Assurance et réassurance

Le renforcement de la zone euro selon trois scénarios

Créé le

05.10.2017

-

Mis à jour le

27.10.2017

Si la création de l’euro a été très favorable aux secteurs de l’assurance et de la réassurance, un renforcement de l’eurozone – a priori bénéfique –  ne serait pas forcément un événement aussi positif. Tout dépend de la forme que prendrait ce renforcement. Trois scénarios sont à cet égard envisageables.

L’Europe de l’assurance a permis aux assureurs et aux réassureurs de s’internationaliser aisément – par opposition à l’internationalisation hors d’Europe, qui est beaucoup plus difficile et coûteuse – et d’en tirer d’importants gains en termes de gestion plus efficace et plus cohérente des risques. L’apport de l’Europe au fonctionnement plus optimal des marchés d’assurance peut se résumer aux six contributions suivantes : la liberté d’établissement, la libre prestation de service, la liberté des mouvements de capitaux, l’harmonisation comptable et prudentielle, la négociation d’accords commerciaux internationaux avantageux et la création de l’euro. Cette dernière a joué un rôle extrêmement bénéfique qui a favorisé le développement de l’assurance et de la réassurance, au cours des deux dernières décennies. Mais sa contribution ne peut être dissociée de celle des autres facteurs, tout particulièrement de celle de la liberté des mouvements de capitaux avec laquelle elle a interagi de façon extrêmement efficace. De ce fait, il est clair que la remise en cause de l’euro ne pourrait avoir que des conséquences négatives sur l’assurance et la réassurance, surtout si elle est associée à une remise en cause, même partielle, de la liberté des mouvements de capitaux, à laquelle elle est étroitement associée, y compris dans l’opinion publique. À l’inverse, cela ne veut pas dire que le renforcement de la zone euro aurait des effets favorables significatifs, car ces effets dépendent crucialement de la nature du renforcement envisagé.

L‘euro favorable aux (ré)assureurs

La création de l’euro a procuré une stabilité monétaire qui a été favorable à la croissance et qui a fait la force des (ré)assureurs européens. Cette stabilité monétaire a fait la force des (ré)assureurs allemands et suisses dans le passé. De plus, elle a permis de concevoir la gestion d’actifs à l’échelle de l’Europe et de diversifier les placements des (ré)assureurs entre les différents marchés de la zone euro sans porter atteinte au principe de congruence [1] . Elle a éliminé en outre totalement le principal risque de change qui limitait les prises de participation transfrontalières. Cette double étape de la liberté des mouvements de capitaux et du passage à l’euro reste aujourd’hui fondamentale pour l’Europe de l’assurance, car c’est elle qui a ouvert la voie à la constitution de véritables groupes de (ré)assurance paneuropéens et qui a ainsi profondément modifié le paysage concurrentiel des différents marchés nationaux dans un sens favorable aux assurés, tant du point de vue des prix que de l’étendue des couvertures, comme on l’a vu en France. La seule limite aux effets bénéfiques de la création de l’euro réside dans les mauvaises incitations que la baisse des spreads de crédit sur les obligations souveraines a données aux gouvernements, qui ont préféré dilapider les bénéfices de l’euro en repoussant les réformes structurelles qui s’imposaient et en s’endettant lourdement.

L’assurance et la réassurance françaises donnent une bonne illustration des bénéfices qu’un secteur économique a pu tirer de l’euro. Il eût été difficile d’imaginer le développement européen qu’a connu le secteur, en l’absence de l’euro. En 2016, la (ré)assurrance française a ainsi réalisé 69 % de son chiffre d’affaires sur le marché domestique, 12 % au sein de la zone euro, 7 % en Europe hors zone euro et 12 % en dehors d’Europe ; en sens inverse, 12 % des encaissements domestiques étaient réalisés par des assureurs non français de la zone euro, 7 % par des assureurs européens en dehors de la zone euro et 0,7 % par des assureurs non européens [2] . Comme le montre le Graphique 1, la part de la zone euro dans le chiffre d’affaires total des assureurs a progressé rapidement jusqu’à la crise alors que celles de l’Europe et du reste du monde déclinaient. Jusqu’à cette date, l’activité des assureurs français s’est donc redéployée vers la zone euro. Après la crise, la part de la zone euro a vu sa croissance s’accélérer mais, parallèlement, celles de l’Europe et du reste du monde se sont vigoureusement redressées. L’internationalisation des assureurs français a donc été générale. Après la crise des dettes souveraines, on observe un changement de tendance : les parts de la zone euro et de l’Europe sont en net recul au profit du reste du monde du fait du redéploiement de l’activité des assureurs français, de l’Europe, y compris en zone euro, vers le reste du monde.

De même, l’euro a-t-il fortement incité les assureurs français à diversifier leurs placements au sein de la zone euro. En 2015, la (ré)assurance française était ainsi investie à 62 % en titres français, à 26 % en titres de la zone euro et à 12 % en titres étrangers hors zone euro [3] . La part de la zone euro dans les placements de l’assurance française est toutefois en recul par rapport à la période qui a précédé la crise des dettes souveraines en Europe et au début de laquelle elle atteignait 33 %. De fait, la crise s’est traduite un peu partout dans le monde par une montée des incertitudes internationales et par un repli des investisseurs institutionnels sur leur marché domestique. Malgré ce repli, la liberté des mouvements de capitaux et l’euro ont joué un rôle majeur dans la diversification des placements des assureurs, alors que leur rôle apparaît plus modeste lorsqu’il s’agit de la localisation de la souscription, qui doit transiter par la création de sociétés locales.

La remise en cause de l’euro et du marché unique pénaliserait les assurés

Si les assureurs et les assurés peuvent légitimement attendre des bénéfices importants de l’approfondissement du marché unique de l’assurance, ils doivent à l’inverse s’attendre à des coûts extrêmement élevés en cas de remise en cause des règles actuelles, comme la fin de la liberté des mouvements de capitaux ou une sortie de l’euro. La remise en cause du marché unique et de l’euro serait coûteuse pour les assurés, à la fois parce que des risques qui avaient disparu réapparaîtraient, parce que la diversification des risques serait plus limitée et parce que la concurrence entre les assureurs serait réduite.

La baisse des gains de diversification

La remise en cause de la liberté des mouvements de capitaux rendrait beaucoup plus difficile la réalisation de nouveaux gains de diversification en Europe, tant à l’actif qu’au passif des bilans des sociétés de (ré)assurance. Ce faisant, elle mettrait les localisations européennes sur un pied d’égalité avec les localisations asiatiques ou moyen-orientales, sachant que les localisations européennes pâtissent d’ores et déjà de perspectives de croissance beaucoup moins attrayantes. De fait, la remise en cause de la liberté des mouvements de capitaux jouerait comme une incitation à la déseuropéanisation au profit de l’internationalisation et comme une incitation à une prise de risques accrue… sachant que les économies asiatiques et moyen-orientales présentent néanmoins des garanties de moins bonne qualité que les économies européennes. Au final, les entreprises d’assurance européennes deviendraient moins diversifiées qu’elles ne le sont aujourd’hui et leur diversification serait de moins bonne qualité.

La hausse des primes de risque

La sortie de l’euro, quant à elle, ferait disparaître les grands bénéfices que les (ré)assureurs et les assurés ont tirés de l’euro. Grâce à l’euro, les assureurs ont pu diversifier leurs portefeuilles d’actifs, mais aussi leurs portefeuilles de passifs (quoique dans une moindre mesure), en prenant des risques dans d’autres économies de la zone euro, sans prendre de risque de change. L’euro a très fortement réduit les coûts de la diversification au sein de la zone. Et la crise des dettes souveraines a montré tout l’intérêt pour les assureurs de pouvoir placer une partie de leurs actifs en dehors du pays dans lequel ils ont souscrit les risques que couvrent ces actifs. La remise en cause de l’euro réactiverait un risque de change qui n’existe plus aujourd’hui et accroîtrait les risques associés à la diversification des entreprises d’assurance au sein de la zone euro. Combinée avec la remise en cause de la liberté des mouvements de capitaux, qu’elle présuppose, elle jouerait, par rapport à la situation actuelle, comme une désincitation à se diversifier en Europe.

La baisse de la concurrence et la hausse des tarifs

Naturellement, les partisans de cette stratégie feraient valoir que ce qui leur importe n’est pas tant l’intérêt des (ré)assureurs français que celui des assurés français. Mais, en l’occurrence, les intérêts des (ré)assureurs et des assurés convergent. En effet, les entreprises d’assurance françaises qui ont constitué des groupes paneuropéens verraient non seulement la qualité de la diversification se dégrader et leurs primes de risque s’accroître, mais ils verraient aussi la concurrence de leurs homologues européens diminuer puisque les acquisitions transfrontalières et la gestion des filiales seraient rendues plus difficiles qu’elles n’étaient précédemment au sein de la zone euro. Normalement, toutes choses égales par ailleurs, il ne pourrait en résulter qu’une hausse des tarifs des contrats d’assurance en France combinée à une baisse de la qualité de ces contrats. L’assuré et l’épargnant français seraient les grands perdants de cette stratégie. Leur seul réconfort serait qu’ils ne seraient pas les seuls perdants et que tout le monde en Europe serait perdant également… Maigre consolation !

Les effets d’un renforcement de la zone euro

Il est depuis longtemps question de renforcer la zone euro et le nouveau Président français, Emmanuel Macron, tente actuellement de relancer cette idée. Certes, on peut affirmer que les effets d’un renforcement de la zone euro seraient positifs pour le secteur de la (ré)assurance. Mais seraient-ils aussi significatifs que l’ont été ceux induits par la création de l’euro ? En fait, rien n’est moins sûr, car la création de l’euro a aplani une barrière importante au développement européen de la (ré)assurance alors qu’il n’y a aucune raison a priori pour que son renforcement aboutisse à un résultat similaire. De fait, tout dépend du contenu de ce renforcement. Se limitera-t-il à une meilleure coordination des politiques macroéconomiques ? Ou renforcera-t-il aussi les disciplines économiques et financières au sein de la zone et incitera-t-il à la mise en œuvre des réformes trop longtemps repoussées ? Ira-t-il jusqu’à une Europe à deux vitesses autorisant un approfondissement du marché unique de l’assurance entre les membres de la zone euro ? Les effets du renforcement de la zone euro seront très différents dans chacune de ces trois hypothèses.

Scénario 1 : Les conséquences limitées d’une meilleure coordination des politiques macroéconomiques

Une meilleure coordination de la politique monétaire et des politiques budgétaires au sein de la zone euro aurait un effet stabilisant tant sur l’euro que sur la conjoncture et sur les finances publiques européennes, avec pour conséquence une croissance en moyenne légèrement plus élevée qui serait naturellement favorable au développement de la (ré)assurance (au sein des économies avancées, le chiffre d’affaires de l’assurance évolue en général comme le PIB). Mais cet effet positif resterait a priori modeste, dans la mesure où, au plan macroéconomique, la création d’une monnaie unique et d’une banque centrale commune demeure l’étape décisive. Il serait, en outre, pour les (ré)assureurs, partiellement compensé par une plus grande convergence des conjonctures en Europe et, donc, par une diminution des effets de diversification obtenus grâce à des actifs et des passifs fléchés dans les différents pays de la zone euro. La diversification des conjonctures joue de fait un rôle non négligeable dans les incitations à la croissance internationale et la convergence des conjonctures au sein de la zone euro explique en partie le réajustement des stratégies de croissance des (ré)assureurs français vers l’international hors Europe. Une fois passée la période d’acclimatation du marché, la création d’euro-bonds pourrait aussi intéresser la gestion d’actifs des (ré)assureurs auxquels elle offrirait un accès aisé et peu coûteux à la diversification intra-zone euro, pour autant que le marché des euro-bonds soit suffisamment liquide et profond et que son statut juridique, notamment ses conditions de défaut, soit suffisamment clair et univoque.

Scénario 2 : Les conséquences plus significatives d’un renforcement des disciplines financières

Un renforcement des disciplines associées à l’euro et les incitations aux réformes structurelles qui en résulteraient seraient très favorables à la croissance en Europe et joueraient probablement en faveur d’un euro plus fort. Ces deux évolutions sont traditionnellement très favorables à l’assurance, et encore plus à la réassurance, même si leur effet devrait être atténué par la convergence accrue des conjonctures qu’elles devraient induire. Globalement, l’attractivité de la zone euro serait fortement accrue pour les (ré)assureurs qui seraient moins tentés qu’aujourd’hui d’aller rechercher des relais de croissance en dehors d’Europe, en Asie notamment. Les (ré)assureurs ont donc un intérêt objectif au renforcement des disciplines et aux réformes structurelles qui devraient les accompagner.

Scénario 3 : Les conséquences très favorables d’un approfondissement du marché unique de l’assurance

Un approfondissement du marché unique de l’assurance relèverait normalement plus de l’Union européenne que de la zone euro. Pourtant, dans le cadre d’une Europe à deux vitesses, explicite ou implicite, il pourrait être envisagé de n’approfondir le marché unique de l’assurance que dans le cadre de la zone euro.

Une première étape consisterait, à l’instar de ce qui s’est fait pour la banque (l’union bancaire), à mettre en place une union d’assurance reposant non seulement sur une régulation exclusivement européenne, mais aussi, et surtout, sur une autorité européenne unique de supervision de l’assurance. Cette union mettrait fin aux barrières prudentielles qui contraignent les groupes d’assurance européens à limiter leurs stratégies européennes au seul capital et qui les empêchent de concevoir des stratégies d’entreprise effectivement européennes.

Une deuxième étape consisterait à aller au-delà jusqu’à l’harmonisation du contrat d’assurance et de la protection des assurés. Cette harmonisation permettrait aux entreprises d’assurance de développer de véritables plates-formes européennes offrant des produits plus ou moins standardisés à l’ensemble de la zone euro. Elle accroîtrait très significativement l’attrait des marchés européens pour les (ré)assureurs alors que ceux-ci ont aujourd’hui l’impression que ces marchés n’ont plus guère de potentiel significatif de croissance et de productivité.

Une troisième étape consisterait enfin à libéraliser l’utilisation des données personnelles, naturellement dans un cadre protégeant celles-ci et encadrant strictement leur utilisation aux fins assurantielles pour lesquelles elle aurait été initialement prévue. Dans cette hypothèse, le marché européen de l’assurance connaîtrait non seulement une croissance importante – en raison des possibilités accrues d’adaptation des couvertures aux besoins personnels –, mais aussi très probablement une restructuration majeure, pouvant s’apparenter à une disruption, au profit des assurés.

 

Pour synthétiser, il est clair qu’un éclatement de la zone euro serait, quelles qu’en soient les conditions, une très mauvaise nouvelle pour l’assurance et la réassurance; en revanche, un renforcement de la zone euro, sans être naturellement une mauvaise nouvelle, ne serait pas nécessairement et automatiquement une très bonne nouvelle. Cela dépendrait de la nature du renforcement. Les (ré)assureurs ont avant tout intérêt à un renforcement qui procure plus de stabilité et un euro plus fort, et, surtout, qui approfondisse le marché unique de l’assurance. Mais il faut être conscient qu’une avancée sur ce dernier point suppose que l’on ait accepté le principe d’une Europe à deux vitesses, car l’approfondissement ne se ferait – du moins dans un premier temps – qu’à l’échelle de la zone euro.

 

1 La congruence impose que les actifs en couverture des passifs soient libellés, pour l’essentiel, dans la même monnaie que celle dans laquelle les passifs sont libellés.
2 Cf. FFA, « Statistiques Internationales de l’assurance française en 2016 », 2017.
3 Cf. Adeline Bachellerie, Clémence Charavel et Christian Pfister (2016), « La destination finale des placements financiers des ménages avant et pendant la crise », Banque de France, Bulletin n° 205, mai-juin.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº813
Notes :
1 La congruence impose que les actifs en couverture des passifs soient libellés, pour l’essentiel, dans la même monnaie que celle dans laquelle les passifs sont libellés.
2 Cf. FFA, « Statistiques Internationales de l’assurance française en 2016 », 2017.
3 Cf. Adeline Bachellerie, Clémence Charavel et Christian Pfister (2016), « La destination finale des placements financiers des ménages avant et pendant la crise », Banque de France, Bulletin n° 205, mai-juin.