La dernière semaine d’octobre fut l’occasion pour les politiques, régulateurs, institutions financières et ONGs d’échanger abondamment sur la finance verte et durable à l’occasion de la semaine de « Paris for Tomorrow » et du « Climate Finance Day ».
Or, si les travaux du Climate Finance Day ont apporté beaucoup d’éléments sur l’état des avancées des acteurs financiers en termes de reporting et sur la nécessité de les uniformiser et d’apporter des données plus précises, plus complètes et plus fiables (via notamment la mise en pratique des recommandations de la TCFD
Engager une réelle transformation
Pourtant, la loi PACTE de mai 2019, en introduisant les notions de prise en compte des enjeux environnementaux et sociaux, de raison d’être et d’entreprise à mission, vient donner l'occasion aux entreprises d'élargir leurs champs d'action en leur conférant un rôle sociétal et/ou environnemental clairement affiché en interne et en externe.
De plus en en plus d'entreprises
Les missions du responsable des risques climatiques
C’est là que peut intervenir le responsable des risques climatiques (RRC). Ce rôle se développe au sein des organisations des grandes institutions financières françaises et porte une double responsabilité :
– produire un suivi du risque complet et intégré dans la stratégie et la gouvernance à l’image des recommandations de la TCFD et de ses différents niveaux (métriques, gestion des risques, stratégie et gouvernance) ;
– instiller au plus haut niveau de l’entreprise une raison d’être proche de la cause environnementale, qui pourra ensuite être déclinée à tous les niveaux de l’entreprise.
La question des métriques impose avant tout une réflexion importante sur ce que l’on va chercher à mesurer en termes d’impacts des risques climatiques. Ces derniers sont désormais de façon classique séparés en deux catégories :
– le risque physique, résultant de l’impact direct du changement climatique sur les biens et les personnes et sur l’activité économique en général ;
– le risque de transition, représentant les impacts financiers de la transition énergétique vers une économie bas-carbone causée par les décisions politiques, les ruptures technologiques et les évolutions comportementales.
Ils sont caractérisés par des modèles et des données bien spécifiques (modèles et projections climatiques, géolocalisation et vulnérabilité des actifs, secteurs d’activité, scénarios de transition énergétique dont ceux définie par l’Accord de Paris, alignement des portefeuilles sur ces trajectoires, données ESG…) souvent très différents de ceux déjà utilisés par les banques.
Ils ont aussi l’inconvénient d’être à très long terme, entre 10 et 100 ans, par rapport aux risques communément mesurés par les banques, généralement limités à un horizon de 3 à 5 ans au plus, et par rapport aux stratégies des décideurs économiques et politiques. C’est la fameuse tragédie des horizons mentionnée par Mark Carney, ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre.
Des objectifs divers mais des données et des outils communs
Suivant l’activité métier, les objectifs seront aussi très divers.
Les banques de financement et d’investissement (BFI) chercheront principalement à obtenir les impacts sur les risques suivis de façon traditionnelle (crédit, marché, liquidité…). Les banques de détail et structures d’investissement publiques auront besoin de nouveaux outils permettant d’améliorer les analyses d’octroi de crédit. La gestion d’actif nécessitera des données normées et des grilles de notation complémentaires pour orienter les investissements vers des objectifs ISR et informer correctement les investisseurs.
Cela ne signifie pas pour autant que les avancées puissent être réalisées de manière indépendante pour chacun de ces métiers car les données nécessaires pour alimenter les outils peuvent être les mêmes. La donnée, source de toute information, doit donc être gérée de façon transverse et centralisée en fonction des besoins.
Une bonne gouvernance de données est ainsi indispensable pour sourcer, contrôler, transformer et valoriser correctement les données et le RRC, en tant que référent métier de ces données, aura un rôle prioritaire dans leur gestion.
Il en sera de même sur la gestion des outils, processus et modèles utilisés et les rapports avec les équipes de modélisation, les analystes risques et les différents utilisateurs des métriques ainsi créés.
Métriques, modèles et autres boîtes à outils
Difficulté supplémentaire à gérer, les données et les modèles ne sont pas nécessairement disponibles et c’est aussi une des raisons des grands chantiers portés par l’UE dans le domaine des données climatiques (projets Destination Earth
Les modèles partagés et open source du type PACTA
Le suivi du risque physique est plus problématique. Il est d’ailleurs, pour les banques, exclu du scope de la première phase de l’exercice pilote sur le climat de l’ACPR, sorte de stress-test climatique lié à des scénarios de transition énergétique. Il est cependant bien présent pour le secteur des assurances.
En France, de nombreuses études internes de type « back testing » ont montré que les risques physiques avaient eu rétrospectivement peu d’impacts financiers sur les portefeuilles de crédit. Les projections financières sur les 10 à 30 ans donnent cependant une image bien différente : les coûts à horizon 2050 devraient s’élever à plus de 1 000 milliards de dollars chaque année pour les seules villes côtières !
Le défi pour mettre en place de nouveaux outils permettant de mesurer, à un niveau fin, les coûts du risque physique restent donc immenses et représentent un chantier à part entière.
Comme pour le risque de transition, des données agrégés et des outils existent néanmoins mais la transparence fait souvent défaut, réduisant alors le niveau de confiance des utilisateurs dans un domaine où cette confiance est déjà réduite.
La question du financement
Pour mettre en place les nouveaux services nécessaires, le RCC fera ici face à une problématique capitale : le financement.
En effet, c’est un ensemble de projets informatiques coûteux qui permettra de répondre à ces nouveaux besoins, depuis la mise à jour des infrastructures au développement des outils en passant par la collecte des données (parfois payantes), l’ajout de nouvelles compétences et la formation. Afin de répondre aux nouvelles réglementations et aux standards du marché tout en limitant les coûts dans un contexte de crise, certaines institutions pourraient être tentées d’en faire le minimum. C’est pourquoi les partenariats et la mutualisation des recherches et des pratiques sont un bon moyen de faire avancer la recherche à moindre coût. Les outils open-source type PACTA sont une première solution. Les techniques de design sprint
Favoriser l’acculturation et l’adhésion en interne
Le second rôle du RCC joue davantage sur la communication, en tant qu’influenceur interne sur la prise en compte des enjeux environnementaux et promoteur d’une raison d’être à porter au sein du groupe, voire à définir. Il doit développer la sensibilisation au changement climatique, en accord avec la raison d’être et la mission du groupe, si elles existent. Il peut s’agir ici d’une vraie mission d’acculturation sur un sujet que chacun pense maîtriser mais dont les détails, causes et conséquences diverses nous échappent.
Outre l’engagement renforcé des équipes travaillant sur le sujet, les collaborateurs pourront aussi y gagner une vue plus détaillée des différents impacts sur leurs activités. Des ateliers en mode coopératif, tels que ceux proposé par l’association la Fresque du Climat, sont un bon moyen de développer adhésion et connaissance des sources et impacts du changement climatique sur notre environnement et notre société. Ces connaissances serviront aussi de base à l’élargissement de la collecte des informations non-financières à inclure justement dans les analyses, modèles et métriques. Et elles pourront aussi permettre de mieux comprendre les futures taxonomies et réglementations vertes et de pouvoir les challenger efficacement, voire même de prendre de l’avance sur elles. En effet, quand le gaz naturel et la biomasse font figure d’énergies de transition alors que les deux sont émettrices de CO2 et susceptibles de causer d’autres types de dommages environnementaux, il faut les éléments pour réfléchir au pourquoi et anticiper les prochains changements.
Un rôle central
On voit bien qu’en termes d’organisation, le RRC a un rôle central et qu’il doit avoir les moyens de ses ambitions (à la hauteur de la menace du réchauffement climatique) afin de gérer une évolution, voire une transformation majeure des institutions financières, aussi bien au niveau des systèmes d’information, de la collecte des données et de leur utilisation que de la communication interne.
La transformation doit aussi être vue comme une opportunité majeure de changer son business pour l’adapter aux enjeux environnementaux et sociaux de demain en continuant d’innover sur les produits financiers verts et en accompagnant les acteurs de l’économie durable.
Afin d’avoir la vue la plus transverse possible, permettant une gouvernance efficace des projets et des données et une diffusion fluide et généralisée de la raison d’être de l’entreprise, son positionnement au niveau groupe est important avec des relais au sein des différents métiers. Il s’agit donc d’un rôle central qu’il est grand temps de généraliser afin que nos banques agissent plus effectivement pour le respect des engagements de l’Accord de Paris et des Objectifs de développement durable de l’ONU.