La recherche académique se mobilise pour une finance verte et durable

Créé le

09.05.2019

-

Mis à jour le

04.06.2019

La finance verte pose de nouveaux défis à la communauté académique et suscite de sujets de recherche interdisciplinaires. Il s’agit d’identifier, de mesurer et de contrôler les risques climatiques, mais aussi de définir les outils, tels que les mesures d’impact et d’alignement, pour diriger les financements vers les projets de transition énergétique. Ces travaux demandent une implication forte non seulement de la communauté académique, mais aussi de l’industrie financière.

La finance durable se définit comme un écosystème d’acteurs et d’outils au service d’un développement économique harmonieux dans ses dimensions environnementales, sociales et de gouvernance, sans qu’aucun de ses trois piliers ne néglige les autres [1] . Sa fonction est double : il s’agit de contribuer à la stabilité des marchés, facteur essentiel d’une économie soutenable, par l’intégration des enjeux extra-financiers dans l’analyse de risque ; et de contribuer en même temps à l’atteinte des objectifs de développement durable, notamment tels que définis par les Nations unies. La concomitance de ces deux axes fait que les problèmes à résoudre en finance verte et durable sont plus complexes que ceux de la finance de marché. Ses praticiens doivent nécessairement s’appuyer sur une recherche à la hauteur des défis auxquels fait face notre civilisation dont le champ d’étude est aussi vaste que multidisciplinaire : de la dynamique des écosystèmes (biodiversité, climat, pollutions) à la dynamique des comportements sociaux (éthique des affaires, gouvernance, droit et capital humain). Autant d’enjeux dont la nature, en termes d’analyse de risque, est souvent systémique, ce qui en fait dans tous les cas des facteurs d’instabilité et parfois même des accélérateurs de crises.

Le défi à relever est donc double : s’assurer que les progrès de la connaissance scientifique, comme les travaux du GIEC ou les nouveaux modèles financiers, soient réellement pris en compte ; passer à la vitesse supérieure dans la mise au point d’indicateurs et d’outils aptes à en faciliter l’intégration par l’industrie financière. Car la dernière difficulté dans cette affaire est que le temps nous est compté : des mouvements irréversibles sont en marche, dans le domaine climatique notamment, avec la menace de franchir des seuils qui augmentent le degré d’incertitude à un niveau tel qu’il ne sera a priori plus gérable par les marchés.

État des lieux de recherche en finance verte et durable

La finance a désormais pris conscience de l’intérêt d’intégrer les enjeux environnementaux et sociaux, que ce soit pour améliorer ses processus de gestion des risques ou pour répondre aux attentes de ses parties prenantes et se reconnecter à l’économie réelle. La communauté académique suit le même mouvement et s’efforce d’adresser les questions prioritaires. Les initiatives se multiplient en France comme au niveau international. On peut citer notamment la création de GRASFI [2] , l’alliance globale des universités prestigieuses pour promouvoir la recherche en finance durable, le réseau académique de Principles of Responsible Investment [3] , et en France les chaires de recherche (comme la chaire Finance durable et Investissement responsable [4] ) et le programme de recherche interdisciplinaire « Finance verte et durable » de l’Institut Louis Bachelier [5] . Les revues mainstream de la finance commencent à s’intéresser aux sujets de la finance verte : l’Initiative Finance Climat de la très réputée Review of Financial Studies [6] inclut une série de workshops et un numéro spécial dédié aux risques climatiques.

Ces marques d’intérêt ne suffisent pas, compte tenu de l’importance et de l’urgence des enjeux qui appellent une mobilisation de l’ensemble de la communauté de recherche en finance pour produire les conditions d’accélération du financement de la transition écologique. La complexité des enjeux appelle aussi une approche interdisciplinaire associant les chercheurs des sciences naturelles et sociales, comme les climatologues, les économistes comportementaux, les mathématiciens et les statisticiens.

Thèmes et besoins immédiats

Les sujets de la finance verte et durable ne sont pas réductibles au climat, mais il convient d’admettre que les enjeux climatiques offrent un proxy très utile pour définir une approche méthodologique cohérente : identifier, mesurer et contrôler les risques climatiques ; définir les outils aptes à diriger les financements vers les projets de transition énergétique et l’économie bas carbone.

Les risques liés au climat tels que formalisés par la Banque d’Angleterre et le célèbre discours de Mark Carney [7] sont rangés en trois grandes catégories : risques physiques, juridiques et de transition (voir Encadré). Les risques de transition correspondent aux pertes occasionnées par la transition vers une économie bas carbone, notamment la montée du prix de CO2 et les actifs « bruns » qui ne pourront plus être utilisés pendant toute leur durée de vie (stranded assets). Les risques juridiques, que l’on commence à voir apparaître [8] correspondent aux procès et demandes de compensation à l’encontre des grands pollueurs. Les risques physiques [9] , quant à eux, correspondent aux impacts directs du climat – et du changement climatique – sur la chaîne de valeur d’une entreprise : ses actifs, certes, mais aussi ses chaînes d’approvisionnement et circuits logistiques, les marchés et l'environnement économique immédiat.

Les risques, au moins physiques et de transition, sont évalués à l’aide de modèles et de scénarios générés par ces modèles. Pour les risques physiques, il s’agit de modèles climatiques, développés par les grands centres de recherche en climatologie, tels que l’Institut Pierre Simon Laplace [10] en France. Ces modèles fournissent des scénarios d’évolution du climat terrestre à grande échelle. Or, pour l’évaluation de l’impact du climat sur l’activité économique de la manière suffisamment granulaire, une mise à l’échelle de ces modèles est nécessaire. La quantification de l’impact du climat sur l’économie et les entreprises à partir des modèles climatiques est un sujet vaste et loin d’être résolu : ce problème ne peut être traité de manière générale, mais uniquement par une approche sectorielle.

Pour les risques de transition, la situation est plus complexe encore : les scénarios de transition économique doivent être déterminés de manière endogène, en tenant compte des émissions et de leurs effets sur le climat. C’est l’objet des modèles dits intégrés, qui contiennent à la fois une description du système économique et un modèle climat, en général beaucoup plus léger que celui qu’intègrent les modèles climatiques, et développés par les centres de recherche en économique, comme le CIRED en France avec le modèle Imaclim [11] . Pour une modélisation réaliste des risques de transition, il est nécessaire de concevoir les modèles intégrés qui décrivent avec suffisamment de précision le secteur bancaire et financier, ce qui est loin d’être le cas actuellement. La question de dommages climatiques sur l’économie, cruciale pour les risques physiques, prend une importance plus grande encore dans le contexte de modélisation intégrée, où il faut quantifier la rétroaction de ces dommages sur l’économie et les émissions. Pour que ces modèles soient utilisables dans le cadre de stress-tests et de calcul du capital réglementaire, il est essentiel d’aborder les questions d’incertitude de modèle et de gouvernance de scénarios, afin de disposer d’une base de scénarios fiable, riche, granulaire, et acceptée par tous les acteurs.

Deux grands sujets de recherche

Le financement de l’économie bas carbone pose deux grands sujets de recherche.

Le premier tient aux effets de l’intégration des risques climatiques : celle-ci peut-elle susciter la réallocation attendue du capital vers les actifs bas carbone et convient-il de stimuler cet arbitrage vert à travers par exemple des traitements prudentiels différenciés (green supporting factors et/ou brown penalising factors) ou des mécanismes de garantie des risques (blended finance) ?

Le second sujet est celui de l’impact : il ne se mesure pas en valeur absolue et doit prendre en compte les effets environnementaux et sociaux positifs et négatifs liés à l’investissement ou au financement d’une organisation. La mesure de l’impact ne peut non plus s’affranchir des sujets de causalité et d’additionnalité, sans lesquelles il est vain de prétendre augmenter les flux financiers vers les actifs durables. Cela pose aussi la question des effets d’alignement et de concentration sur la valeur de ces actifs. Première génération de mesure d’impact, le calcul de l’empreinte carbone est toujours largement utilisé par les praticiens, bien que celui-ci repose uniquement sur les émissions de carbone directes (scope 1) ou induites par la consommation d’énergie (scope 2) ; la seconde génération d’empreinte carbone revendique l’intégration du scope 3 (usages), et des émissions évitées [12] , comme l’envisage le plan d’action de la Commission européenne ; la troisième soulève des questions encore plus complexes sur les calculs de trajectoire et d’alignement sur les objectifs de l’Accord de Paris, comme les Science Based Targets [13] ou la méthode PACTA [14] .

Au-delà de l’empreinte carbone, des cadres de mesure d’impacts sont en cours de développement [15] sur la base de méthodologies ouvertes telles que la NEC [16] , mais le consensus international est loin d’être atteint. L’industrie de la finance verte traverse actuellement son moment Value at Risk (VaR) : pendant la réflexion sur les mesures du risque de marché dans les années 1990, la publication de la méthodologie VaR par JP Morgan, couplée avec une implication forte de la communauté académique, a permis de faire de cette mesure (avec tous ces défauts) un outil de gestion de risques transparent et accepté par l’industrie (surtout comparé aux méthodologies opaques et propriétaires employées par les agences de rating).

La finance verte est à la croisée des chemins et une implication forte de la communauté académique pourra permettre de bâtir la future finance verte sur les fondations de mesures de risques et impacts transparents, plutôt que sur des méthodologies propriétaires opaques développées par certains consultants. Une fois les mesures d’impact en place, et avec une nomenclature précise d’actifs verts, il s’agira de structurer les produits d’investissement apportant aux investisseurs des garanties de liquidité suffisante, et une nouvelle comptabilité verte qui permettra de reconnaître ces produits à leur juste valeur pour la société.

Favoriser la création d’une banque de données vertes

Mobiliser la communauté académique ne suffit pas : construire un modèle de finance durable à la hauteur des défis suppose une forte implication de l’industrie financière ; c’est en changeant l’échelle de la recherche et en nouant un dialogue dense avec les chercheurs que l’on résout les problèmes. Pour être à la hauteur des engagements de leurs dirigeants, les institutions financières doivent accepter de mutualiser leurs moyens pour soutenir de grandes initiatives de recherche dans une nouvelle dynamique de transparence, à la fois sur les modèles et sur les données, qui sont la matière première et la clé des solutions. La communauté académique pourra ainsi remplir sa première fonction sociale qui est d’accompagner l’innovation des acteurs économiques et de les informer de l’état de l’art de la recherche et des incertitudes, voire des dangers qui pèsent sur l’utilisation de certains outils. La puissance publique doit également jouer son rôle. Favoriser la création d’une banque de données vertes et durables apparaît une priorité compte tenu de leur importance dans toute la chaîne de valeur. Il s’agit de permettre aux entreprises de partager leurs données en confiance, mais aussi de permettre aux chercheurs d’accéder aux données fiables normalisées pour tester leurs idées ; c’est aussi le moyen pour le régulateur d’avoir accès aux indicateurs pertinents sur le niveau des risques pris par l’industrie financière et pour les pouvoir publics de quantifier l’impact des politiques de transition énergétique. La création d’un observatoire interdisciplinaire pour la finance durable ayant la mission de coordonner les travaux et de stimuler la production de connaissances nouvelles serait un signal aussi fort qu’utile pour démontrer l’engagement de l’industrie financière à prévenir la menace d’une prochaine grande crise écologique et sociale.

 

1 Principe élargi du « no significant harm » de la taxonomie verte européenne.
2 https://www.sustainablefinancealliance.org/.
3 https://academicnetwork.unpri.org/.
4 http://fdir.idei.fr/.
5 https://www.louisbachelier.org/linstitut-louis-bachelier-lance-le-green-sustainable-finance-transversal-program/.
6 http://rfssfs.org/rfs-climate-finance-initiative/.
7 https://www.bankofengland.co.uk/speech/2015/breaking-the-tragedy-of-the-horizon-climate-change-and-financial-stability.
8 Voir McCormick S. et al., « Strategies in and Outcomes of Climate Change Litigation in the United States », Nature Climate Change 8.9 (2018): 829.
9 Voir le récent rapport de l’I4CE pour une introduction aux risques physiques : https://www.i4ce.org/download/getting-started-on-physical-climate-risk-analysis-in-finance-available-approaches-and-the-way-forward-3/.
10 https://www.ipsl.fr/.
11 http://www.centre-cired.fr/index.php/fr/.
12 Notamment la méthode mise au point par Carbone 4 et Mirova
13 SBT est une initiative conjointe de World Resources Institute (WRI), Carbon Disclosure Project (CDP) et World Wildlife Foundation (WWF).
14 « Paris Agreement Capital Transition Assessment » développé dans le cadre d’un projet de recherche européen mené par le think tank 2 Degrees Investing Initiative.
15 Voir par exemple le Cambridge Impact Framework : https://www.cisl.cam.ac.uk/business-action/sustainable-finance/investment-leaders-group/measuring-investment-impacts.
16 Net Environmental Contribution, méthode développée par Sycomore, Icare et Quantys.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº833bis
Notes :
11 http://www.centre-cired.fr/index.php/fr/.
12 Notamment la méthode mise au point par Carbone 4 et Mirova
13 SBT est une initiative conjointe de World Resources Institute (WRI), Carbon Disclosure Project (CDP) et World Wildlife Foundation (WWF).
14 « Paris Agreement Capital Transition Assessment » développé dans le cadre d’un projet de recherche européen mené par le think tank 2 Degrees Investing Initiative.
15 Voir par exemple le Cambridge Impact Framework : https://www.cisl.cam.ac.uk/business-action/sustainable-finance/investment-leaders-group/measuring-investment-impacts.
16 Net Environmental Contribution, méthode développée par Sycomore, Icare et Quantys.
1 Principe élargi du « no significant harm » de la taxonomie verte européenne.
2 https://www.sustainablefinancealliance.org/.
3 https://academicnetwork.unpri.org/.
4 http://fdir.idei.fr/.
5 https://www.louisbachelier.org/linstitut-louis-bachelier-lance-le-green-sustainable-finance-transversal-program/.
6 http://rfssfs.org/rfs-climate-finance-initiative/.
7 https://www.bankofengland.co.uk/speech/2015/breaking-the-tragedy-of-the-horizon-climate-change-and-financial-stability.
8 Voir McCormick S. et al., « Strategies in and Outcomes of Climate Change Litigation in the United States », Nature Climate Change 8.9 (2018): 829.
9 Voir le récent rapport de l’I4CE pour une introduction aux risques physiques : https://www.i4ce.org/download/getting-started-on-physical-climate-risk-analysis-in-finance-available-approaches-and-the-way-forward-3/.
10 https://www.ipsl.fr/.