En 2008, le volume des émissions de titres réalisées par les véhicules de titrisation en Europe s’élevait à 646 milliards d’euros ; 5 ans plus tard, ce volume annuel a chuté à 155 milliards d’euros. L’assèchement de cette source de financement aurait été dramatique si la BCE n’avait pas adopté des mesures exceptionnelles pour faciliter le refinancement des banques. Aujourd’hui, en dépit des abus auxquels elle a donné lieu et de son rôle dans la crise des subprime, la titrisation n’est plus rejetée. Les acteurs de la titrisation sont à la recherche d’une titrisation « raisonnée », c'est-à-dire assainie, simplifiée et maîtrisée. La BCE, la Banque de France et la Place se sont attelées à sa relance. Les autorités françaises, dans leur réponse au Livre vert sur le financement à long terme de l’économie européenne, reconnaissent le rôle utile de la titrisation en ce qu’elle permet :
- l’appel au marché pour refinancer des actifs originellement non liquides ;
- d’élargir la capacité des banques à octroyer des prêts ;
- d’offrir aux investisseurs une source de rendement potentiellement décorellée des actifs traditionnels.
Les initiatives publiques
Les initiatives publiques se situent tout d’abord au niveau de la réflexion ; ainsi, le rapport de l’OICV (Global Developments in Securitization Regulation) et la réponse des autorités françaises au Livre vert sur le financement à long terme de l’économie européenne et de la mise en place d’infrastructures (base de données European Data Warehouse de la BCE) complètent certaines initiatives privées, telles que les recommandations de Paris Europlace sur le financement en dette des PME/ETI et la création d’un label de qualité dénommé « Prime Collateral Securities » (PCS). À noter également une communication récente (27 mars 2014) de la Commission au Parlement et au Conseil sur le financement à long terme de l’économie européenne, qui rappelle le rôle de la titrisation comme facteur de croissance.
Les initiatives publiques s’étendent aussi à des projets concrets : en juin dernier, la BEI et la Commission européenne, soutenues par la BCE, ont proposé trois dispositifs de soutien au financement des PME via la titrisation ; selon la solution choisie, la titrisation couvrira les nouveaux prêts et/ou les prêts existants, avec ou sans mutualisation des risques. L’initiative n’a pas encore débouché, mais des travaux sont en cours.
En France, la Banque de France a appuyé la création d’un véhicule de Place, qui puisse servir de plate-forme de titrisation pour l’ensemble des banques de la Place. Ce véhicule n’émettrait pas des titres sur le marché, mais transformerait des créances bancaires en titres utilisables comme « collatéral » par les banques pour se refinancer sur le marché du repo et auprès de l’Eurosystème. Peut-être les premières émissions de ce véhicule lanceront-elles le mouvement qu’attend Mario Draghi, président de la BCE : après avoir reconnu à Davos que la titrisation était souffrante, il précisait que la situation pourrait changer si une distinction pouvait être faite entre les titres adossés à des actifs facilement négociables (easy to trade) et des titres structurés, mais il n'a pas laissé entrevoir une action rapide de la BCE qui aurait un effet d’entraînement sur l’ensemble du marché.
Autre initiative des autorités françaises : les Fonds de prêts à l’économie (FPE), lancés en 2013 par le gouvernement dans le but affiché de faciliter l’investissement des compagnies d’assurances dans le financement de l’« économie réelle ». Ces fonds ont la forme juridique d’un organisme de titrisation ou d’un fonds professionnel spécialisé, mais leurs structure et portefeuille doivent présenter certaines caractéristiques pour être éligibles aux engagements réglementés des compagnies d’assurances.
La titrisation souffre également d’un manque de diversification : la Banque de France souligne dans une note récente, qu’en France, la titrisation est très majoritairement représentée par le refinancement de crédits immobiliers aux particuliers (74,6 %), les crédits aux entreprises étant sous-représentés.
Simplification, standardisation et transparence des structures de titrisation
La simplification des véhicules de titrisation répond à une demande d’un grand nombre d’investisseurs. Elle se traduit tout d’abord par la mise en place de structures non « tranchées », c’est-à-dire d’entités dont le passif ne comprend pas plus de deux catégories de titres de dettes. Le tranching a été largement utilisé dans le passé afin de créer des tranches senior ou super-senior bénéficiant d’une priorité dans la répartition des flux et, par conséquent, d’une meilleure notation. Mais cette technique a été critiquée : elle serait peu efficace en cas de défaut massif et source de confusion sur les droits économiques des investisseurs dans certaines opérations où la technique a été mise en œuvre avec un nombre de tranches supérieur à 10 ou 15.
Autre simplification : la suppression en
L’obligation de rétention (the skin in the game rule)
L’objectif de cette obligation, introduite après la crise financière de 2008, est d’assurer un alignement des intérêts entre les initiateurs des titrisations (ou sponsors ou prêteurs initiaux) et les investisseurs. On se souviendra en effet que la crise des subprime est liée au fait que les courtiers américains en crédit immobilier ne conservaient aucun risque dans les opérations qu’ils mettaient en place.
L’obligation de rétention est une règle prudentielle qui impose aux investisseurs qui acquièrent des positions de titrisations de s’assurer que l’initiateur, le sponsor ou le prêteur initial qui a mis en place la titrisation conserve en permanence un intérêt économique net d’au moins 5 % dans les expositions titrisées ou dans le risque vendu aux investisseurs, sous peine de se voir imposer une charge en fonds propres additionnelle.
Cette obligation de rétention dans les titrisations, qui figurait jusqu’ici dans la directive
On notera l’approche indirecte adoptée par cette réglementation prudentielle puisque celle-ci fait peser les obligations prudentielles sur les investisseurs qui acquièrent des positions de titrisations (investisseurs qui supportent un risque de charge en fonds propres additionnelle) et non pas directement sur les sponsors, initiateur ou prêteur initial de tels titrisations comme, par exemple, aux États-Unis, en vertu des règles en cours
L’obligation de rétention s’applique toutefois uniquement aux titrisations définies comme telles par la réglementation prudentielle, à savoir des opérations ou des montages par lesquels « le risque de crédit associé à une exposition ou un ensemble d’expositions est subdivisé en tranches » qui présentent certaines
Incidemment, on notera le rôle positif de l’obligation de rétention dans la relance de la titrisation en ce qu’elle devrait renforcer la confiance des investisseurs.
La directive AIFM et son impact sur les opérations de titrisation
La directive AIFM a vocation à réglementer les gestionnaires des fonds d’investissement autres que les OPCVM ; cependant, l’essentiel de sa réglementation n’est pas applicable aux structures de titrisation ad
Les structures de titrisation ad hoc sont définies par la directive AIFM comme des entités dont le seul objet est de réaliser une ou plusieurs opérations de titrisation au sens d’un règlement de la
En dépit de la relative liberté laissée par la directive AIFM aux organismes de titrisation, les pouvoirs publics français ont maintenu la réglementation antérieure relative à la gestion des organismes de titrisation Français.
Au plan pratique, les organismes de titrisation français se distinguent assez peu des fonds d’investissement alternatifs (FIA) : comme eux, ils sont dotés d’une société de gestion (réglementée) et d’un dépositaire (soumis à des règles spécifiques en ce qui concerne la délégation de la conservation des
Les effets contradictoires des nouvelles règles prudentielles
Les règles prudentielles poussent à la titrisation des stocks de crédits détenus par les banques, notamment en ce qu’elles leur imposent des ratios prudentiels. Les nouvelles règles prudentielles instituent des ratios de liquidité et de levier et limitent notamment la capacité des banques à utiliser des fonds à court terme pour financer de prêts à long terme, elles devraient donc stimuler la titrisation et réduire le rôle des banques dans le portage des crédits en cours, même si les banques continuent nécessairement à jouer un rôle important pour l’origination des crédits, du fait de leur capacité d’évaluation du risque de crédit et des liens tissés avec les entreprises locales. Lorsque la titrisation ne fonctionne pas, les banques subissent un effet de ciseau puisqu’elles sont contraintes par les ratios prudentiels sans pouvoir alléger leur bilan par la titrisation.
Dans un même temps, la réglementation limite l’implication des banques dans la détention de véhicules de titrisation et dans la mise en place d’instruments nécessaires à leur fonctionnement (tels que les lignes de liquidité). Ainsi, au États-Unis, la Volker Rule interdit par principe la détention de hedge funds ou de covered funds (qui peuvent être des véhicules de titrisation) ou la réalisation d’opérations avec ceux-ci.
En France, la loi de séparation et de régulation des activités bancaires incitera à localiser sur une filiale les opérations de marché conclues avec des organismes de titrisation sauf si ces opérations sont couvertes par une sûreté.
Les voies de progrès au plan juridique
Depuis la loi fondatrice de 1988, l’histoire de la titrisation a été jalonnée de réflexions et de réformes pour en faire un outil fiable et adapté à la législation française. Au travers des divers comités de place, les praticiens travaillent sans relâche à son perfectionnement. Au plan juridique et fiscal, on peut cependant estimer que deux chantiers méritent une attention particulière et que leur aboutissement stimulerait la relance du marché.
En premier lieu, le régime fiscal de la société de titrisation devrait enfin être défini pour permettre une compétitivité avec les véhicules irlandais, luxembourgeois et néerlandais. Faute d’une clarification à ce sujet, il est clair que la titrisation française sera handicapée lorsqu’il s’agit de titriser des créances sur des débiteurs étrangers.
En second lieu, une réflexion doit être apportée à la titrisation des crédits ou des créances lorsque le cédant reste tenu à certaines obligations pour l’avenir (telles que la mise à disposition des fonds en exécution d’un contrat de crédit existant) ; il est certes possible d’attendre l’exécution complète de cette obligation pour mettre en place le crédit mais le refinancement de la titrisation se trouve alors retardé.
L’exigence de liquidité
Pour que la titrisation « reparte » réellement, trois conditions devront être réunies :
- l’appétit des investisseurs ;
- la liquidité des titres émis ;
- la qualité des sous-jacents titrisés.