La violence des ouragans et événements climatiques estivaux, claire signature du changement climatique en cours, nous rappelle l’ampleur de la menace qu’il représente et l’ardente nécessité d’en réduire aussi vite que possible les causes, d’origine anthropique : les émissions de gaz à effet de serre (GES). Deux ans après l’Accord de Paris sur le climat, la France va organiser le 12 décembre une journée consacrée au financement de la transition énergétique. Quels sont les grands enjeux de ce financement ?
Rappelons d’abord que l’humanité émet annuellement plus de 50 milliards de tonnes de GES alors qu’une « trajectoire 2 °C » suppose qu’elle n’en émette plus qu’une vingtaine par an en 2050, après avoir fait plafonner ses émissions d’ici trois ans. Nos économies doivent être transformées en profondeur, ce qui suppose en particulier une mutation de nos infrastructures et tout particulièrement de notre urbanisation. Les sommes à mobiliser sont importantes : le rapport New Climate
Les économistes sont largement convaincus de la nécessité que soient généralisées des politiques et mesures visant à donner un coût croissant au carbone, directement ou indirectement, pour inciter l’ensemble des acteurs à réduire leurs émissions de GES et à développer des solutions « bas carbone ». Insistons sur le fait que mettre un prix au carbone, c’est rendre plus profitables, donc finançables, les projets « verts ». Il peut s’agir de normes et règlements, de taxes ou de quotas (comme le marché ETS en Europe). Le rapport
Mais aujourd’hui, seules 12 % des émissions mondiales sont couvertes par un dispositif de taxes ou quotas. Par ailleurs, en moyenne, les niveaux de prix du carbone atteints sont trop faibles pour accélérer la mutation à réaliser. Il est donc nécessaire de mobiliser d’autres instruments en complément et notamment dans le secteur financier.
En 2015, nous avons proposé dans le rapport
Compte tenu de l’ampleur du sujet, nous nous limiterons à la seule question de la nécessaire « régulation climatique » de la finance en France et en Europe, dans l’objectif de réussir le financement de la transition énergétique.
La prise en compte des risques climatiques
Plusieurs instances ont émis des recommandations volontaires ou obligatoires invitant les acteurs financiers à mesurer leurs risques liés au climat et à les analyser.
Le Conseil de stabilité financière (FSB) a reconnu, par la voix de son président Mark Carney, gouverneur de la Banque
La Task Force on Climate-related Financial Disclosures (TCFD) mise en place par le FSB et présidée par Michael Bloomberg a rendu en juin 2017 son rapport final : des
La France a voté une loi, l’article 173 de la loi transition énergétique (LTECV) visant à rendre obligatoire de la part d’émetteurs, d’investisseurs et de gestionnaires d’actifs, la communication d’informations relatives à la manière dont ils contribuent au changement climatique et à son atténuation. De son côté, l’ACPR a réalisé un
Le fléchage et la réallocation des capitaux
La lutte contre le changement climatique ne peut se limiter à une analyse publiée des risques qu’il induit. Les financements (tant en dette qu’en capital) doivent être progressivement davantage orientés : il s’agit de les éloigner des activités carbonées et de les rapprocher des activités décarbonées ou « décarbonantes » (sans perdre bien sûr de vue les autres risques que représente toute activité). L’activité financière ne peut être considérée comme neutre au regard de l’enjeu climatique. Si elle se limite à financer sans discernement l’existant, elle finance de fait une économie « 4 °C ». À titre d’exemple, un portefeuille de titres qui refléterait la composition du Stoxx600 serait clairement aligné sur une trajectoire incompatible avec l'objectif de l'Accord de
Cependant, le signal prix carbone mis en place actuellement est insuffisamment attractif pour changer à la bonne échelle les choix d’allocation des banques. Il est donc nécessaire de recourir aux leviers puissants qu’ont en main les banques centrales et les régulateurs.
Mesurer et reporter l’impact climat des portefeuilles des banques centrales
Depuis mars 2015, la BCE achète mensuellement, par le biais de son programme d'allocation quantitative, entre 60 et 80 milliards d'euros de cautionnements souverains européens. L'objectif déclaré du quantitative easing (QE) était d'augmenter l'inflation et de relancer l’économie européenne. En juin 2016, la BCE a élargi la liste des actifs éligibles pour inclure les obligations de sociétés. Depuis lors, les banques centrales nationales de l'Eurosystème ont directement acheté plus de 75 milliards d'obligations de sociétés. Selon les enquêtes effectuées par
De même, les actifs éligibles comme collatéral auprès de la BCE pour obtenir des liquidités de sa part pourraient également favoriser les industries fossiles. La possibilité d’utiliser un titre comme collatéral auprès de la BCE le rend en effet plus attractif pour les institutions financières car il peut potentiellement être immédiatement échangé contre de la liquidité auprès de la BCE. Cette option se reflète dans le prix de ce titre et peut se traduire par des effets concrets en termes d’investissement dans
En tant qu’institutions publiques, les banques centrales ont un devoir d’exemplarité qui se reflète dans le choix des titres achetés ou éligibles comme collatéral. L’application d’un équivalent de l’article 173 aux banques centrales permettrait d’avoir une photographie des choix qu’elles font implicitement ou explicitement, donc d’évaluer de quelle manière elles contribuent ou non à la transition énergétique. Comme indiqué plus haut, cela nécessite l’application d’une méthodologie qui permet de mesurer l’ensemble des émissions induites et
Cette première étape est donc indispensable pour permettre aux banques centrales de prendre conscience des risques et de développer des stratégies, et pour inciter les banques à prendre également conscience de l’impact de leurs actions de financement.
Quantitative easing et collatéraux verts
Une fois la photographie faite, il est possible de faire évoluer la stratégie. Comment faire ? En privilégiant dans la politique d’achat et de refinancement des titres relativement moins carbonés. Très concrètement, il serait possible d’appliquer une
De même, il serait possible d’élargir la liste des actifs éligibles comme collatéral aux obligations vertes. Cela permettrait à ces actifs de bénéficier des avantages liés aux possibilités d’être échangés contre des liquidités auprès de la BCE au même titre que les actifs figurant actuellement sur cette liste. Cela rapprocherait également cette liste d’un portefeuille compatible avec un objectif de 2 °C.
Adapter les exigences en capitaux propres
En Europe, les financements bancaires représentent 60 à 80 % des financements
La méthode la plus efficace pour les inciter à le faire est d’intégrer un facteur de pondération dans le calcul servant à établir le ratio de besoins en capitaux propres des banques. Il pourrait être introduit dans l’évaluation des actifs pondérés par le risque (Risk Weighted Assets – RWA), permettant le calcul du montant minimum de capital requis en fonction de leur niveau de risque. La Fédération bancaire française (FBF) a proposé un facteur de réfaction sur les « financements verts », le green supporting factor (GSF), pour orienter les investissements vers la transition énergétique. L’enjeu est également de reconnaître à ces investissements « le bénéfice macroprudentiel de ces actifs sur la probabilité d’occurrence des
Symétriquement à ce GSF, il est important de reconnaître le caractère potentiellement déstabilisant des actifs carbonés, porteurs du risque de transition. Pour en freiner le financement, nous avons proposé avec Mireille Martini et Abdeldjellil
Comment définir les secteurs et/ou les actifs financés profitant d’un bonus et ceux pénalisés par un malus ? La FBF propose pour le GSF de s’appuyer sur la nomenclature de la Climate Bonds Initiative ou du label TEEC (Transition énergétique et écologique pour le climat). Mais il serait possible d’aller plus loin en mesurant chaque actif
Pour des raisons de protection contre le risque systémique, il est parfois opposé au GSF qu’il conduirait à réduire de manière excessive le buffer de capital des banques considéré comme déjà trop bas. La proposition d’un bonus-malus permet de traiter séparément les deux questions. Ce bonus-malus serait un puissant moyen d’incitation pour les banques dont on sait que les diverses enveloppes de financement sont principalement déterminées par le RWA. La question du niveau moyen des capitaux propres peut être posée par ailleurs.
Conclusion
Le financement de la transition énergétique sera assuré en large partie par le secteur financier privé et donc, en Europe, par les banques. Il est essentiel que ces acteurs aient un intérêt spécifique à orienter leur financement vers les actifs bas-carbone. Ils en seront incités par la croissance annoncée de manière crédible du prix du carbone, Mais il faut mobiliser d’autres leviers comme une allocation plus verte des rachats et refinancements de la Banque Centrale et le bonus-malus présenté rapidement ici.