Après un repli de plusieurs années sur les marchés boursiers, dû en grande partie à la crise financière les poussant à plus de vigilance, voilà que reprend la saga des phénomènes de rapprochements des Bourses. L’IntercontinentalExchange (ICE), un des géants des places d’échange, vient de finaliser le rachat de NYSE Euronext. Cette opération soulève beaucoup de questions quant aux rapprochements boursiers et à l’avenir boursier européen et global. Comment une Bourse créée il y a à peine 12 ans est arrivée à acheter une des plus importantes et des plus anciennes places transatlantiques ? Par ailleurs, quels sont les risques pour la partie européenne associée à cette consolidation puisque dès le départ, l’ICE a fait savoir que, sur le continent européen, c’est le Liffe, le marché de dérivés d’Euronext, qu’elle lorgne. Ainsi, l’étape suivante serait que la partie européenne, à savoir les Bourses de Paris, Amsterdam, Bruxelles et Lisbonne, fassent l’objet d’une introduction en Bourse. Quel sera l’avenir de la Bourse européenne, avec en tête la place de Paris, dans cette nouvelle configuration ? Ces fusions successives lui ont-elles finalement fait perdre sa crédibilité et son pouvoir ? N’oublions pas que NYSE Euronext est elle-même le fruit d’une fusion en 2006 entre la Bourse européenne Euronext avec la Bourse américaine, le NYSE. À l’époque, certains ont pointé du doigt les risques pour Euronext d’une telle fusion. Quelques années plus tard, on se demande s’ils n’avaient pas finalement raison…
Pour mieux comprendre ce phénomène et répondre à ces différentes interrogations, une meilleure compréhension de l’évolution historique du phénomène de rapprochement boursier s’impose.
Retour en arrière sur les fusions précédentes
Tout a commencé le 22 septembre 2000, quand est annoncée la fusion entre les places de Paris, d’Amsterdam et de Bruxelles et la création ainsi d’Euronext, le premier marché boursier intégré européen. Durant la période qui a suivi cette fusion, beaucoup d’efforts ont permis la création d’une seule et unique plate-forme d’échange électronique, l’unification des services de compensation et la constitution d’une plate-forme unique de règlement-livraison. Deux ans plus tard, en 2002, Euronext a acquis le marché de produits dérivés londonien, le Liffe et intégré la BVLP (Bolsa de Valores de Lisboa e Porto) dans ses activités.
La réussite des rapprochements réalisés et le contexte boursier fortement concurrentiel durant ces années ont encouragé Euronext à chercher de nouvelles cibles lui permettant d’élargir encore sa taille à l’échelle européenne et même mondiale. C’est ainsi que vers fin 2004, Euronext s’est lancé dans une bataille avec la Deutsche Börse (DB) en vue d’acquérir le London Stock Exchange (LSE). L’enjeu était de taille, puisque si une de ces offres était retenue par la Bourse londonienne, l’opération aurait donné naissance à un des plus importants marchés boursiers dans le monde. Au bout de quelques mois de discussions, le LSE a finalement fini par refuser ces deux propositions de rachat. L’échec des discussions avec le LSE n’a pas empêché la DB de proposer, à peine une année plus tard, une fusion avec Euronext. L’objectif était de former un marché boursier européen de taille importante pouvant concurrencer les marchés américains. Selon l’offre proposée, la Bourse nouvellement créée aurait installé son siège à Francfort et gardé le système de négociation et le mode d’organisation allemands. Ces conditions ont froissé un grand nombre d’actionnaires d’Euronext qui ont fini par refuser cette possibilité de rapprochement. Dans son rapport sur l’évaluation des scénarios de consolidation boursière impliquant Euronext, Henri Lachmann a approuvé ce refus qui, selon lui, était justifié par « la différence de modèles d’entreprise, de culture de management et sans doute aussi un passé franco-allemand un peu
Une opération transatlantique
Durant la même période et contrant la proposition allemande, le groupe américain, le NYSE, propose une autre fusion à Euronext. Celle-ci vise à former la Place de marchés de capitaux la plus large et la plus liquide dans le monde. Euronext accepte finalement la fusion en décembre 2006. Malgré les avantages potentiels liés à cette consolidation, elle a dû faire face à beaucoup de réticences, notamment de la part de certains politiciens européens qui semblaient privilégier une intégration européenne à une intégration transatlantique. Henri Lachmann a aussi critiqué cette fusion qui, selon lui, loin d’être une fusion entre égaux, ressemble plus à une acquisition et une prise de contrôle du NYSE sur Euronext. Par ailleurs, Henri Lachmann a sous-évalué dans son rapport les gains potentiels de cette « pseudo-fusion » qui, selon lui, n’améliorerait pas considérablement la liquidité du groupe constitué et ne garantirait pas à moyen terme le développement de la partie européenne au bénéfice de ses utilisateurs. Ironie du sort, en 2007, la nouvelle entité NYSE Euronext a envisagé d’acquérir l’ICE. Ce projet a finalement été abandonné en raison des craintes des Londoniens du Liffe d’être dilués dans cet ensemble. Quelques années plus tard, en 2011, l’ICE prend le dessus sur le NYSE Euronext et lance une tentative de rachat en compagnie du Nasdaq OMX. Cette opération échoue finalement sous la pression américaine qui craint une trop grande concentration sur le marché des actions. Durant la même période, la Bourse allemande a aussi montré son désir de fusionner avec NYSE Euronext. Ce projet a finalement été empêché par la Commission européenne pour des raisons de concurrence, notamment sur les produits dérivés. Une année plus tard, l’ICE fait une deuxième tentative, mais cette fois seul, sans Nasdaq OMX. Ainsi, il n’y a plus de risque de monopole, vu que l’ICE n’a pas d’opérations sur les actions et que ses activités portent essentiellement sur les matières premières et les produits financiers liés aux changes et aux taux d’intérêt.
La fusion ICE/NYSE Euronext
En juin 2013, les actionnaires du groupe boursier transatlantique NYSE Euronext approuvent le projet, de même que, quelques mois plus tard, les autorités de régulation. L’offre de rachat de l’ICE sur NYSE Euronext est estimée à 8,2 milliards de dollars. Selon les termes de la fusion, l’ICE prévoit de conserver le nom NYSE Euronext, l’immeuble historique à Wall Street ainsi le NYSE Liffe, la filiale de dérivés londonienne considérée comme la principale «pépite » du groupe. Cependant, la nouvelle entité compte procéder à l’introduction en Bourse des marchés d’actions européens de NYSE Euronext, sous réserve de l’approbation des autorités de contrôle et des actionnaires du groupe.
En réunissant l’ICE, spécialisé dans les matières premières, les dérivés et les produits des taux d’intérêt, avec NYSE Euronext, fortement présent sur les marchés d’actions, cette transaction devrait donner lieu à la naissance du plus important opérateur boursier diversifié. Selon l’agence de notation Moody’s, cela devrait rendre le nouveau groupe plus rentable et plus compétitif. Par ailleurs, cette fusion devrait lui permettre de générer des synergies de coûts, améliorer l’efficience opérationnelle et contribuer à développer l’innovation.
Du côté de l’ICE, il semble clair que cette fusion lui soit bénéfique car elle lui permettra de mettre la main sur un des leaders des marchés des dérivés européens et offrir ainsi un plus large choix de classes d’actifs. Cette fusion lui permettra aussi de renforcer sa présence globale et de tirer bénéfice de cette nouvelle infrastructure ainsi que de l’image de marque procurée par NYSE Euronext. Cela devrait la mettre en position de force afin de concurrencer les pionniers des produits dérivés, le CME (Chicago Mercantile Exchange) et le HKEX (Hong Kong Exchanges and Clearing). Par ailleurs, une fois que la consolidation aura été réalisée, l’ICE prévoit d’intégrer les activités de compensation du Liffe à ICE Clear, contribuant ainsi à améliorer considérablement la rentabilité de son activité post-marché.
Du côté du NYSE Euronext, le bilan semble plus mitigé. Certes, l’activité d’échange, notamment du marché des actions, est en déclin depuis déjà quelques années. Cela est principalement lié à la concurrence émanant des plates-formes alternatives et des transactions hors Bourse qui ont raflé une part de marché très importante aux Bourses « traditionnelles ». Ces dernières n’avaient pas d’autres choix que de se lancer dans des investissements massifs en technologie permettant de concurrencer ces plates-formes électroniques dominées par les transactions à haute fréquence. Les innovations technologiques sont en train de prendre une part très importante dans l’environnement boursier mondial au point que la Bourse ressemble de plus en plus à une société de services informatiques. Dans cet environnement fortement compétitif, la fusion du NYSE Euronext avec l’ICE, un marché électronique hautement sophistiqué, lui permettra de profiter du savoir-faire technologique de ce dernier en proposant des services plus rapides et à moindre coût.
Les places de Paris, Amsterdam, Bruxelles et Lisbonne : les « canards boiteux » ?
Les termes de la fusion prévoient, toutefois, de séparer les activités du nouveau groupe en deux– actions et dérivés – et introduire Euronext, le marché action, en Bourse. Cela implique que les places européennes vont devoir faire cavalier seul dans un marché boursier d’actions fortement concurrentiel. Des rumeurs parlent même de la possibilité que l’ICE qui a dû recourir à des emprunts importants pour financer l’acquisition et risque de souffrir rapidement de cet endettement, finisse par revendre le marché action pour améliorer sa santé financière.
En dépit de discours publics plutôt rassurants, ces menaces semblent être prises au sérieux en Europe et des manœuvres importantes sont entamées en coulisse. Il semblerait en effet que les gouvernements européens respectifs soient en train de prendre des mesures pour assurer la constitution d’un « noyau dur » d’actionnaires qui investiraient au capital d’Euronext. Par ailleurs, des possibilités de reprise d’Euronext par d’autres places européennes, principalement la Deutsche Börse, le Nasdaq OMX et le LSE, seraient envisageables dans les mois qui suivraient son introduction. Si ce scénario se réalisait, la Place de Paris risquerait d’être diluée dans le nouveau groupe ainsi constitué.
Une des stratégies que semble suivre NYSE Euronext pour faire face à ces risques est de se spécialiser dans des segments de niche. Un projet de Bourse des petites et moyennes entreprises (PME) a été proposé en début d’année, dans le but de promouvoir en Europe les PME cotées. Il reste à savoir si ces efforts seront suffisants pour garantir la pérennité d’Euronext à plus long terme.
Le rachat de NYSE Euronext par l’ICE : une menace ou une opportunité ?
La crise financière de 2008 a considérablement affecté la sphère financière mondiale et a remis en question la place et le rôle des marchés boursiers. Les progrès technologiques ont contribué à ces changements et ont mené à un déclin progressif du marché actions. Cet environnement pousse les Bourses à revoir leurs stratégies de développement. Le rachat du NYSE Euronext par l’ICE s’inscrit dans ce cadre. Cette transaction va contribuer, à son tour, à réorganiser le paysage boursier, en particulier en Europe. Les acteurs des différentes places concernées, avec Paris en tête, devraient y être particulièrement vigilants.
Ainsi, le modèle de globalisation prôné par les marchés durant les années 2000 semble montrer ses limites avec le « quasi-échec » de la fusion transatlantique NYSE Euronext et il serait peut-être plus pertinent de revoir des stratégies de régionalisation des marchés à l’image de la politique du groupe TMX canadien. Dans ce sens, le rachat du NYSE Euronext par l’ICE et la très probable prise d’indépendance d’Euronext ne devraient pas être vus comme une menace, mais plutôt une opportunité pour les places européennes afin de mieux se recentrer sur leur cœur de métier, le marché des actions. L’enjeu est de taille pour les investisseurs européens et pour les entreprises, en particulier les PME. Garantir l’avenir d’Euronext et assurer ainsi une certaine stabilité du secteur boursier dans la région – via éventuellement la création de segments de niche tels que la Bourse PME – permettrait à ces entreprises de diversifier et équilibrer leurs sources de financement, surtout dans un contexte économique où les conditions d’octroi de crédit bancaire se durcissent.