Finance mondiale

Le régime de change flottant dans l’histoire des crises

Créé le

07.01.2021

En recensant les crises économiques et financières de ces cinquante dernières années, l’auteur constate que le régime de change flottant est directement ou indirectement impliqué dans près de la moitié de ces crises. Il en analyse les mécanismes en mettant en évidence le rôle du régime flottant dans leur déclenchement ou leur aggravation, et montre que le choix de certains pays d’aller vers ce type de régime, encouragés en cela par le FMI, n'est pas sans danger au vu des enseignements tirés des crises du passé.

Dans le cadre des accords de Bretton Woods, le système monétaire mondial était organisé autour du dollar américain avec un rattachement nominal à l'or. Les dépenses liées à la guerre du Vietnam et à la course spatiale ont entraîné une inflation du dollar et par ricochet des monnaies des pays exportateurs vers les États-Unis. À cause de ce problème d'inflation, la République fédérale d'Allemagne a décidé d'abandonner les accords de Bretton Woods. Les États-Unis, face aux demandes de remboursement des dollars en or, ont décidé le 15 août 1971 de suspendre la convertibilité du dollar en or. Le système de référence du Gold Exchange Standard qui référençait les monnaies par rapport au dollar et leur assurait une stabilité, a été alors définitivement abandonné. La décision américaine aboutit en décembre 1971 aux accords de Washington pour contrebalancer la dévaluation du dollar par rapport aux autres monnaies. L'année 1973 marque la fin du système des taux de change fixes au profit d'un nouveau régime de change flottant. La conjoncture mondiale dépend désormais des fluctuations du dollar. En 1976, les accords de la Jamaïque légalisent le système des monnaies flottantes. Les accords de Bretton Woods et le système de référence du Gold Exchange Standard offraient aux monnaies une stabilité, dont les a privées le régime flottant, qui au contraire a favorisé la spéculation sur les monnaies.

Une phase d’instabilité

L’histoire des crises montre qu’avec ce système des monnaies flottantes, la finance mondiale est entrée depuis cinquante ans dans une phase de plus grande instabilité, avec une hausse notable du nombre et de la fréquence des crises, tandis que la mondialisation financière a favorisé leur globalisation. En recensant toutes les crises survenues sur la période, nous remarquons que le régime de change flottant est directement ou indirectement impliqué dans pratiquement la moitié des crises économiques et financières qui ont secoué le monde. Nous allons décrire toutes ces différentes crises, en analysant leurs mécanismes, d’une manière individuelle puis globale, en mettant en évidence l'implication du régime flottant dans leur déclenchement ou leur aggravation. Nous discuterons enfin du choix de certains pays d’instaurer le régime de change flottant, encouragés en cela par le FMI. Nous montrerons qu’il n'est pas sans danger et qu'il faut déjà remplir certaines conditions préalables, au niveau des fondamentaux macroéconomiques, et au vu des enseignements tirés des crises du passé.

I. L’histoire des crises

Le premier choc pétrolier en 1973

Cette crise mondiale des cours du pétrole, a eu plusieurs causes. Hormis la guerre du Kippour et l'aide militaire américaine en faveur d'Israël, une autre raison importante qui a influé sur la décision des pays arabes membres de l'OPEP (l'Organisation des pays exportateurs de pétrole) et provoqué le choc pétrolier est l'abandon des accords de Bretton Woods. Le dollar a connu cette année-là une première dévaluation, puis une deuxième en 1973 avec l'abandon du système des taux de change fixes au profit d'un régime de change flottant. Mais comme les prix du pétrole sont fixés en dollar, la baisse du dollar représentait pour les producteurs de pétrole une baisse de leurs revenus, ce qui a en partie justifié la décision de l'OPEP d'augmenter ses prix, causant ainsi le premier choc pétrolier. La flambée des cours du baril de pétrole a entraîné la hausse des coûts de production et des prix, et une baisse de la demande. Le choc pétrolier a précipité l'économie mondiale dans une crise, dont les prémisses avaient été ressenties avant le choc pétrolier mais qui s'est brusquement accélérée avec lui. Les effets économiques de ce premier choc pétrolier vont perdurer jusqu'à l'arrivée du second choc en 1979.

Le krach d’octobre 1987

En septembre 1985, les pays du G5 signent les accords du Plaza visant à intervenir sur le marché des changes pour faire baisser le dollar américain. Mais cette baisse va trop loin et de nouveaux accords sont signés en février 1987, les accords du Louvre, pour arrêter cette baisse. Cependant, non seulement cela s'avère inefficace, le dollar va continuer dans une tendance baissière pendant dix ans, mais en plus, cela conduit à une forte hausse des taux d'intérêt à long terme. Le 19 octobre 1987 se produit un krach obligataire, qui entraînera un krach boursier retentissant à New York.

La bulle nippone de 1989

Les accords du Plazza de 1985 visant à faire baisser le dollar américain ont entraîné un rapatriement des capitaux japonais, et la formation puis le gonflement au Japon d'une bulle spéculative sur les marchés des actifs financiers et de l'immobilier durant toute la deuxième moitié des années 1980. L'indice Nikkei enregistre un pic historique le 29 décembre 1989. Mais la bulle d'actifs finit par éclater et les marchés boursiers et immobiliers vont avoir ensuite une tendance baissière qui va se prolonger pendant plus d'une décennie, entraînant une stagnation économique.

La crise du SME de 1992 et 1993

Dans le contexte d'un référendum sur l'Europe, les attaques spéculatives de George Soros et d'autres gestionnaires de fonds spéculatifs (hedge funds) entraînent la dévaluation de la lire italienne et de la peseta espagnole et forcent le 16 septembre l'éjection de la livre sterling hors du Système monétaire européen (SME). L'été 1993, ils s'en prennent cette fois au franc français, obligeant la Banque de France à épuiser ses réserves pour soutenir sa monnaie, et impactant au passage d'autres monnaies du SME. Le Système monétaire européen basé sur l'ECU, un cours monétaire de référence mais qui n'est pas une monnaie commune, prendra fin l’été 1993.

La crise « Tequila » de 1994

Le taux de change fixe peso mexicain-dollar mettait en confiance les investisseurs. Une plus grande libéralisation des mouvements de capitaux entraîna un afflux de capitaux étrangers vers le Mexique, ce qui favorisa une hausse des crédits bancaires. L’inflation atteint un niveau élevé, nuisant à la compétitivité du pays et creusant le déficit de la balance courante, rendant difficilement soutenable l’ancrage avec le dollar. Les autorités mexicaines annoncent le 20 décembre 1994 la dévaluation du peso mexicain, ce qui eut pour effet la fuite des capitaux étrangers, déstabilisant gravement la monnaie mexicaine et provoquant la crise économique mexicaine de 1994-1995, appelée « crise Tequila ». Elle eut un impact international, mais tout particulièrement en Amérique latine.

La crise économique asiatique de 1997

Pour financer des spéculations immobilières et boursières, les banques asiatiques s’endettent en devises à court terme et prêtent à long terme dans la monnaie locale, avec des garanties en actifs surévalués. Plusieurs monnaies asiatiques, comme le baht thaïlandais, avaient un ancrage fixe au dollar américain, ce qui fait que les banques se souciaient peu du risque de change, mais avec le retrait des capitaux étrangers en 1997, les monnaies sont déstabilisées. En Thaïlande par exemple, l’éclatement de la bulle financière entraîne une chute boursière et la fuite des capitaux. Comme le pays manque de devises étrangères, il ne peut plus soutenir un taux de change fixe par rapport au dollar et est contraint de laisser flotter le baht, qui s’effondre. Les spéculateurs s'en prennent ensuite aux autres monnaies asiatiques arrimées au dollar américain, les Philippines, la Malaisie, l'Indonésie. Le FMI n'intervient pas dans un premier temps et la défiance des investisseurs se répand à d'autres régions d'Asie, Singapour, la Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong... Avec la libéralisation des mouvements de capitaux, la forte dépréciation des monnaies asiatiques accélère le retrait des capitaux étrangers, entraîne la faillite de banques et de grandes entreprises endettées en dollar qui ne peuvent plus rembourser, et déstabilise les économies des pays d’Asie du Sud-Est et du Japon. La crise monétaire et de change devient une crise bancaire et une crise économique. La Chine en revanche réussit à maintenir un taux de change stable du Yuan contre le dollar américain et le FMI finit par accorder des prêts conséquents à la Thaïlande, l'Indonésie, la Corée du Sud et aux Philippines.

La crise brésilienne de 1997-1998

La crise asiatique se répercute au Brésil, entraînant la fuite des capitaux et la baisse des réserves, et la dévaluation du Real en janvier 1999.

La crise de la dette russe de 1998

À la suite de la crise économique asiatique de 1997, et avec le ralentissement économique mondial, la Russie pâtit d'une baisse de la demande en matières premières et d'une surévaluation du rouble qui pénalisait la compétitivité du pays dans les échanges internationaux. Cette surévaluation était due à des taux élevés visant à contenir l'inflation. La Russie était également dans une impasse budgétaire, à cause d'une insuffisance des recettes fiscales due à la situation économique. Des prêts importants accordés par le FMI et la Banque mondiale à la Russie provoquent la défiance des investisseurs étrangers et la fuite des capitaux, ce qui a forcé le gouvernement à dévaluer le Rouble. L'inflation atteint 84 %. Par ailleurs, la Russie émettait des titres de créance négociables à court terme appelés GKO à des taux élevés pour rembourser les précédentes dettes jusqu'à ce que les lourds intérêts obligent la Russie à se déclarer en défaut de paiement sur sa dette, provoquant une crise financière russe qui se répandra sur les marchés obligataires mondiaux, provoquant une « fuite vers la qualité » (Flight to quality) et la quasi-faillite du hedge fund Long Term Capital Management (LTCM), sauvé in extremis par recapitalisation pour éviter une crise systémique.

La crise turque en 2000

En Turquie, avec l'afflux des capitaux étrangers, les banques anticipent une baisse des taux d'intérêt et spéculent en achetant massivement des obligations d'État. Sauf que la balance de paiement se dégrade, à cause d'un manque de compétitivité, et la Demirbank à court de liquidités vend massivement les obligations qu'elle détient, ce qui provoque une panique sur le marché obligataire avec une montée spectaculaire des taux. Les banques cherchent à liquider leurs positions et risquent la faillite, obligeant la banque centrale turque à intervenir, provoquant une défiance de la part des investisseurs étrangers qui doutent de la solidité du système bancaire turc et retirent leurs capitaux. Le FMI accorde à la Turquie un prêt de 11 milliards de dollars, mais qui se révélera insuffisant. Dans un objectif de lutte contre l'inflation, la livre turque devait être ancrée au dollar, mais la Turquie se voit contrainte de laisser flotter sa monnaie, qui subit alors une forte dévaluation.

La crise économique argentine en 2001

Elle s'étend en fait de 1998 à 2002. En 1992, le Peso argentin est aligné sur le dollar américain pour combattre l'hyperinflation, cela a pour effet de baisser drastiquement l'inflation et de favoriser la croissance du PIB. Mais quand en 1998, dans un contexte de crise asiatique, les monnaies des pays avec lesquels l'Argentine a des échanges commerciaux se dévaluent brutalement par rapport au dollar, l'Argentine perd en compétitivité et ses exportations chutent, entraînant un ralentissement net de l'activité économique et une spirale déflationniste. La crise de la bulle internet à partir de 2000 finit de faire basculer le pays en récession. Le chômage et la pauvreté qui en résultent entraînent des mouvements sociaux. La crise économique devient sociale, puis politique. Elle se résorbe en 2003 mais ses effets négatifs perdurent tout au long des années 2000. Ils se traduisent par une crise de confiance des investisseurs étrangers et des créanciers privés, et les difficultés de financement qui en découlent.

La crise de la dette brésilienne de 2002

La crise argentine a entraîné une hausse de la prime de risque des emprunts brésiliens, le service de la dette publique a plus que doublé en dix ans (de 1992 à 2002), et les capitaux étrangers ne suffisent plus à combler le déficit courant et à rembourser la dette. En 2002, le real brésilien est fortement déprécié et le Brésil fait face à une fuite des capitaux. Les créanciers de la dette publique brésilienne craignent que l'élection présidentielle du 27 octobre 2002 ne conduise à la victoire de Luíz Inácio da Silva, dit « Lula », et à sa décision de suspendre le paiement des intérêts, de se déclarer en défaut de paiement sur sa dette. L'énorme prime des risques des emprunts brésiliens le laissait supposer. L'écart de rendement entre les obligations émises par le Brésil en dollar et celles émises par les États-Unis ont atteint les 2 300 points de base ! Le FMI annonce un plan d'aide très important. Il accorde 30 milliards de dollars, mais 24 après l'élection, conditionnant son prêt à une politique d'austérité budgétaire drastique. Une fois élu, le président Lula accepte les conditions du FMI et rassure les marchés, mais tout en réitérant sa ferme volonté de lutter contre la pauvreté par des réformes agraires et fiscales dans un souci de redistribution des richesses.

La crise du rouble russe de 2014

La Russie tire la moitié de ses recettes du pétrole, qui représente les deux tiers de ses exportations. La Russie fait face à la baisse du cours du pétrole, à laquelle se rajoutent les sanctions économiques de l'Union européenne suite à l'annexion de la Crimée par la Russie. Le rouble russe s'effondre. Cette crise du rouble russe a un impact sur l'économie du pays qui entre en récession, et entraîne la faillite d'un grand nombre d'établissements financiers.

Le krach boursier chinois de 2015

En Chine, l'éclatement d'une bulle financière formée fin 2014 entraîne en 2015 un krach boursier, qui affectera la capacité d'emprunt des entreprises cotées et donc leur croissance, impactant alors les bourses américaines. Le gouvernement chinois, pour contrer la crise, incite à acheter des titres en rassurant les personnes physiques et en offrant des lignes de crédit aux courtiers, et interdit aux investisseurs institutionnels de vendre leurs titres. Mais en août 2015, le gouvernement dévalue le Yuan, ce qui impacte les grandes bourses mondiales, asiatiques, puis européennes et américaines.

La crise économique argentine de 2018

La décision du gouvernement de suspendre le contrôle des changes et des capitaux a rendu l'économie argentine plus sensible aux fluctuations internationales. Quand les États-Unis ont changé leur politique monétaire, l'Argentine en a subi directement les effets. Après avoir mené jusqu'en 2015 une politique de taux zéro, incitant au crédit et favorisant l'investissement, la consommation et la croissance, La banque centrale américaine change de politique monétaire et relève plusieurs fois en 2018 ses taux directeurs, au risque de ralentir l'économie et contre l'avis de Donald Trump, dont l'un des objectifs était de réduire le déficit commercial. Ces tours de vis de la politique monétaire américaine influent positivement sur le dollar et font plonger le peso argentin, qui chute de moitié en quelques mois, entraînant en Argentine une flambée du taux d'inflation. La réaction de la banque centrale a été d'augmenter de manière significative son taux directeur. Pour pouvoir bénéficier d'un prêt du FMI, déjà impopulaire depuis la crise de 2001, l'Argentine est contrainte de lancer un plan d'austérité visant à endiguer le déficit budgétaire. Ce programme de restrictions budgétaires intervient dans un contexte social déjà difficile, avec la hausse de la pauvreté et du chômage. L'Argentine, face à la crise monétaire, entre en récession économique.

La crise de la livre turque de 2018

Des tensions géopolitiques avec les États-Unis ont entraîné une mise à exécution de menaces commerciales du président américain Donald Trump, et la hausse des barrières douanières sur des produits turcs, en particulier l’acier et l’aluminium, aggravant le déficit de la balance des comptes courants et la situation économique du pays, déjà fragilisée par de faibles réserves de change et des niveaux élevés de dette en devises étrangères. Sans compter la spéculation immobilière qui était alimentée par des acteurs privés étrangers. À tout cela il faut ajouter une perte de confiance des investisseurs turcs et étrangers à l'égard d'Erdogan et de sa politique économique, qui était plutôt court-termiste, car privilégiant le maintien d'une croissance à court terme, en gardant des taux bas, à une stabilité à long terme. Le niveau élevé de l'inflation entamait le pouvoir d'achat des ménages turcs. La défiance des investisseurs vis-à-vis de l'économie turque a entraîné un retrait des investissements. Le déficit de la balance commerciale tendait naturellement par la loi de l'offre et la demande à faire baisser la livre turque, que l'État ne pouvait soutenir qu'en finançant ses importations par des emprunts à l'étranger, ce qui augmentait sa dette en devises. Mais avec la perte de confiance dans l'économie turque, les investisseurs se sont mis à retirer leurs capitaux, et les prêteurs sont devenus de plus en plus réticents à accorder des financements à la Turquie. Ce qui fait que cette dernière ne pouvait plus soutenir sa monnaie. Et ce qui devait arriver arriva. Le 13 août, la livre turque a chuté de plus de la moitié de sa valeur, ce qui mécaniquement augmente le prix des produits importés, et donc l'inflation, qui était déjà à un niveau élevé. La baisse de la livre turque a également eu pour effet d'augmenter le coût des dettes en devises, laissant craindre des défauts de paiements et des faillites. Les doutes sur la capacité de la Turquie à rembourser ses emprunts ont impacté même les marchés financiers européens. Pour contrer la crise de change, la Turquie pouvait en dernier recours utiliser ses réserves de change, mais comme cela a été dit, elles étaient relativement faibles. La banque centrale turque n'avait en or et en devises que l'équivalent de trois mois d'importations. La Turquie pouvait par ailleurs empêcher, par un contrôle des capitaux, leur rapatriement par les investisseurs étrangers, et attirer de nouveaux investisseurs en augmentant ses taux d'intérêt. Et enfin, en attendant de retrouver la confiance des prêteurs, se tourner vers le FMI.

En 2020, l’économie libanaise en déroute

Un très lourd endettement du Liban le conduit au bord de la cessation de paiement. L’État libanais emprunte pour rembourser les emprunts, creusant de plus en plus la dette, et se voit contraint de payer des taux d’intérêt de plus en plus élevés, dans un climat de méfiance générale alimentée par une gouvernance défaillante, un manque de transparence dans les comptes publics et une forte corruption. Cette crise de la dette a amené les Libanais à anticiper une dévaluation de la livre libanaise, les incitant à convertir en dollar leur monnaie nationale, entraînant une crise de la liquidité, les banques ne disposant pas de réserves de change suffisantes pour faire face à la demande. L’économie libanaise, fortement importatrice de denrées alimentaires et de biens d’équipements, ne peut plus payer, ne disposant plus assez de dollars, les banques limitant les opérations de change avec cette monnaie. Cela favorise le développement d’un marché informel et un effondrement de la livre libanaise par rapport au dollar. Pour compenser la hausse du prix du dollar, les produits importés se vendent plus cher. L’inflation monte en flèche. La consommation baisse drastiquement, et la population s’appauvrit. La crise de la liquidité provoque une crise sociale. À cela rajouter la crise de l’électricité, la crise de confiance de la diaspora libanaise qui a limité ses transferts d’argent vers le Liban, alors que cela représentait une manne importante pour l’économie nationale, et enfin, le coup de grâce, l’explosion au port de Beyrouth qui a ravagé la capitale libanaise et enfoncé plus profondément encore le pays dans une grave crise, économique, sociale et politique, au point qu’une sortie de crise n’est plus envisageable sans une aide extérieure de grande ampleur, et de profondes réformes internes.

II. Conséquences et analyses

Après ce tour d’horizon des crises passées et présentes impliquant le régime de change flottant, nous constatons que ce type de régime favorise la spéculation sur les monnaies et les rend plus instables. Dans toutes les crises où il est impliqué, se produit systématiquement une dévaluation d'une ou plusieurs monnaies.

La dévaluation causée par un retrait massif de capitaux…

Cette dévaluation peut être due à un retrait massif des capitaux étrangers, qui peut avoir différentes causes. L'ancrage fixe au dollar américain permet de combattre l'hyperinflation, il met en confiance les investisseurs et favorise un afflux de capitaux étrangers et une hausse des crédits bancaires, mais ces derniers peuvent financer des spéculations immobilières et financières, et favoriser la formation et le gonflement d’une bulle spéculative, qui en éclatant peut entraîner une chute des marchés immobiliers et boursiers et le retrait des capitaux. Des accords, comme celui du Plaza, visant à intervenir sur le marché des changes pour faire baisser le dollar américain, peuvent entraîner eux aussi un rapatriement des capitaux dans un pays et avoir le même effet en y favorisant la spéculation, puis l’éclatement de la bulle, la chute des marchés et le retrait des capitaux. L'afflux des capitaux étrangers peut aussi pousser les banques à anticiper une baisse des taux d'intérêt et spéculer en achetant massivement des obligations d'État. Mais avec l'éclatement de la bulle spéculative et la vente massive des obligations, la montée des taux met en difficulté les banques et peut contraindre la banque centrale à intervenir, provoquant une défiance de la part des investisseurs étrangers par rapport au système bancaire et une fuite des capitaux. La perte de confiance des investisseurs nationaux et étrangers à l'égard de la politique économique du gouvernement, jugée court-termiste, cherchant à tout prix la croissance à court terme par le maintien de taux bas au détriment de la stabilité à long terme, peut également provoquer un retrait des investissements. Des prêts du FMI et/ou de la Banque mondiale liés à des difficultés budgétaires peuvent eux aussi provoquer la défiance des investisseurs et la fuite des capitaux étrangers. De même, la perspective d’une récession mondiale et un climat de forte incertitude économique peuvent entraîner une fuite massive des capitaux étrangers vers des zones plus sûres, avec des actifs libellés en euros ou en dollars.

…ou par la détérioration de la balance commerciale

La dévaluation peut également être due à une détérioration de la balance commerciale, qui peut elle aussi avoir plusieurs causes. L'ancrage fixe au dollar américain met en confiance les investisseurs et favorise un afflux de capitaux étrangers et une hausse des crédits bancaires, mais ces derniers peuvent faire monter l'inflation à un niveau élevé, ce qui va nuire à la compétitivité dans les échanges internationaux et détériorer la balance courante. L'inflation peut aussi conduire à des taux élevés pour la contenir, entraînant une surévaluation de la monnaie, pénalisant alors la compétitivité, provoquant une baisse de la demande extérieure et une détérioration de la balance courante. Une baisse du cours d’un produit représentant une bonne part des exportations d’un pays et de ses recettes, ou la hausse des barrières douanières sur les produits de ce pays peuvent, elles aussi, entraîner une détérioration de la balance courante, voire aggraver son déficit. À l’inverse, une hausse des prix de produits importés en quantité par le pays détériore elle aussi la balance courante. Enfin, si dans un contexte de crise, les monnaies d'autres pays, avec lesquels le pays a des échanges commerciaux, se dévaluent brutalement par rapport au dollar, le pays en question perd en compétitivité et ses exportations chutent, entraînant une détérioration de sa balance courante.

Le déficit de la balance commerciale tend naturellement par la loi de l'offre et de la demande à faire baisser la monnaie, puisqu’on a besoin d’acheter des devises pour payer ses importations. Idem pour le retrait des capitaux puisqu’ils sont convertis en devises étrangères pour être rapatriés. La fuite des capitaux étrangers et/ou la dégradation de la balance courante entraîne un manque de devises étrangères, une baisse des réserves de change dans le pays, qui peuvent être relativement faibles à la base ou venir à manquer. Le pays peut en effet, pour conserver la parité de la monnaie, puiser dans ses réserves de change afin d’éponger une partie de son déficit courant. Il peut en parallèle chercher à consolider ses stocks de réserves en débloquant des lignes de précaution et de liquidité auprès du FMI ou de la Banque Mondiale et en utilisant ces lignes si besoin. Mais malgré cela, ces réserves peuvent devenir insuffisantes. Si le pays ne peut plus soutenir un taux de change stable par rapport au dollar, il sera contraint alors de laisser dévaluer sa monnaie, ce qui, avec la libéralisation des mouvements de capitaux, va provoquer ou accélérer la fuite des capitaux étrangers et déstabiliser gravement la monnaie, qui va subir une forte dévaluation voire même s'effondrer, entraînant une crise monétaire ou des changes.

Plus la balance courante d'un pays est déséquilibrée, et donc négative, et c’est le cas d’un pays fortement importateur, plus son économie est dépendante des investisseurs étrangers, et plus la fuite des capitaux aura un effet désastreux. Les capitaux étrangers encore disponibles ne suffiront plus à combler le déficit courant.

Des économies plus sensibles aux fluctuations internationales

Mais la dévaluation de la monnaie n’est pas uniquement causée par un retrait massif des capitaux ou une détérioration de la balance commerciale. Sans contrôle des changes et des capitaux, l'économie est plus sensible aux fluctuations internationales. Une forte dévaluation de la monnaie peut être directement causée par un resserrement de la politique monétaire de la banque centrale américaine et la hausse du dollar, entraînant une forte inflation et une crise monétaire. La dévaluation de la monnaie peut également survenir en cas d’attaques de gros gestionnaires de fonds spéculatifs (hedge funds), si le pays ne dispose pas assez de réserves pour la soutenir.

La crise monétaire, quelle qu’en soit la cause, peut mettre les entreprises et les banques endettées en dollar dans l'incapacité de rembourser, entraînant leur faillite, ce qui peut entraîner respectivement une crise boursière et une crise bancaire. Dans le cas d’une balance commerciale déficitaire, la monnaie tend naturellement à se dévaluer et le pays peut chercher à la soutenir en payant ses importations avec des dettes contractées en devises, ce qui augmente sa dette.

Mais s’il y a une perte de confiance dans l’économie du pays, les investisseurs vont retirer leurs capitaux et les prêteurs vont plus difficilement accorder des financements, ce qui fait que le pays aura de plus en plus de mal à soutenir sa monnaie, qui finira par être dévaluée. Et si la monnaie se retrouve fortement dévaluée et que le pays est en situation de fort endettement en dollar, et plus généralement en devises étrangères, cela aura pour effet d'augmenter le coût des dettes en devises. Si d’un autre côté les capitaux étrangers ne sont pas suffisants pour les remboursements, ce qui a d’autant plus de chance d’arriver s’il y a un phénomène de retrait des capitaux, alors la situation peut soulever des doutes sur la capacité du pays à rembourser ses emprunts et laisser craindre un défaut de paiement. Il y a un risque que le pays bascule dans une crise de la dette. La crise de la dette peut à l’inverse amener à anticiper une dévaluation de la monnaie et à convertir en masse la monnaie en dollar, entraînant face à cette forte demande une insuffisance des réserves de change et une limitation par les banques des opérations de change, menant à une crise de la liquidité. On ne disposera plus d’assez de dollars pour les importations. Le marché informel va se développer. La monnaie va s’effondrer et l’inflation grimper.

Avec la dévaluation de la monnaie, les prix des importations augmentent mécaniquement, et par conséquent l’inflation, et cette inflation sera d’autant plus stimulée que le pays est importateur. Elle va inéluctablement entamer le pouvoir d'achat des ménages.

Le pays dans tous les cas peut basculer dans une grave crise économique et sociale, et parfois même politique.

Les avantages de l’instauration du régime de change flottant…

La réponse du pays peut être une hausse des taux pour les rendre plus rémunérateurs, pour essayer de stopper la fuite des capitaux et attirer de nouveaux investisseurs. Cela permettrait aussi de réduire la pression inflationniste. Le pays peut aussi imposer un contrôle des capitaux et empêcher ainsi leur rapatriement par les investisseurs étrangers. Il peut aussi se tourner vers le FMI en attendant de retrouver la confiance des prêteurs.

Certains pays en revanche, suivant leur situation économique, peuvent vouloir profiter de la dévaluation de leur monnaie pour stimuler plus encore leurs exportations, et cette dévaluation de la monnaie sera bien entendu d'autant plus intéressante que le pays est exportateur et que sa balance courante est positive. La dévaluation sera également bénéfique au secteur du tourisme. Elle a donc d’autant plus d’intérêt que le tourisme représente un secteur important dans l’économie du pays.

La dévaluation, enfin, fait mécaniquement gonfler la valeur de l’argent transféré par la diaspora, les nationaux résidant à l’étranger. Mais à la condition qu’il n’y ait pas dans l’absolu une baisse de ces transferts vers le pays à cause d’une perspective de récession mondiale, d’un climat d’incertitude, ou d’une crise de confiance liée à la situation économique du pays, dont la dévaluation de la monnaie ne serait qu’une des conséquences.

Le FMI encourage les pays à assouplir leur régime de change pour gagner en attractivité. L’assouplissement du régime de change enverrait un bon signal aux investisseurs étrangers et rendrait l’économie plus résistante aux chocs externes. Certes, le fait de permettre une plus grande circulation des capitaux rassure les investisseurs étrangers, d’une part parce qu’on leur donne la possibilité de retirer à tout moment leurs capitaux, ils sont donc moins réticents à les investir, et d’autre part parce que cela montre que le pays en question est confiant dans la solidité de son économie. Mais l’instauration proprement dite du régime de change ne garantit pas pour autant que l’économie sera résistante aux chocs externes. D’abord, le passage au régime flottant peut être en lui-même un choc auquel l’économie du pays ne pourra pas résister. Ensuite, même si l’économie a passé l’épreuve du passage au régime flottant sans que la monnaie ne s’effondre, cela ne la garantit pas pour autant pour l’avenir. Qu’elle ait réussi son passage laisse penser que les fondamentaux macroéconomiques du pays sont a priori sains et que le taux de change de la monnaie du pays est en adéquation avec ces fondamentaux, mais cela peut ne pas être vrai, et on le saura tôt ou tard, ou cela peut être le cas à l’instant présent et ne plus l’être par la suite, car ces fondamentaux macroéconomiques peuvent se détériorer, et le taux de change ne plus refléter la situation réelle de l’économie, jusqu’au jour où la monnaie s’effondre, avec toutes les conséquences que cela implique.

Bien que le régime flottant soit encouragé par le FMI, les pays qui pensent abandonner le système du taux de change fixe au profit d’un régime de change flottant doivent y réfléchir à deux fois. Car tous les pays ne sont pas égaux devant le risque de dévaluation de leur monnaie, et le régime flottant n’est pas bon pour toutes les économies.

…mais sous conditions

Les pays en question doivent d’abord s’assurer qu’ils disposent de fondamentaux macroéconomiques répondant à certaines exigences et que le taux de change de leur monnaie est en adéquation avec ces fondamentaux. Parmi ces exigences, et à la lumière de tout ce que nous avons dit précédemment, il y a l’absence de bulle spéculative ; la confiance des investisseurs nationaux et étrangers ; l’absence de difficultés budgétaires ; une balance commerciale équilibrée, voire positive ; une inflation contrôlée, à un niveau bas ; des échanges commerciaux diversifiés, sans prédominance d’un ou quelques produits ; des réserves de change importantes ; un bon dosage entre la circulation et le contrôle des capitaux ; un endettement raisonnable en devises étrangères des entreprises, des banques, et du pays ; un climat social apaisé ; une situation politique stable… Sans qu’au moins toutes ces conditions soient remplies, le passage au régime flottant ne doit pas être envisagé, car le risque serait plus grand d’un effondrement de la monnaie, conduisant à la catastrophe.

Une dernière condition, qui n’est pas des moindres, et qui ne dépend pas du pays en lui-même, c’est l’absence de crise économique mondiale, ce qui veut dire qu’en ce temps de Covid-19, tout projet de libéralisation du régime de change est totalement exclu. Il y a déjà une crise sanitaire et une crise économique planétaires qui risquent fort de durer, ce n’est pas le moment de risquer en plus une crise monétaire.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº398