Comment pourra, selon vous, s’organiser la relance ? Que pensez-vous du niveau inédit atteint par les dettes publiques de beaucoup d’États de l’UE ?
Trois mots me viennent à l’esprit concernant la relance européenne : investissement, durabilité et dettes.
En matière d’investissement, une des principales leçons de la crise de 2008-2009, même si elle est de nature différente de celle que nous traversons aujourd’hui, est que les pays qui ont le mieux rebondi sont ceux qui ont beaucoup investi. Or, l’Union européenne a moins investi que les autres pendant la période 2008-2019. C’est une des raisons fondamentales qui expliquent pourquoi l’Europe n’a pas réussi à renouer avec des taux de croissance plus élevés et a perdu du terrain notamment face à la Chine et aux États-Unis. Il faut combler ce déficit d’investissement, d’autant plus que grâce à la BCE, nous pouvons bénéficier de taux d’intérêt très bas.
Cela passe bien sûr par le soutien à l’activité comme nous avons dû le faire dans l’urgence face à la pandémie, mais pour préparer l’économie de demain, il va falloir investir pour favoriser l’innovation et une croissance soutenable, verte et sociale.
Voilà le deuxième mot-clé : la soutenabilité. Lorsqu’au printemps dernier, beaucoup de pays dans le monde ont dû recourir à des fermetures partielles ou très prononcées de leur économie, nous nous sommes aperçus que la réduction de l’activité humaine avait un impact positif sur la planète. Nous avons eu une preuve à l’échelle planétaire que l’activité humaine est responsable d’une grande partie du réchauffement climatique, des impacts environnementaux et il faut en tirer les conséquences. D’où l’importance d’une croissance qualitative.
Le troisième point, c’est la dette. La dette de tous les États a augmenté de manière spectaculaire pendant cette période. Le Luxembourg s’est aussi endetté davantage, mais devrait pouvoir rester dans la norme structurelle que nous nous sommes donnée, qui est de maintenir notre endettement en dessous de 30 % par rapport au PIB. En revanche, la norme européenne est de 60 %, et nous constaterons sans doute qu’à la fin de cette pandémie, très peu de pays vont parvenir à respecter cette dernière.
Que pensez-vous du débat actuel autour de la dette, entre remboursement et annulation ?
Nous ne pouvons pas dire qu’en raison de la pandémie, nous allons laisser filer la dette sans en envisager les conséquences à moyen et long terme et sur les générations futures. Nous nous sommes endettés, nous essayons de passer le cap de cette crise, cela peut prendre du temps, voire des années, mais nous ne pouvons pas faire abstraction de la dette et continuer comme si de rien n’était. Donc il faudra rembourser. Il faut absolument créer un esprit de responsabilité pour les États, comme c’est le cas pour les personnes privées et les entreprises, pour que l’économie puisse se développer de manière saine.
L’UE a mis œuvre un plan de relance, qui sera financé par un emprunt mutualisé. Pensez-vous que cette forme d’emprunt devrait être pérennisée au sein de L’UE ?
Nous sommes confrontés à une pandémie qui a frappé tout le monde de la même manière, et notamment tous les pays de l’UE. Cette crise pandémique exige une réponse européenne symétrique, c’est-à-dire il faut que nous agissions ensemble. Nous devons apporter une réponse commune à une catastrophe commune.
Dans la nuit du 9 avril, les ministres des finances de l’Eurogroupe élargi, c’est-à-dire l’Europe des 27, ont ainsi décidé trois mesures d’urgence d’une grande portée pour absorber les conséquences économiques
Quelles nouvelles ressources mettre en œuvre pour rembourser ces emprunts mutualisés ? Diverses taxes ont été évoquées…
Si on veut renforcer la solidarité européenne, il faut trouver des moyens intelligents pour rembourser ces financements. Au Luxembourg, nous sommes en faveur de la taxe plastique ou de la taxe CO2, parce que cela montre la solidarité européenne autour de la défense de l’environnement et que nous pouvons gagner ce défi européen et planétaire du réchauffement climatique si nous menons ensemble des actions de grande ampleur. Mais faire l’inventaire de toutes les taxes que l’on va éventuellement mettre en place n’est certainement pas une bonne idée, et ne va pas provoquer beaucoup d’enthousiasme de la part de nos concitoyens !
L’Union des Marchés de Capitaux peut-elle être un levier pour la relance européenne ? Que pensez-vous de l’avancement de ce projet ?
L’UMC a déjà atteint certains objectifs, mais l’Union européenne fait trop souvent l’impasse sur les progrès déjà réalisés : nous devons voir le verre à moitié plein, plutôt qu’à moitié vide ! Cela dit, nous avons besoin de marchés des capitaux plus dynamiques, moins fragmentés, où les frontières sont aussi limitées que possible et pour cela, une série de directives sont dans le pipeline qu’il faut absolument adopter. Il faut aussi réaliser que si nous voulons mobiliser les capitaux nécessaires pour la relance, nous ne pourrons pas le faire seulement avec de l’argent public, il faudra avoir recours aux marchés de capitaux. Enfin, je veux souligner qu’il faut éviter de se replier sur soi-même. L’UMC doit avoir un double objectif : être aussi dynamique que possible à l’intérieur du marché unique et éviter de construire des cloisons autour de l’UE. Je prends pour cela deux exemples qui sont la réglementation sur les fonds d’investissements et la taxonomie verte. Voilà deux sortes de réglementations qui nous font avancer très vite au sein de l’UE, et qui établissent des standards qui peuvent être utilisés par d’autres en dehors de l’UE. Sur les fonds d’investissement, les règles européennes UCITs sont utilisées par tous les acteurs financiers de la planète, de Hong Kong jusqu’à New York en passant par Singapour. C’est l’Europe qui crée le mètre étalon. Il ne faudrait surtout pas, dans un contexte de Brexit ou de pandémie, restreindre l’utilisation des normes que nous avons nous-mêmes établies et que d’autres apprécient.
Quelles sont les mesures qui ont déjà été prises par le Luxembourg pour adopter une finance durable ?
Nous avons été un peu à l’avant-garde dans ce sujet. Tout d’abord le premier emprunt vert, green bond, a été lancé au Luxembourg en 2007 par la Banque Européenne d’Investissement dont le siège est au Luxembourg. Nous avons créé en 2016, le Luxembourg Green Exchange, une bourse dédiée aux obligations vertes ou soutenables, de sorte que plus de la moitié de toutes les obligations de ce genre y sont cotées. En outre, environ 20 % de tous les fonds d’investissement qui bénéficient du label ESG sont domiciliés et gérés au Luxembourg. Nous avons aussi été un précurseur pour la microfinance, où notre part de marché est supérieure à 50 % en Europe.
Enfin, avec la ministre de l’Environnement, j’ai lancé l’Initiative pour la finance soutenable au Luxembourg, qui va créer un cadre dans lequel nous essayons d’élargir cette stratégie et cette philosophie à toutes les parties prenantes, c’est-à-dire au-delà du secteur financier lui-même, aux ONG, aux syndicats et bien sûr aux entreprises. Car si nous voulons atteindre l’objectif de la convention de Paris, réduire les émissions carbone dans l’UE de 55 % d’ici à 2030, et parvenir à la neutralité carbone à horizon de 2050, nous ne pourrons le faire qu’avec des financements privés. L’investissement public, qui atteint déjà des milliards d’euros, est très important mais ce sont les milliers de milliards de l’investissement privé dont nous avons besoin, mobilisés sur les marchés de capitaux de toute la planète.
Qu’attendez-vous de la stratégie européenne de finance durable annoncée au 1er trimestre 2021 ?
Aujourd’hui, la majorité des emprunts verts et des classements en fonds d’investissement soutenable sont en euros. Comme la relance européenne sera axée sur les aspects verts et digitaux, et que la Commission va devenir un emprunteur très important sur les marchés, l’euro va s’affirmer plus encore comme la devise verte par excellence. En 2020, les actifs sous gestion qui ont le label de soutenabilité dans les fonds d’investissement ont atteint un nouveau record avec une augmentation de près de 30 % ; les obligations vertes aussi sont davantage à la mode et leur potentiel de croissance est colossal, puisqu’à ce jour, 3 % seulement de tous les emprunts émis sur la planète sont verts ou soutenables. Le potentiel de croissance de la finance durable est considérable.
Dans ce contexte, j’ai l’espoir que la réglementation qui a déjà été décidée et va entrer en vigueur va devenir le mètre étalon pour tous les pays développés et peut-être tous les pays de la planète, car nous sommes les premiers à nous donner de telles règles. Bien sûr, des améliorations restent possibles et j’aimerais insister sur un aspect qui n’est pas suffisamment souligné : ne faut-il pas favoriser davantage les investissements dans les domaines écologiques et climatiques ? Certaines idées sont aujourd’hui sur la table, mais ne sont pas toujours bien accueillies par certaines banques centrales, comme celle de faire bénéficier d’un coefficient plus favorable les investissements des banques ou des assurances dans des projets qui contribuent à réduire l’empreinte climatique. La réforme des directives MIFID 2 et Solvency 2, devrait aussi être regardée à la lumière des objectifs de la convention de Paris et des objectifs retenus par les pays de l’UE.
Rejoignez-vous l’idée d’un green factor qui consiste à faire bénéficier d’une pondération plus favorable en fonds propres réglementaires les financements des projets verts ? Qu’en est-il d’un brown factor sur les financements jugés incompatibles avec une trajectoire verte ?
Je suis personnellement assez favorable à la prise en compte d’un green factor. En revanche, avoir des coefficients pénalisants ne me parait pas la bonne voie. Je suis pour une approche qui encourage plutôt qu’une approche qui pénalise.
Quelles sont les mesures prises par le Luxembourg en matière de digitalisation de son économie ?
Le Luxembourg s’est positionné dès les années 2000 dans ce domaine, en investissant dans les data centers. Nos datacenters de tier 4, c’est-à-dire la catégorie la plus puissante, représentent environ 25 % de toute la capacité européenne. Notre deuxième domaine d’investissement, dont je me suis occupé personnellement, ce sont les FinTechs. Nous avons créé la Luxembourg House of Financial Technology en 2017. En trois ans, elle a accueilli plus d’une centaine de start-up dans de nombreux domaines : les fonds d’investissement, les paiements, l’assurance ou la régulation. Nous avons ajusté notre législation pour y intégrer l’utilisation de Distributed Ledger Technology, la DLT : aujourd’hui au Luxembourg un contrat conclu par le biais d’un DLT, a la même valeur qu’un contrat signé en face-à-face. Nous travaillons aussi avec la Commission européenne sur le projet de high performance computer. Mais il ne faut pas se faire d’illusions : l’Europe n’est pas en avance dans le domaine digital. Aucun projet européen n’apparaît dans le top 10 des projets en matière de superordinateurs ; très peu de FinTechs qui ont le mieux réussi au cours des dernières années, sont européennes ; l’Europe n’est pas non plus dans le peloton de tête en matière d’intelligence artificielle… Il faut saisir l’occasion de cette relance nécessaire suite à la pandémie pour mobiliser les investisseurs, les moyens financiers mais aussi les autres ressources : il va falloir attirer des talents, coopérer avec les universités et le secteur privé, il y a énormément de travail à faire…
Que pensez-vous de l’apparition des cryptomonnaies, Bitcoin, Ethereum ou encore Diem (ex Libra) ? et des projets de monnaies numériques de banque centrale ?
Aujourd’hui les monnaies digitales sont pour la plupart des initiatives privées, rendues possibles par les évolutions technologiques. De prime abord ces monnaies digitales ont été vues comme des moyens de paiement, et elles sont de plus en plus utilisées de cette manière parce que les procédures en jeu sont simples. Lorsqu’un nouveau moyen de paiement s’avère simple, moins cher et raisonnablement sécurisé, il est adopté par les consommateurs. Ceux qui croient interdire ou réguler fortement ces systèmes de paiement pour préserver les anciens systèmes traditionnels, vont déchanter. Ces derniers vont devoir s’adapter et c’est ce qui est en train de se passer. Puis il faut savoir que quand on commence à emprunter des devises digitales, cela devient une activité bancaire. Cela risque donc de poser des problèmes encore plus complexes. Le troisième aspect qu’il faut considérer, et qui est bien connu avec le bitcoin, c’est que la rareté et la demande font que cela devient une valeur refuge, c’est-à-dire un actif, qui peut fluctuer comme des cours d’actions ou d’obligations en Bourse. Enfin, il faut garder à l’esprit que la politique monétaire des États est contrôlée par les banques centrales. Les moyens de paiement électroniques qui leur échappent pour le moment jouent un rôle de plus en plus grand et il va falloir que les banques centrales s’en occupent.
Sur ce sujet, la Chine et la banque centrale chinoise sont très en avance et envisagent d’émettre un yuan digital au cours de cette année. Je ne peux qu’encourager tous les acteurs européens et aussi la BCE de travailler d’arrache-pied sur ce sujet complexe, car à un moment donné il faut une sécurité juridique considérable derrière ces monnaies digitales que seules peuvent assurer les banques centrales elles-mêmes. Nous en avons discuté à plusieurs reprises au niveau des ministres des finances de la zone euro. Nous sommes conscients de ce défi considérable et la BCE est mobilisée pour le relever.
Comment peut s’organiser selon vous l’Europe financière post-Brexit ?
L’accord qui a été trouvé le 24 décembre entre l’UE et le Royaume-Uni ne couvre pas les services financiers, mais les deux parties ont, entre-temps, pu se mettre d’accord sur un protocole d’entente, qui établit un dialogue structuré et régulier, et facilitera donc les échanges d'informations dans le domaine des services financiers. Ceci constitue un premier pas dans la bonne direction.
Au Luxembourg, nous avons plaidé dès le départ contre un effet « guillotine ». Je m’explique : lorsque le Royaume-Uni faisait partie de l’Union européenne, un pont à quatre voies traversait la Manche et assurait l’accès automatique et généralisé des acteurs installés à Londres vers l’Europe continentale et vice versa. Il n’est pas dans l’intérêt de l’UE de détruire complètement ce pont. Affaiblir la place financière de Londres ne renforcera pas nécessairement les places financières du continent, mais risque de conforter des places financières sur le continent américain et en Asie.
Essayons donc de développer une coopération intelligente qui serve tant Londres que les places financières du continent. Un accord avec Londres doit se fonder à côté du dialogue structuré également sur le système d’équivalence. Jusqu’à présent la Commission a accordé des équivalences au cas par cas à des pays tiers, mais le dialogue avec le Royaume-Uni doit dépasser ces décisions ponctuelles, car le Royaume-Uni et l’UE ont aujourd’hui les mêmes règles et nous devons être capables d’organiser une bonne coopération avec le Royaume-Uni pour éviter qu’il ne s’éloigne trop de ce cadre commun. Bref, il faut à tout le moins sauvegarder des passerelles.
Comment se situe la place financière du Luxembourg dans ce nouveau contexte ?
Le Brexit a été un test grandeur nature qui a permis à toutes les places financières européennes de mesurer leur propre pouvoir d’attractivité. Certains acteurs de la place financière de Londres qui n’avaient aucune ou très peu de présence sur le continent européen se sont réorganisés pour ouvrir des succursales ou des filiales sur le continent, mais nous avons constaté qu’il y a une spécialisation des places financières en Europe. Le Luxembourg est ainsi un choix naturel pour les fonds d’investissement, l’assurance, ou la gestion de fortune, mais d’autres places comme Amsterdam, Francfort, Dublin ou Paris ont également bénéficié de ces relocalisations. Et cela souligne mon point de tout à l’heure : dans notre propre intérêt, nous devons préserver des passerelles avec Londres.
Que répondez-vous à ceux qui voient le Luxembourg comme un « paradis fiscal » européen ?
Nous avons fait la démonstration, au cours des sept dernières années, que nous avons beaucoup changé. Nous avons fait des pas immenses vers la transparence : par exemple, nous avons aujourd’hui un registre des bénéficiaires effectifs qui est l’un des plus ouverts et transparents de toute l’UE. Le Luxembourg a mis en œuvre toutes les directives et réglementations européennes dans le domaine de la transparence fiscale, et nous sommes devenus un des promoteurs. Il est très actif sur la taxation internationale et l’ensemble des règles fixées par le projet BEPS
Propos recueillis par E. C. Entretien réalisé le 3 mars 2021.