Si l’heure est à la définanciarisation de l’économie (ce qui reste encore à démontrer), comment atteindre ce but ? Parmi les voies possibles de réformation, celle de la gouvernance est jusqu’à présent peu explorée, alors qu’elle est sans doute parmi les plus
Le poids des « experts »
La gouvernance peut être définie comme « la capacité à produire des décisions cohérentes, à développer des politiques effectives par la coordination entre acteurs publics et non gouvernementaux, dans un
Regardons maintenant un autre aspect de cette régulation : le mode d’élaboration de la norme. On a vu qu’en amont, cette norme était élaborée par des comités d’experts. Que se passe-t-il ensuite ? En matière financière, la gouvernance participative a pris la forme des processus de « consultations » des acteurs par les régulateurs avant l’élaboration d’une norme juridique. À première vue, l’on pourrait retrouver dans cette méthode les principes de la participation citoyenne. Mais ce processus de consultation est vicié à sa base du fait de la présence des « experts ». Il suffit de lire les consultations mises en place par la Commission européenne ou l’un de ces comités comme l’ESMA ou l’EBA pour se rendre compte que seuls d’autres experts peuvent répondre aux questions techniques posées par les premiers experts. Ce processus conduit aux effets pervers suivants : une vision micro des sujets normatifs, sur lesquels seuls des techniciens peuvent répondre aux questions posées ; l’éviction de la société civile du processus, celle-ci ne disposant pas toujours des expertises requises dans tous les domaines (le cas de Finance Watch est à cet égard instructif) ; le risque de réponse des acteurs sous l’angle de leurs seuls intérêts, et donc le recours au lobbying.
Une nouvelle gouvernance de la régulation financière est-elle possible ?
En ce qui concerne la méthodologie à suivre, l’animation des débats gagnerait à être confiée à un tiers neutre (participant au jeu de la régulation, la Commission européenne ne peut à cet égard être considérée comme neutre ; un groupe d’universitaires pourrait répondre à cette exigence). Des règles simples pourraient faciliter la confrontation démocratique, comme celle de ne pas employer des sigles ou un langage trop technique. Il serait possible aussi de s’inspirer des réflexions en matière environnementale : favoriser les approches consultatives, participatives et délibératives avec implications des stakeholders dans la mise en place de règles, de normes et de politiques ; déterminer des normes ou des objectifs de durabilité au titre de la légitimité sociale. On rejoint ici la définition de Pearce et al. (1990) sur le développement durable comme « vecteurs d'objectifs sociaux désirables, c'est-à-dire une liste d'attributs que la société cherche à atteindre ou à maximiser », le choix de ces objectifs faisant l'objet d'un processus continu de négociation « multi-acteurs » en interaction. En l’espèce, quels rôles veut-on voir jouer aux marchés financiers ? S’il s’agit de financer l’économie, comme le suggère l’Union des marchés de capitaux, il est alors hypocrite de demander dans le même temps la définanciarisation de l’économie.
La gouvernance des infrastructures de marchés
Les infrastructures de marchés répondent, d’une certaine manière, à la notion d’intérêt général. En effet, elles participent au bon fonctionnement du marché, en permettant aux acteurs des marchés financiers d’opérer avec toutes les garanties de sécurité, de transparence et de professionnalisme. Pourtant, ces infrastructures ont évolué au cours de ces dernières années d’un mode « coopératif » à un modèle capitalistique, conduisant à ce que ces entreprises sont de moins en moins au service de leurs membres et de plus en plus soumises aux exigences de rentabilité de leurs actionnaires (le plus souvent non membres de ces structures).
Ce modèle a montré ses limites (exclusion des petits intermédiaires et des particuliers, place prédominante d’une poignée d’acteurs) et doit être revu en profondeur. Comment ? À défaut de pouvoir revenir sur un modèle « coopératif », en changeant les règles de gouvernance afin d’y intégrer la dimension « intérêt général ». Les régulateurs pourraient ainsi non seulement assigner à ces infrastructures une mission de bon fonctionnement du marché et d’intérêt général, mais aussi imposer la désignation majoritaire des administrateurs indépendants, afin qu’y soient nommés des représentants de la société civile ou des utilisateurs (sous forme d’associations professionnelles, tant des acteurs de la finance que de simples citoyens).
Refondre la gouvernance des marchés financiers est une nécessité permettant d’éviter de nouvelles dérives. La réponse consiste à rendre plus démocratique la gouvernance des instances de régulation comme des infrastructures de marché. En aller autrement ne peut que conduire à creuser le fossé entre le monde financier et le reste de l’économie.