À l’heure du déconfinement, quel état des lieux faites-vous des entreprises françaises et de l’économie en général ? Les premières mesures prises dans l'urgence ont-elles été suffisantes ?
La brutalité du choc a pris tout le monde de court. Elle frappe tous les secteurs, et tout particulièrement ceux en lien avec le public, comme l’hôtellerie-restauration, le commerce non alimentaire ou les artisans, mais aussi les services à domicile. Le transport aérien et l’aéronautique sont également quasiment à l’arrêt. C’est le recul d’activité le plus violent depuis plus de 70 ans. Même en temps de guerre, on n’a jamais connu une crise où on a été obligé de fermer l’économie, dans quasiment tous les pays en même temps, en huit jours.
La réponse de l’État a été très rapide, ce qui était important. L’objectif a été clairement de préserver toutes les entreprises et tous les salariés « quoi qu’il en coûte », car ce sont eux qui assureront la reprise. Que ce soit le programme de prêts garantis par l’État (PGE), qui permet d’assurer les trésoreries des entreprises, le dispositif de chômage partiel qui évite les licenciements ou le fonds de solidarité à destination des très petites entreprises et des indépendants, la réponse est bien calibrée et a permis de faire face à l’urgence. Tout cela est nécessaire. Mais ce n'est pas encore suffisant. Il faudra sûrement de nombreux mois pour que la France retrouve son niveau d’activité, ne serait-ce que parce que les mesures sanitaires vont peser sur l’offre comme sur la demande. La mobilisation doit être forte et s’inscrire dans la durée pour sauver les emplois et les écosystèmes productifs dans les territoires et reprendre une pleine activité dans les entreprises, dans les meilleures conditions de sécurité.
Tous les pays sont-ils touchés de la même façon ? Ont-ils pris les mêmes mesures ? avec quels résultats ?
La crise n’épargne aucun pays. Depuis quelques mois, c’est l’humanité entière qu’elle atteint, rappelant ainsi le degré d’interdépendance des pays et des habitants de la planète. Face à l’urgence, tous les États ont mis en place des mesures pour limiter l’impact économique et social. Ces efforts représentent des montants colossaux de l’ordre de 5 points de PIB en France ou au Royaume-Uni, et de plus de 10 points de PIB en Allemagne, en Italie ou encore aux États-Unis.
Malgré ces mesures sans précédent, nos économies et nos sociétés seront durement touchées cette année. Des incertitudes majeures continueront de peser sur nos entreprises quant à la production et aux perspectives du marché. Nos salariés et nos consommateurs seront confrontés au risque de pertes de revenus et de chômage dans un contexte imprévisible.
La coopération européenne et internationale sera un élément clé de la sortie de la crise. La remise en route de la production, du marché unique, des transports transfrontaliers, de la mobilité de la main-d’œuvre et du tourisme en Europe nécessite une action concertée et coordonnée de nos gouvernements et des institutions de l'Union européenne. Il appartiendra aux pays du G20, en collaboration avec l'OMC et le FMI, d'assurer le maintien d'un système commercial international ouvert et de limiter l'impact de la pandémie, en particulier sur les pays en développement. Il est indispensable d'éviter toute escalade protectionniste.
Au-delà de la seule gestion de crise à court terme, quels seront les effets à moyen et long terme sur l’activité des entreprises ? Qu’est ce qui va changer dans l’économie française ?
La délocalisation de certaines activités de production européenne nous a coûté très cher dans cette crise sanitaire. Il faudra en tirer les leçons. En France, 80 % des principes actifs des médicaments sont importés de Chine et d’Inde, contre 20 % seulement au début des années 1990. Une indépendance accrue et affirmée doit se matérialiser aussi dans l’agroalimentaire, l’énergie et les technologies vertes, le numérique et bien d’autres secteurs.
Juste après mon élection au Medef, j’ai créé un comité sur la souveraineté économique. Il ne s’agit pas de verser dans le protectionnisme ou d’enterrer la mondialisation, mais de rebâtir des industries fortes, compétitives et résilientes, afin non seulement de gagner en autonomie face aux autres grandes régions économiques du monde, mais aussi d’en faire des leaders mondiaux. On ne reviendra pas complètement en arrière sur l’évolution des chaînes de valeur. Mais cette crise a montré qu’on est parfois allé trop loin dans certains secteurs stratégiques, et à l’intérieur même des entreprises. Cela aura toutefois un coût : un masque produit en France sera plus cher que son équivalent en Chine. On reproche à l’industrie européenne d’avoir délocalisé, mais ce mouvement s’est produit sous la pression des prix et des clients, parce que la compétitivité du site France n’était plus au bon niveau. Relocaliser en France ne peut se faire qu’en améliorant sensiblement notre compétitivité-coût et hors coût, tout en garantissant par ailleurs les conditions d’une concurrence équitable au niveau mondial.
Comment envisagez-vous la relance de l’économie ? Quelles sont les mesures indispensables, selon vous, pour y parvenir ?
La situation économique dégradée aboutit à une triple nécessité : enrayer la spirale baissière de l’activité par une reprise rapide, relancer l’activité pour retrouver le niveau antérieur, tout en préparant à moyen terme une transformation plus ambitieuse, tirer les leçons de la pandémie et corriger les handicaps structurels connus de notre économie.
Le plan de relance doit être construit avec nos partenaires européens et il doit être massif. Dans une tribune commune avec nos homologues allemand et italien, le Medef appelle les dirigeants européens à approuver rapidement une proposition audacieuse pour le prochain cadre pluriannuel du budget européen, afin de créer un Fonds européen de relance de taille adéquate. Des politiques nationales fortes doivent également être mises en place. Des mesures budgétaires contracycliques, générales et sectorielles, seront nécessaires pour soutenir la demande une fois que les perturbations de l'offre se seront estompées. Ces mesures substantielles devront s'appuyer à la fois sur des baisses des impôts et sur les dépenses publiques.
Craignez-vous que la crise économique soit suivie d’une crise financière ? Comment y parer ?
Il existe une grande inquiétude sur la stabilité financière. Les chiffres de la Bourse mi-mars ont montré la panique des marchés financiers, avec la plus forte chute de l’indice du CAC-40 depuis sa création en 1987. L’action des États et des Banques centrales a écarté un tel risque à court terme. Néanmoins, à l’image de la récente décision de la Cour constitutionnelle allemande de Kalsruhe lançant un ultimatum à la BCE, nous ne sommes pas à l’abri de nouvelles tensions, que ce soit en raison de risques économiques ou politiques. Il est donc encore plus urgent de relancer l’économie.
Qu’en est-il de la transition énergétique : faut-il en assouplir les échéances pour favoriser la relance économique ou peut-elle au contraire contribuer à la relance économique ?
La crise sanitaire n’efface pas la gravité de la crise environnementale préexistante. Il est plus que jamais nécessaire de réaffirmer l’importance de la transition écologique. Nous engageons déjà cette réflexion pour que la reprise économique se fasse sur des trajectoires durables et résilientes. D’où l’idée d’appliquer une taxe carbone aux frontières de l’Union européenne. Car, dans beaucoup de métiers, produire sans carbone coûte plus cher.
Les défis – climatique, numérique et, à l’évidence, désormais sanitaire – sont une opportunité pour rebondir et reconstruire différemment. Nos entreprises se transforment et seront au rendez-vous.