Le domaine des paiements a focalisé l’attention de façon spectaculaire ces dernières années. Non seulement les moyens de paiement sont à l’origine de la création des banques centrales, mais ils sont également le canal privilégié via lequel les innovations technologiques ont affecté en premier lieu le système financier. Les moyens de paiement seraient ainsi le domaine où l’innovation est la plus visible ; pour l’ancien gouverneur de la Réserve fédérale américaine, Paul Volcker, le DAB est la seule innovation financière qui a amélioré la société.
Aujourd’hui, ce sont les moyens de paiement scripturaux qui connaissent une véritable révolution à l’échelle du globe, à la faveur en particulier d’évolutions technologiques majeures et d’une réglementation cherchant à ouvrir à de nouveaux acteurs un marché traditionnellement entre les mains des banques. L’une des nouveautés consiste, pour les nouveaux entrants, à proposer directement aux individus et aux entreprises des solutions de paiement depuis le web ou les applications mobiles. Elles simplifient les paiements en face-à-face et accompagnent le développement du commerce online.
Force est de constater que les paiements génèrent des revenus en forte croissance, atteignant +11 % entre 2016 et 2017 – meilleure performance des cinq dernières années – pour atteindre 1 900 milliards de dollars à l’échelle mondiale (source : McKinsey Global Payments Map). C’est en Asie et en Amérique du Nord que la progression des revenus est la plus importante ; ils sont en revanche relativement stables en Europe, mais l’arrivée de nouveaux acteurs sur le marché des paiements européens, tels que Adyen ou Wirecard, qui trouvent des sources de croissance à l’origine de valorisations substantielles, a incité les acteurs traditionnels à ne plus considérer les paiements comme un seul centre de coût, mais aussi comme un axe de développement stratégique.
Une substitution progressive entre des moyens de paiement existants
La carte – plus que trentenaire – demeure le moyen de paiement le plus dynamique, avec la moitié en nombre des opérations scripturales et le plus fort taux de croissance, stimulé, entre autres, par le développement récent du sans contact. La part des virements dans le nombre total de paiements est passée de 26,3 % à 24 % sur la même période, les débits directs de 22,7 % à 18,7 %, les paiements par carte (dont celles émises par
Les cartes sont utilisées de plus en plus fréquemment et pour des transactions de montants de plus en plus petits. À la fois parce qu'il y a de plus en plus de porteurs de cartes (en particulier dans les pays émergents) et de plus en plus de terminaux de paiement sont disponibles chez les commerçants (dans toutes les économies). En outre, dans les pays industrialisés, l’avènement du paiement sans contact, plafonné à quelques dizaines d’euros, a stimulé le volume de paiements de petit montants par carte.
Les nouvelles solutions de paiement proposées par les acteurs s’appuient cependant sur des moyens de paiement déjà existants. Dans les pays industrialisés à fort taux de bancarisation, les nouveaux acteurs sur le marché s’adressent en effet à des clients déjà bancarisés, disposant de comptes bancaires et de moyens de paiement associés (carte de retrait/paiement, virement, débit direct, etc.). Ces comptes de PSP ou prépayés sont alimentés par débit carte ou virement, et sont associés dans beaucoup de cas à une carte Visa ou MasterCard pour effectuer le débit. De même qu’ApplePay demeure une solution de paiement par carte.
De l’innovation dans les pays émergents
Dans les pays faiblement bancarisés, par contre, l’on pourrait parler davantage d’innovation en raison de l’effet massif de ces nouvelles solutions, qui permettent de substituer à la monnaie fiduciaire de la monnaie électronique, de moins en moins privée ; c’est le cas en Afrique, au travers de l’opération de Cash in (chargement du porte-monnaie fourni par les opérateurs de téléphonie mobile). La question de l’interopérabilité y est aujourd’hui posée avec l’utilisation massive de solutions d’opérateurs distincts, qui ne se reconnaissent pas ; mais un certain nombre d’initiatives récentes interconnectent ces réseaux, ouvrant plus grand le champ des possibles pour le détenteur d’un porte-monnaie mobile de chaque opérateur. Ces wallets sont en outre alimentés par un paiement mobile ou par espèces. Dans les pays industrialisés, ces comptes peuvent être alimentés par paiement carte, ou par virement dans le cas où le compte dispose d’un identifiant (IBAN). Ils peuvent s’appuyer sur un réseau fermé (close loop) qui limite les lieux d’acceptation du paiement ou les destinataires du transfert. De plus en plus, les nouvelles solutions s’appuient sur une carte émise par un réseau international (Visa ou MasterCard). On comprend alors aisément qu’un paiement carte effectué dans le cadre de ces solutions non bancaires soit précédé d’un autre paiement carte ou d’un virement visant à alimenter le compte, stimulant ainsi « artificiellement » les statistiques du volume de paiements carte et de virements.
Dans les deux cas, dans les pays à fort taux de bancarisation et dans les pays du Sud, la diversification des possibilités de paiement par voie électronique est, en principe, en faveur de la substitution de la monnaie fiduciaire (les « espèces ») vers de la monnaie électronique.
« Le cash n’est pas mort »
Ainsi, alors que les systèmes de paiement de masse deviennent continuellement plus rapides et plus simples d’utilisation et que certaines sociétés sont proches du « cashless », le volume de monnaie fiduciaire dans la plupart des économies du globe ne diminue pas. Pour Bech et
La demande continue de pièces et de billets serait cependant davantage promue par des motifs de réserve de valeur dans un environnement à taux d’intérêt bas, plutôt que de paiement, le coût d’opportunité de détenir des espèces étant moins important.
Innovations autour de la monnaie
Les moyens de paiement permettant de mouvementer la monnaie électronique ont connu un essor considérable depuis les années 1970-1980, avec la carte de paiement et de retrait, ainsi que les autres solutions de monnaie électronique décrits précédemment ; ils supposent tous un adossement à un système bancaire, en charge du contrôle du bon déroulement des opérations de compte à compte. Ainsi, Pascal Ancel écrivait en 1988 que « […] l’utilisation de l’électronique dans la manière de donner les ordres de paiement ou de transférer des fonds, [n’avait] pas généré, jusqu’à présent, une nouvelle forme de monnaie, à côté de la monnaie fiduciaire (espèces) et de la monnaie scripturale (comptes)
Avec les cryptodevises, c’est la monnaie elle-même qui est objet d’innovation. Cette dernière ne se trouve pas dans le caractère « virtuel » ou « digital » de la monnaie, puisque la monnaie est fondamentalement abstraite (en tant qu’unité de compte) et que la monnaie bancaire est, elle aussi, électronique (ou « numérique », c’est la même chose) depuis l’informatisation des opérations : toute monnaie repose aujourd'hui sur des supports informatiques, que ce soit ordinateurs ou smartphones. Parallèlement, l’on peut aussi considérer qu’il y a de la matérialité derrière les cryptodevises au travers du minage, qui nécessite ordinateurs, infrastructures de réseaux, etc. En quoi les cryptodevises diffèrent-elles ?
- décentralisation, désintermédiation : il n’y a pas de tenue de compte centralisée mais un fonctionnement en réseau de pair à pair pour la validation et le contrôle des transactions, et donc la disparition du tiers de confiance ;
- la monnaie est émise en dehors du système bancaire (elle véhiculait à l’origine même une philosophie anti-banques) ;
- monnaie transnationale, elle s’affranchit des frontières et de la souveraineté des banques centrales liée aux frontières des États.
Les cryptodevises de Banque centrale
Pionnière en la matière, la banque centrale de Suède envisage d’adopter une monnaie 100 % digitale, l’« e-krona ». Plus globalement, les banques centrales réfléchissent à la manière dont les nouvelles central bank digital currencies (CBDCs) pourraient proposer une alternative à la monnaie « traditionnelle ». Selon une étude de la BRI à laquelle 63 banques centrales ont contribué, les travaux en seraient encore au mode conceptuel et quelques banques centrales seulement ont exprimé l’intention d’émettre une CBDC à court ou moyen terme. Pour Morten Bech et Rodney Garratt (Central bank cryptocurrencies, BRI, septembre 2017), la cryptodevise banque centrale (CBCC) se définit comme une « forme électronique de monnaie banque centrale qui peut être échangée de façon décentralisée connue sous le nom de peer-to-peer, signifiant que les transactions ont lieu directement entre le payeur et le bénéficiaire sans avoir besoin d’un intermédiaire central ». Avant l’avènement des cryptodevises, l’échange de pair à pair était réservé aux formes physiques de la monnaie : les espèces.
Conclusion
L’avènement de nouvelles solutions de paiement (prépayé, wallet électronique, crypto-assets) entraîne l’augmentation du nombre d’opérations afin de mouvementer la monnaie qui servira in fine à l’achat d’un bien ou d’un service de « l’économie réelle ». Ainsi, pour l’achat d’un bien via Paypal ou Revolut, la Banque centrale comptabilisera un paiement Paypal ou Revolut ainsi qu’un autre paiement (carte) le précédant afin d’alimenter le compte. Idem pour la partie des cryptodevises acquises par échange contre devise banque centrale et non par minage. Ces paiements étant comptabilisés de façon distincte par les banques centrales, la somme des deux pourrait refléter de moins en moins l’activité économique réelle. Mais cette dichotomie pourrait également tendre à se réduire avec la capacité de ces comptes à disposer d’IBAN et de se substituer totalement aux comptes bancaires en monnaie banque centrale. L’avènement de CBCC pourrait introduire une concurrence à la monnaie traditionnelle émise par les banques centrales via le circuit bancaire, et se substituer à la monnaie fiduciaire en particulier. Alors, la « mauvaise monnaie » chassera-t-elle « la bonne », aux termes du théorème de Gresham ?