de recherche sont celles couramment nommées « FinTechs 2.0 », en opposition aux « FinTechs 1.0 » créées dans les années 1990 et 2000, avant même la crise financière de 2008. Cette première génération de start-up n’a pas eu les moyens de son développement, tandis que les « FinTechs 2.0 » ont bénéficié d’un contexte général plus propice à leur expansion : des clients déçus par les prestations de leurs banques, une économie de plus en plus digitalisée et connectée, des réglementations plus souples et incitatives, et finalement une facilité d’accès aux marchés de capitaux. Si le marché des FinTechs ne représente qu’une part négligeable de l’industrie financière tout entière, un réel contexte de prolifération favorise leur développement. Aujourd’hui, il existe près de 13 500 FinTechs dans le monde, affichant un investissement cumulé de plus de 170 milliards de dollars. Depuis plusieurs années, nous assistons à une explosion de ces investissements (levées de fonds, opérations de M&A et de LBO) en raison d’une consolidation croissante du marché, du déploiement de l’open banking (c'est-à-dire l’ouverture et le partage d’informations bancaires par les banques elles-mêmes au profit d’acteurs tiers, dont certaines FinTechs), de la démocratisation lente mais certaine des cryptomonnaies, et enfin du contexte réglementaire favorable, censé se préciser et s’harmoniser dans les prochains mois.
Les FinTechs constituent dans un premier temps une révolution en ce qu’elles captent massivement la confiance des investisseurs, quels qu’ils soient. En témoignent les nombreuses banques d’affaires présentes en France, cherchant à davantage se spécialiser sur le segment « Tech ». Les fonds de Venture Capital sont également très actifs et représentent, en valeur, près de 60 % des investissements à destination des FinTechs. Enfin, on observe un réel intérêt de la part des banques traditionnelles, qui cherchent plus que jamais à investir ce terrain. Parmi les très nombreuses acquisitions réalisées au cours de ces dernières années dans ce domaine, J.-P. Morgan annonçait en 2017 l’acquisition de la FinTech WePay pour 400 millions de dollars, afin de concurrencer les prestataires de paiement Stripe et Square, tandis que la Société Générale achetait l’année suivante Treezor, dans le cadre de son plan stratégique baptisé « Transform to Grow », dont l’ambition est d’accélérer la transformation digitale du groupe et de s’accompagner de partenaires de confiance, les FinTechs en priorité.
Les banques amenées à redéfinir leurs priorités et leur stratégie
Les banques traditionnelles sont les premiers acteurs à être lourdement impactés par le phénomène FinTech. Au Paris FinTech Forum de janvier 2019, Christine Lagarde, alors directrice générale du FMI (et qui devrait remplacer Mario Draghi à la présidence de la BCE fin octobre 2019), rappelait à ce titre les « craintes justifiées » des banques concernant les deux principaux défis imposés par ces FinTechs : la satisfaction de leurs clients et leur protection. Depuis près de cinq ans, les banques modifient progressivement leur business model, mais quelles modifications sont à ce jour imputables aux FinTechs ?
Ces banques traditionnelles ont, consécutivement aux « FinTechs 2.0 », réinventé leurs structures d’innovation. Toutes ou presque lancent des plans de transformation onéreux, dont l’objectif est d’aligner leurs ambitions avec les attentes toujours plus exigeantes de leurs clients. La Société Générale a, pour ce faire, dépensé près de 5 milliards d’euros en 2018 pour le renouvellement de son parc informatique et l’accompagnement de FinTechs. Plus généralement, on observe dans les rapports annuels de ces grandes banques une volonté claire d’entamer une transition numérique nette et rapide, en privilégiant la coopération avec les FinTechs, voire même faire le choix de la « FinTegration ». Les ressources humaines sont elles aussi dépendantes de ces structures d’innovation changeantes. Les banques investissent massivement dans la formation technologique de leurs employés, ainsi que dans le recrutement de profils scientifiques. Le Crédit Agricole a ainsi recruté 50 ingénieurs pour préparer l’intégration et le déploiement de son premier investissement en capital dans une FinTech spécialisée dans la blockchain financière, SETL. Mais le plus gros changement en termes d’innovation pour les banques est l’adoption progressive de l’open innovation.
Théorisée par Henry Chesborugh, professeur à Berkeley, l'open innovation désigne « l’utilisation de flux de connaissances sortants et entrants pour accélérer à la fois l’innovation interne et le marché des usages externes de l’innovation ». Cette innovation ouverte prend très souvent la forme d’incubateurs, d’accélérateurs ou de pépinières. Le Crédit Mutuel Arkéa a annoncé en septembre 2018 la création d’une filière d’excellence baptisée BreSSSt. Cette initiative entièrement dédiée à la FinTech cherche, comme l'a expliqué son directeur général Ronan Le Moal, à « dessiner la banque de demain » et à créer un environnement symbiotique favorable à la conquête de nouveaux marchés. HSBC France avait dès 2017 lancé à la Défense son « Innovation Lab » dans une approche dite de « Test & Learn ». Les banques ont donc appris à repenser leur innovation, à cause des FinTechs… et grâce à elles. Ces dernières leur ont fait prendre conscience de cet impératif d’innovation, condition sine qua non à leur attractivité et à leur compétitivité. Pour ce faire, les banques s’engagent collégialement dans une course folle aux opérations de M&A, et ce par le biais de leur fonds de Venture Capital. Barclays UK Ventures a par exemple finalisé en avril 2019 son entrée au capital de Simudyne, FinTech spécialisée dans l’évaluation interne des risques, pour 6 millions d’euros. Le fonds Société Générale Ventures a lui aussi investi plus de 150 millions d’euros dans des FinTechs de tout genre, parmi lesquelles TagPay lui permettant de gagner progressivement des parts de marché sur le continent africain. Les banques cherchent toutes à tirer profit de ces FinTechs, quelle que soit la nature de leurs collaborations (partenariats commerciaux, contrats en marque blanche, sous-traitances, prises de participation minoritaires ou majoritaires, etc.)
Redéfinir le positionnement et l'offre commerciale
Les FinTechs imposent aux banques de redéfinir leur modèle sur le long terme et leurs stratégies de croissance dans un environnement amené à s’ouvrir continuellement. Les banques se doivent de définir clairement leur utilité et le rôle qu’elles souhaitent jouer dans l’économie, et poursuivre progressivement la dématérialisation de leurs services. En effet, la directive DSP2 (2e directive sur les services de paiement) et l’open banking vont inévitablement bouleverser la façon dont les produits financiers seront créés puis consommés. Si les FinTechs ne peuvent à ce jour rivaliser avec les banques traditionnelles, ces dernières doivent d’ores et déjà définir leur configuration future (rentabilité, réseaux, structures), leur offre bancaire et finalement l’expérience client qu’elles souhaitent offrir : n’être qu’une interface bancaire pour le compte de tiers ? Abandonner certains services financiers au profit d’autres ? Ne fournir que des services d’infrastructures ? Pour devenir cohérentes et plus puissantes, les banques ont pour principal défi la réinvention rapide et progressive de leur modèle de distribution. Celles-ci devront étoffer leurs services en ligne tout en maintenant un modèle de proximité inédit, et compter plus que jamais sur leurs banques en ligne pour concurrencer lesdites « néo-banques 2.0 », comme N26, Revolut ou encore Monzo. Parce que les FinTechs ont largement impacté la rentabilité du secteur bancaire, elles doivent aussi être des leviers pour aider les banques à se digitaliser intelligemment et rester compétitives.
Des risques nouveaux
Enfin, les FinTechs impactent les banques en ce qu’elles leur imposent des défis et des risques nouveaux. Si les « RegTechs » et « SupTechs » (start-up permettant l’exploitation conforme, rapide, intelligente, sécurisée et transparente de l’information pour les entreprises et les institutionnels souhaitant s’éloigner du « big data » et se rapprocher du « smart data ») sont accueillies comme de vraies solutions aux enjeux réglementaires, les FinTechs représentent d’abord des risques stratégiques et financiers évidents pour les banques, par captation progressive de parts de marché. Elles accroissent les risques cybersécuritaires et systémiques inhérents au secteur financier : en effet, la multiplication d’acteurs bancaires et l’interdépendance des systèmes informatiques sont de réels dangers à considérer. Les FinTechs font l’objet d’un cadre réglementaire déjà existant mais qui reste en construction sur un certain nombre de points, dont l’harmonisation reste à parfaire au niveau européen et dont la mise en oeuvre n’est souvent pas achevée. Ceci peut faire craindre un risque pour les banques qui choisissent de collaborer avec ces start-up, sinon de sous-traiter certains de leurs services : elles doivent souvent se porter garantes de leurs opérations et supporter nombre de risques inhérents à la fragilité et à l’immaturité de leurs structures. Quand les banques choisissent le M&A, elles doivent aussi faire face à des risques d’intégration conséquents : il s’agit d’intégrer rapidement ces start-up, maîtriser leur technologie, l’associer à des systèmes informatiques, gérer de la data inédite généralement stockée sur des clouds nouvelle génération. Autant de précautions que d’opportunités à considérer à la fois par les banques et par les régulateurs.
Les régulateurs également contraints de repenser leur organisation et leur utilité
Les régulateurs, auxquels il revient d’établir un cadre favorable à l’innovation et au respect permanent des réglementations prudentielles, ont également dû se préparer aux « FinTechs 2.0 ». D’abord, l’ensemble des régulateurs (autorités de contrôle bancaire, de la concurrence, de protection des données personnelles et des consommateurs, etc.) se sont attelés non sans difficulté à coopérer et coordonner leurs efforts pour définir les exigences réglementaires incombant aux FinTechs.
Et pour ce faire, ces régulateurs ont revu leur organisation interne et réévalué leurs compétences pour suivre le développement des FinTechs. Les banques ne sont donc pas seules à repenser leurs ressources humaines, les autorités prudentielles ont elles aussi revu la composition de leurs équipes, leurs méthodes de recrutement et certaines de leurs unités. En effet, l'Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) a créé pendant l’été 2016 le pôle « FinTech & Innovation », ainsi qu’un « Innovation Hub » mettant en relation plus de 200 FinTechs avec des experts en réglementation, le but étant de « mieux connaître les innovations pour préparer leur supervision ». L’autorité britannique, le FCA (Financial Conduct Authority) a lancé en 2017 le « Project Innovate » dont la particularité est la mise en place de « bacs à sable réglementaires », permettant de tester dans un environnement entièrement contrôlé le niveau de risques d’une FinTech et sa capacité à répondre à des exigences réglementaires prédéfinies. Les autorités de contrôle bancaire sont donc fortement impactées par les FinTechs, plus encore quand elles sous-traitent certaines de leurs opérations à des SupTechs pour mesurer la conformité de certaines FinTechs.
Des pratiques de régulation différentes
Plus que jamais, les régulateurs ont pris conscience du besoin de coopérer entre eux et d’adapter leurs structures pour définir un cadre précis pour les FinTechs. Faut-il leur imposer une réglementation proportionnée et progressive comme le suggère l’ACPR, ou une approche différenciée comme préconisée par le FCA ? Ces FinTechs doivent-elles être traitées au cas par cas et quel régime d’agrément bancaire leur conférer ? C’est cette même dernière difficulté que les régulateurs en charge du dossier Revolut doivent traiter : la néo-banque britannique a obtenu son agrément d’établissement de crédit en décembre dernier en Lituanie ; or les procédures y sont simplifiées et les activités de Revolut ne sont à ce jour pas compatibles avec les impératifs formulés par le FCA. Ainsi, les régulateurs sont face à de vrais enjeux pour favoriser la compétition bancaire, encadrer l’innovation en veillant toutefois à ne pas jamais la freiner. Leur rôle aujourd’hui consiste également à préparer l’après-FinTech : les FinTechs vont poursuivre leur expansion, et les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) concrétiseront progressivement leurs ambitions bancaires. En témoignent le partenariat de mai 2018 entre Goldman Sachs et Apple concernant la carte de crédit Apple Pay directement connectée à l’IPhone, et la joint-venture entre J.P. Morgan, Berkshire et Amazon annoncée en mars 2019.
La technologie financière est une vraie révolution en ce qu’elle rend les frontières entre les acteurs très perméables, et les responsabilités des régulateurs toujours plus complexes. L’AMF (Autorité des marchés financiers) s’emploie à ce titre avec l’ACPR à faciliter le développement des FinTechs, les conseiller en matière d’agrément et de réglementation dans un cadre amené à évoluer de façon permanente. En mai 2019, l’AMF a pour ce faire élaboré, dans le cadre de la loi PACTE, un label destiné à superviser et contrôler les levées de fonds par émission de jetons, les ICO (Initial Coin Offering), opérations très risquées pour les investisseurs qui n’avaient jusque-là aucune garantie quant à la qualité des projets financés. L’AMF a, au cours des douze derniers mois, renforcé sa politique de coopération avec plusieurs autorités étrangères, parmi lesquelles les autorités chinoise, japonaise et mauricienne, pour promouvoir l’innovation, le référencement d’acteurs financiers innovants et la compréhension mutuelle de la régulation dans chaque pays.
Les FinTechs ont d’ores et déjà impacté les régulateurs, qui doivent intégrer dans leurs pratiques de régulation des collaborations toujours plus étroites entre banques et FinTechs, dans leurs stratégies de défense face aux GAFAM et à leurs homologues chinois, les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi).
Les FinTechs : des outils privilégiés pour accompagner les banques
Les FinTechs ont de façon inédite amorcé le rapide vieillissement des activités traditionnelles des banques. Les FinTechs sont des outils de disruption qui ont de lourds impacts structurels et stratégiques pour l’ensemble des acteurs du système, banques et régulateurs principalement : parce qu’elles sont devenues indispensables, elles ont imposé aux banques le besoin de se réinventer pour rester innovantes et compétitives, à condition que ces dernières continuent de privilégier la collaboration, voire la « FinTegration », à la rivalité. Les FinTechs ont permis aux banques traditionnelles de prendre conscience à temps de leur obsolescence, de la détérioration de la relation client et du besoin d’aligner leur offre avec une demande plus exigeante en termes de qualité, d’efficacité et de prix. Les FinTechs insufflent un vent de nouveauté, incitent les acteurs traditionnels à se repenser de façon continue et ouverte, en matière d’innovation, de distribution, de ressources humaines, de gestion des risques et redéploiement de stratégies.
Ces FinTechs doivent être alors considérées comme des facilitateurs qui ont alerté à temps les banques sur la nécessité de se moderniser en les accompagnant dans leurs transformations. Elles sont des outils plus qu’essentiels pour ne pas trembler face aux GAFAM. Certains experts conçoivent même la FinTech comme un élément fondateur de la « quatrième révolution industrielle ».