La finance islamique

Remède aux crises financières ou retour au « vrai capitalisme » ?

Créé le

21.03.2013

-

Mis à jour le

26.03.2013

La finance islamique repose sur des valeurs morales et des principes de bon sens oubliés par les économies occidentales dont la seule logique est désormais la recherche de profit à court terme. Elle pourrait servir de référentiel à ceux qui tentent d’endiguer les dérives actuelles de notre système capitaliste.

Les crises financières ne sont pas dues au capitalisme, ni à la finance, mais aux dérives de l’un et de l’autre auxquelles on tente de trouver des solutions. La dernière crise est arrivée alors même qu’un autre modèle financier se mettait en place, celui de la finance islamique, souvent présenté comme un remède à la crise. Un des avantages de ce modèle est qu’il tente de faire revivre des pratiques anciennes, porteuses de valeurs qui existaient dans les transactions entre commerçants à une époque antérieure au capitalisme financier. Face aux dérives du capitalisme, la force de la finance islamique est sans aucun doute de faire resurgir des valeurs oubliées et ainsi d’alimenter la réflexion des réformateurs.

Les dérives du système capitaliste

Le capitalisme « a été fondé sur des croyances morales qui allaient bien au-delà d’un simple besoin de subsistance puisqu’elles visaient à créer de la valeur pour la redistribuer au plus grand nombre […] la financiarisation de l’économie […] a eu pour effet de renier sa vocation morale » ( Long, 2009 [1] ). Les dérives semblent venir à la fois des institutions et des hommes. Le capitalisme fonctionne sans se soucier des conséquences de son action, on peut parler de perte de sens. Les valeurs morales et l’éthique ne sont que des variables instrumentales, prises en considération que si elles peuvent servir à davantage de création de valeur.

Du fait de la désintermédiation les banques « sont devenues des courtiers des marchés financiers » ( Aglietta, 2007 [2] ). Elles gèrent en fonction des marchés financiers, supposés être rationnels. Ces derniers, influencés par quelques agences de notation (non contrôlées), dirigent l’économie.

Les produits dérivés, créés pour se prémunir contre les risques sont devenus des instruments de spéculation. Grâce aux CDO (Collaterized Debt Obligations), la banque peut transformer ses titres de crédit en titres financiers qui peuvent donner lieu à des titrisations successives. Sur le marché, les acheteurs n’ont aucun moyen d’identifier l’origine, ni le risque de ces « CDO synthétiques ». Ces opérations manquent de transparence : Chavagneux (2010 )[3] révèle qu'« à la fin décembre 2009, 92 % des produits dérivés s’échangeaient par des transactions de gré à gré, […] dans la plus grande opacité ». Le montant de ces flux financiers, qui n’ont aucune contrepartie réelle, représente 45 fois les flux physiques ( Berruyer, 2011 [4] ).

La gestion des risques se fait par référence au marché, et conduit à privilégier la recherche de la rentabilité à court terme au détriment des salaires et des projets de développement.

Les dérives sont telles que Bodinat (2012 [5] ) parle de « capitalisme régressif » et ajoute : « L’hypercapitalisme n’est pas une évolution naturelle, c’est une mutation malsaine du capitalisme occidental. » Ce n’est donc pas le capitalisme, lequel a permis des avancées importantes dans le domaine économique et social, qui est en cause, mais ses dérives.

Deux moyens peuvent contribuer simultanément à le réformer : la mise en place de règles plus strictes et un retour aux valeurs morales. La régulation ayant ses limites et ne faisant pas l’unanimité des « libéraux », « la moralisation » du système s’impose.

Pour un retour aux valeurs oubliées

La finance islamique est née dans un univers de marchands dont les activités s’exerçaient dans une atmosphère de confiance, en se basant sur le bon sens et les pratiques de l’époque empreintes de valeurs religieuses. L’interdiction de l’intérêt est souvent présentée comme étant le caractère distinctif de la finance islamique. Cette focalisation détourne de la véritable philosophie de l’islam et n’est que la conséquence logique de principes.

  • Le principe de lieutenance ou de gérance de ses biens. La propriété entraîne une responsabilité qui se traduit par l’interdiction de la thésaurisation – justifiée par l’obligation de faire fructifier son bien pour le bien commun – et par l’interdiction du maysir (spéculation). Toute opération doit être adossée à un actif tangible (on ne peut titriser qu’une fois) et par l’interdiction d’utiliser des produits financiers de couverture de risque à des fins de spéculation.
  • L’importance du facteur travail. Le travail est considéré comme le facteur de production important qui, à ce titre, mérite la rémunération qui convient. Ibn Khaldoun [6] , bien avant les théoriciens de l’école classique du XVIIIe siècle, a mis l’accent sur le rôle essentiel du travail dans la création de richesse. L'islam encourage un mode de fonctionnement dans lequel les profits, ainsi que les risques, sont équitablement partagés entre les acteurs.
  • La logique « production-distribution ». Selon ce principe, d’une part, on ne peut vendre que ce que l’on ne possède pas – d’où l’interdiction des contrats à terme – ; d’autre part, on ne peut distribuer la richesse avant qu’elle ne soit créée. La pratique d’un intérêt calculé préalablement, sur la base du capital prêté et du temps, sans aucune relation avec les résultats éventuels de l’opération financée, ne respecte pas ce principe.
  • Le rôle de l’argent. L’argent ne peut être un objet qui se vend, ou se loue, il n’a pas une valeur en soi. C’est un outil de mesure, d’échange et de réserve de valeur. En conséquence, l’intérêt est prohibé. Il représente le partage injuste d’une richesse qui ne sera pas forcément créée et décourage l’esprit d’entreprise. Par ailleurs, il favorise l’inflation et crée une dichotomie entre l’économie réelle et l’économie monétaire. Dans la finance islamique, aucun contrat n’est légitime s’il permet à l’argent de créer de l’argent sans l’association du capital physique et du travail dans une activité productive.
  • La notion d’équivalence ou d’équité. Outre le fait que tout contrat doit porter sur une chose réelle, certains contrats sont interdits (ceux comportant une condition suspensive, par exemple) et des devoirs sont imposés au signataire : la recherche d’un bénéfice mutuel, l’attribution du profit en fonction de la prise de risque, la fourniture du maximum d’informations au co-contractant, l’évitement d’externalités négatives. Ces devoirs visent à la fois l’équité et la réduction de l’asymétrie d’information.
  • L’esprit communautaire et la solidarité. Ce sont des valeurs morales fortes dans les religions monothéistes, mais au fil du temps, dans le monde occidental, l’indi­vidualisme est devenu sous l’effet de différents facteurs l’une des composantes de la vie économique et sociale. Dans les institutions financières islamiques, le principe de solidarité se traduit par l’obligation d’avoir une stratégie sociale et sociétale.

Des principes de bon sens

Ces principes peuvent apparaître comme utopiques. Ils ne sont pourtant que des principes du bon sens oublié. Des tentatives de toute nature pour réintroduire des principes moraux, et un peu d’humanité, dans la sphère économique et financière ont eu lieu, du milieu du XIXe siècle à nos jours, ainsi le mouvement de l'« économie sociale ». Malheureusement, ce dernier n’a pas constitué un véritable contrepoids. Les économies occidentales sont tellement imprégnées des concepts d’individualisme, de recherche de profit, qu’une approche structurée, étayée de principes forts, est nécessaire pour réinsérer les valeurs morales au sein du système financier. Les principes islamiques évoqués constituent un socle robuste sur lequel peut s’appuyer un mouvement réformateur.

1 Long D. (2009), « Capitalisme et Christianisme, 2000 ans d’une tumultueuse histoire », Edtions Bourin, 212 p. 2 Aglietta M., « Comment réguler la mondialisation financière ? », Alternatives économiques, Hors série n° 75, décembre 2007, p. 50-53. 3 Chavagneux C. (2010), « Six questions clés pour une réforme », Alternatives économiques, n° 293, pp. 8-16. 4 Berruyer O . (2011), « Tirons les leçons de la crise », Edtions Yves Michel. 5 Bodinat (de) H. (2012), « Les sept plaies du capitalisme », Editions Leo Scheer, Collection Documents. 6 Historien, philosophe, diplomate et homme politique tunisien (1332-1406).

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº759
Notes :
1 Long D. (2009), « Capitalisme et Christianisme, 2000 ans d’une tumultueuse histoire », Edtions Bourin, 212 p.
2 Aglietta M., « Comment réguler la mondialisation financière ? », Alternatives économiques, Hors série n° 75, décembre 2007, p. 50-53.
3 Chavagneux C. (2010), « Six questions clés pour une réforme », Alternatives économiques, n° 293, pp. 8-16.
4 Berruyer O . (2011), « Tirons les leçons de la crise », Edtions Yves Michel.
5 Bodinat (de) H. (2012), « Les sept plaies du capitalisme », Editions Leo Scheer, Collection Documents.
6 Historien, philosophe, diplomate et homme politique tunisien (1332-1406).