Investissement

Quel rôle pour le Private Equity dans l’ingénierie financière post-covid ?

Créé le

28.06.2021

Le Master 225 – Finance d’Entreprise et Ingénierie Financière a inauguré les House of Finance Days le 8 mars 2021, en organisant la conférence sur le thème du Private Equity dans l’ingénierie financière post-covid.

Laurent CAMILLI, CEO de Clearwater International et parrain de la 40e promotion du Master 225, Olivier PINAUD, rédacteur en chef de l’Agefi, et Maurice NUSSENBAUM, président de SORGEM Evaluation et fondateur du Master 225, ont respectivement introduit, animé et conclu la conférence.

Franck CEDDAHA, Managing Partner chez Degroof Petercam, Cécile MAYER-LÉVI, Head of Private Debt à Tikehau Capital, Matthieu PIGASSE, Partner chez Centerview Partners, et Marie-Victoire ROZÉ, Senior Managing Director à Ardian, ont partagé leurs opinions sur les tendances du capital-investissement, et notamment les exigences accrues de due diligence, l’inflation du prix des transactions, le marché secondaire et l’arrivée des SPAC comme potentiels concurrents.

Mathieu BLANC, Co-Head chez RAISE Investissement, Hélène BOURBOULOUX, Associée-gérante à FHB, Cédric COLAERT, Partner Restructuring chez Eight Advisory, Saam GOLSHANI, Partner chez White & Case, et Delphine INESTA, CEO d’Arcole Industries ont ensuite abordé le rôle du Private Equity dans la crise et dans la relance. L’accompagnement des participations confrontées à des difficultés, les stratégies de retournement ou encore les ressorts juridiques en matière d’insolvabilité ont été les sujets discutés*.

Face à la crise sanitaire, le marché du capital-investissement a montré des fondations solides. En effet, les fonds d’investissement ont su mettre en avant leur forte capacité d’adaptation, avec de nombreuses interventions au chevet des entreprises en portefeuille. Cette réactivité est permise par une excellente anticipation des risques, grâce aux processus rigoureux de due diligences en amont des investissements. L’objectif est de comprendre ce qui « empêche [les dirigeants] de dormir la nuit » selon Cécile Mayer-Lévi. De cette façon, les fonds d’investissement s’assurent de bien comprendre les enjeux et les risques autour de l’entreprise. Cette gestion du risque explique en partie les performances élevées et relativement stables dans l’histoire du capital-investissement.

Néanmoins, l’inflation observée sur cette classe d’actif est aussi responsable de cette performance. La multiplication des acteurs pour un nombre de cibles limité entraîne mécaniquement une hausse des prix. Selon Laurent Camilli, le phénomène de « fly-to-quality » était particulièrement présent en 2020, les fonds ayant fait des offres d’achats à des prix supérieurs pour acquérir des entreprises résilientes aux facteurs exogènes. Aussi, les acquisitions sont financées par des leviers d’endettement de plus en plus élevés (6 voire 7 fois l’EBITDA) permis par les politiques accommodantes actuelles. Toute la question est de savoir si cette croissance des multiples a vocation à durer dans le temps. Les performances sont donc issues de prises de risque plus importantes. Franck Ceddaha appelle à la prudence, et rappelle qu’il « ne faut jamais oublier que le risque va se matérialiser ».

Quel futur pour un marché du Private Equity qui arrive à maturité ?

Malgré une baisse probable des rendements à terme, le marché du Private Equity devrait continuer à croître. De 30 milliards de dollars dans le monde il y a 30 ans, il représente aujourd’hui 6 000 milliards de dollars et devrait atteindre 15 000 milliards de dollars dans les cinq à dix prochaines années. Une des causes d’un tel phénomène est la liquidité croissante du capital-investissement, historiquement illiquide. Auparavant, les Limited Partners (investisseurs institutionnels auprès desquels les sociétés de gestion lèvent des fonds pour une durée qui oscille aux alentours de 10 ans) devaient attendre la liquidation du fonds pour voir la performance se matérialiser. Il leurs est désormais possible de revendre leurs parts plus rapidement. D’après Marie-Victoire Rosé, « il est devenu tout aussi facile de vendre un actif non coté en quelques mois avec une décote assez faible, que de vendre pour le même montant un actif coté ». Les vendeurs utilisent le marché du secondaire pour cristalliser leur performance, faire des arbitrages ou accélérer des changements de stratégies. Les levées de fonds record sur le marché du capital-investissement offre de belles perspectives au marché secondaire dans les prochaines années.

Par ailleurs, cette quête de liquidité apparaît nécessaire face à l’émergence des SPAC (Special Purpose Acquisition Company) dont la stratégie d’investissement est similaire à celle du Private Equity. Il s’agit de véhicules cotés dont l’unique objectif est l’acquisition d’une ou plusieurs entreprises à moyen terme. Une première acquisition majeure doit être réalisée dans un délai de 24 mois, après validation de l’Assemblée Générale des actionnaires par une majorité qualifiée (2/3 à 75 %). Un investisseur ayant voté contre l’opération a le droit de se rétracter et d’être remboursé à 100 %. La rapidité de mise en place, le recours à des outils financiers classiques (effet de levier, Management Package…) pour réaliser des opérations d’envergure et la liquidité font partie des avantages associés aux SPAC. Certains voient à travers ces « chèques en blanc » l’émergence d’une concurrence pour le Private Equity, là où d’autres y voient un outil financier complémentaire. Pour Matthieu Pigasse, « les SPAC s’inscrivent à rebours du Private Equity, mais les deux sont en réalité très complémentaires ». Les SPAC pouvant à la fois être de potentiels concurrents des fonds à l’entrée comme de potentiels acheteurs de sortie, leur démocratisation aura une influence certaine sur le marché du capital-investissement.

Le marché de cette classe d’actif est donc à un stade critique de son développement et connaît encore de profondes mutations. L’unité de compte « CNP Relance et Climat », récemment commercialisée par CNP Assurances et Tikehau Capital, illustre notamment deux tendances évoquées lors de la conférence. La première est l’ouverture du Private Equity aux investisseurs individuels, alors que la classe d’actif était historiquement réservée aux institutionnels. De cette façon, le Private Equity sera d’autant plus en mesure de capter l’épargne accumulée pendant la crise sanitaire. La seconde tendance est le développement des problématiques environnementales, sociales et de gouvernance dans le suivi des participations. Ces axes vont à terme devenir des avantages compétitifs nécessaires à la survie des entreprises.

Quel rôle pour le Private Equity face à la crise et dans la relance ?

Paradoxalement, le nombre de défaillances a connu une forte baisse en 2020 en France. Les mesures gouvernementales comme le chômage partiel, les PGE ou les prêts participatifs ont permis aux entreprises de survivre face à la crise sanitaire. Le soutien des fonds d’investissement apparaît comme d’autant plus important.

Selon une étude menée par PwC et France Invest après le confinement du printemps 2020, les dirigeants d’entreprises comptant un actionnaire financier au capital étaient plus confiants. D’une part, les fonds ont pu partager immédiatement l’expérience acquise auprès d’autres participations ainsi que le support de nombreux conseils avec qui ils ont l’habitude de travailler. D’autre part, ils ont su anticiper la reprise de l’activité. Globalement, le Private Equity proposera un accompagnement sur-mesure des participations, « du fait de sa connaissance intime des cibles dans lesquels il est investi, et disposera des liquidités nécessaires pour accompagner les firmes » analyse Maurice Nussenbaum. La relance passera par des augmentations de capital nécessaires au redémarrage et au développement pour de nombreuses firmes. Mathieu Blanc affirme que même « les entreprises dont le business model est solide vont avoir besoin de fonds propres et RAISE sera là pour les accompagner ».

En effet, la levée progressive des mesures publiques de soutien dans un futur proche risque de provoquer une vague de défaillances. C’est pourquoi une accélération de l’activité des fonds de retournement est attendue. La stratégie de ces fonds se matérialise par une prise de participation majoritaire pour apporter des changements structurels à travers un plan de redéploiement. Ces fonds, minoritaires dans le paysage du capital-investissement en France, ont su développer un réel savoir-faire dans l’accompagnement total des entreprises en difficultés. Les équipes d’investissement, « en plus d’être des investisseurs aguerris, doivent être aux côtés des salariés dans les entreprises et les usines » souligne Delphine Inesta. Pour cela, les fonds peuvent s’appuyer sur des aides pour maintenir les investissements à travers le dispositif France Relance, mais également profiter d’un droit français bien outillé pour la prévention et le soutien des entreprises.

Dans un premier temps, l’objectif pour les entreprises en difficulté est de trouver un accord rapide entre actionnaires et créanciers. Le droit du retournement français permet notamment d’anticiper des situations complexes à travers des procédures de prévention (mandat ad hoc et conciliation). Fortes de leur succès, elles ont inspiré des procédures similaires au niveau européen, en Allemagne et encore aux Pays-Bas. Cependant, le droit français compte deux principaux défauts : la place de l’actionnaire qui ralentit les procédures et le retard concernant les comités de créanciers. Pour répondre à ces faiblesses, Hélène Bourbouloux estime que « les acteurs du Private Equity ont apporté une solution ou facilité la transmission dans la majorité des cas » et que « la transposition de la directive européenne va conduire en France à la création des classes de créanciers qui [les] corrigeront ».

De plus, Saam Golshani rappelle que « l’arsenal juridique offre un cadre précis et favorable aux nouveaux investisseurs : cadre sécurisé, défense de leurs droits, sûretés accordées, environnement transparent ». Ces procédures visent à replacer l’entreprise au centre des discussions et à fluidifier les négociations pour sortir rapidement d’un contexte de crise. Les fonds de Private Equity, grâce à leurs nombreux conseils sauront orienter au mieux leurs participations et faciliter les transmissions dans ce cadre juridique.

Dans un second temps, il sera essentiel de maintenir les investissements à des niveaux élevés pour éviter un choc de compétitivité à moyen terme. Il est attendu un phénomène de consolidation dans de nombreux secteurs. Selon Hélène Bourbouloux, « ces opérations prendront une place importante dans la relance et dans le soutien des entreprises en difficulté ». Grâce à leur expérience, les fonds de capital-investissement pourront accompagner leurs participations afin de réaliser des acquisitions ou des cessions – en outre, saisir des opportunités pour acquérir des avantages compétitifs.

Néanmoins, il sera nécessaire de trouver des sources de financement pour maintenir l’investissement des entreprises. Or, les entreprises industrielles ayant souscrit un PGE ne seront pas en mesure de se réendetter, car elles seront déjà en difficulté pour les rembourser. D’après Cédric Colaert, « pour rembourser les PGE, il va falloir doubler la rentabilité des entreprises, ce qui semble impossible ». Aussi, à l’heure où l’on souhaite créer des champions européens capables de concurrencer les géants américains et chinois, les problématiques de souveraineté s’ajoutent aux exigences de maintien de l’investissement et de solvabilité. De fait, les mesures de relance devront s’apprécier au niveau gouvernemental et européen, le Private Equity ne pouvant pas résoudre seul tous ces défis.

Pour conclure, Saam Golshani considère que « le rôle du Private Equity est d’être un acteur de la destruction créatrice. Les actionnaires du Private Equity ont cette capacité à savoir prendre leurs pertes mais également à voir les opportunités. »

À retrouver dans la revue
Revue Banque NºHOF2021