Depuis le début de l’été, la question des taux négatifs fait l’actualité chaque semaine. Cela fait pourtant cinq ans – le 11 juin 2014 exactement – que la Banque Centrale Européenne applique des taux négatifs aux dépôts des banques. Dès lors, pourquoi cette agitation aujourd’hui ? La raison est simple : le coût des taux négatifs était jusqu’à présent entièrement supporté par les banques, sans être répercuté à leurs clients. La situation est en train de changer : certaines banques allemandes ou suisses (la Banque Nationale Suisse applique un taux négatif de 0,75 % aux dépôts des banques, contre 0,40 % pour la Banque Centrale Européenne) affichent désormais ouvertement une politique de facturation des dépôts pour leurs clients corporate ou leurs gros clients privés. Un pas important a été franchi, ouvrant la voie à des bouleversements majeurs dans la tarification des dépôts dans l’ensemble de l’Europe.
Plus de 20 milliards d’euros d’intérêts négatifs
Selon une étude de Deposit Solutions parue en juin, les banques de la zone euro ont payé 21,4 milliards d’euros d’intérêts négatifs à la BCE entre juin 2014 et mai 2019. L’étude montre que la tendance s’accélère : 83 % de ce montant, soit 17,4 milliards, se concentre sur les années 2016-2018 et pour la seule année 2018, la charge pour les banques représentait 7,5 milliards d’euros.
Les trois pays les plus contributeurs sont l’Allemagne, la France et les Pays-Bas : les banques de ces trois pays contribuent à elles seules à 70 % de la charge d’intérêt négatif de l’ensemble de la zone avec, sur la période 2016-2018, un coût de 5,7 milliards en Allemagne, 4,1 milliards en France et 2,5 milliards aux Pays-Bas. Si on intègre la Suisse, les banques helvètes viennent s’insérer en deuxième position, avec l’équivalent de 4,6 milliards d’euros d’intérêts négatifs payés sur la période.
Les projections réalisées à partir des données des premiers mois de l’année 2019 montrent que le coût continue de progresser, de façon variée selon les pays. La progression 2019 est particulièrement marquée en France.
Une forte augmentation de la charge d’intérêt en France en 2019
Rapporté au résultat, le coût des intérêts négatifs est resté pour les banques française dans la moyenne européenne. Il représentait en 2018, 4 % du résultat avant impôt des banques, à comparer à une moyenne de 4,3 % pour l’ensemble de la zone euro. Nous sommes encore loin des chiffres de 9,1 % des profits constatés en Allemagne, ou 13,1 % en Suisse.
Cependant, les données relevées sur les premiers mois de 2019 montrent une accélération marquée pour l’année en cours. La croissance annuelle de la charge d’intérêt en France était restée modérée ces dernières années par rapport au reste de la zone euro : +78 % en 2017 (contre +89 % en Eurozone) et +12 % en 2018 (Eurozone +15 %). En 2019, le coût annualisé des intérêts négatifs pour les banques françaises est de 1,85 milliard, soit une hausse prévisible de 8 %, à comparer à seulement +0,1 % en Eurozone. Face à cette augmentation, les banques françaises vont-elles à leur tour répercuter à leurs clients les taux négatifs ?
Un modèle économique en question
En mars de cette année, Mario Draghi, président de la Banque Centrale Européenne, déclarait : « La façon dont les taux négatifs affectent la profitabilité d’une banque dépend avant tout du modèle économique que la banque a mis en place. » Quel modèle adopter alors : les banques doivent-elles facturer des taux négatifs à leurs clients, augmenter leur tarification, refuser les dépôts ? Toutes ces actions relèvent d’une seule et même stratégie consistant à reporter sur les clients la charge des intérêts négatifs. Cette approche est risquée, car en procédant ainsi, les banques mettent en péril la relation client.
En France, où les comptes courants ne sont pas rémunérés, il est peu probable que les banques se mettent à appliquer des taux négatifs aux dépôts. On a cependant constaté une hausse significative des frais de tenue de compte et, pour les clients les plus importants, le montant des dépôts est aujourd’hui pris en compte dans la négociation globale des frais bancaires.
Dans une situation concurrentielle renforcée par l’arrivée de nouveaux acteurs, banques en ligne et FinTechs, comment éviter de perdre des clients épargnants au profit d’établissement qui peuvent se montrer plus agressifs commercialement, ou qui sont simplement structurellement emprunteurs et donc capables de rémunérer les dépôts ?
Une nouvelle voie rendue possible par l’open banking
Entre perdre de l’argent ou perdre le client, il existe une autre voie, rendue possible par l’innovation technologique et l’open banking. Les banques ont en effet la possibilité aujourd’hui d’adopter une stratégie de plateforme ouverte pour proposer les placements d’établissements tiers dans le cadre de la relation client existante. En intégrant l’open banking dans sa stratégie commerciale, une banque peut incorporer dans son offre des produits d’établissements tiers qui sont prêts à verser des intérêts pour accéder aux dépôts de ses clients. Ainsi, au lieu de subir le coût de l’argent placé à la BCE, elle peut transférer ses excédents de liquidité à d’autres institutions tout en préservant son bilan et en satisfaisant ses clients. Elle peut même générer plus de business auprès de ses clients et en gagner de nouveaux. Pour de nombreuses banques, la contrainte de réduire la charge des taux négatifs devient alors une opportunité.