L’environnement de taux bas ou même négatifs que nous connaissons aujourd’hui va très probablement perdurer sur le moyen et le long terme : il n’est pas la conséquence exclusive de la politique monétaire de la Banque Centrale Européenne, mais a également des raisons macroéconomiques et financières dont la principale est la faiblesse de la demande globale dans le monde. Cette faiblesse est due à une épargne élevée, en lien avec le vieillissement de la population dans les économies occidentales et un manque de dynamisme de l’offre.
Les taux bas peuvent avoir des impacts positifs pour l’industrie bancaire dans la mesure où ils permettent d’entretenir un climat favorable aux affaires : en valorisant les actifs patrimoniaux, ils créent un effet de richesse qui favorise la consommation et l’investissement. Ils améliorent de plus la solvabilité des emprunteurs en diminuant le coût de la dette.
Néanmoins, les impacts négatifs l’emportent largement. En effet les taux bas pèsent sur la marge nette d’intérêt des banques de détail, composante qui représente près de 50 % du Produit net bancaire (PNB) des banques françaises (voir graphique).
Les banques ne peuvent plus se contenter de leur activité initiale de transformation
Les activités traditionnelles de la banque de détail sont celles les plus touchées (voir schéma). Les banques de détail doivent donc se désensibiliser au niveau des taux et continuer à développer leur PNB.
Pour la composante marge nette d’intérêt du PNB, les banques pourraient être tentées de jouer classiquement sur l’effet prix et l’effet volume. Cependant, si l’on prend l’exemple du crédit immobilier, cette stratégie rencontre rapidement certaines limites. Concernant les prix, les banques se livrent entre elles une concurrence farouche pour octroyer des crédits. Elles ne peuvent donc unilatéralement augmenter de manière significative leurs taux, au risque de voir leurs clients partir vers un autre établissement. Concernant l’effet volume, le Haut Conseil à la stabilité financière a douché à la mi-décembre 2019 les ambitions de développement commercial des banques en recommandant fortement à ces dernières de limiter la durée des prêts immobiliers à 25 ans et à scrupuleusement respecter un ratio de 33 % entre les échéances de prêts et les revenus nets de l’emprunteur.
Pour la composante commissions bancaires, leur développement est susceptible d’être freiné par les pouvoirs publics, conjoncturellement comme en décembre 2018 avec le gel tarifaire imposé lors de la crise sociale des gilets jaunes, ou plus structurellement avec le plafonnement par la loi de certaines commissions telles que les commissions d’intervention. De plus, les banques sont confrontées à l’arrivée de nouveaux acteurs qui viennent les concurrencer sur certains de leurs services traditionnels : une étude du cabinet de conseil Accenture parue en 2019 prédit ainsi que les banques vont perdre 15 % à l’échelle mondiale de leurs commissions sur les paiements.
Enfin, concernant les commissions sur les produits d’épargne, les banques de détail françaises butent sur le fait que l’épargne des Français est essentiellement investie en produit de taux (65 %). Or ces produits de taux ont soit des rendements négatifs (dépôts à vue), soit des rendements en berne (assurance vie), et ne permettent donc plus aux banques de percevoir des commissions confortables. Tout l’enjeu pour les banques est donc de pousser les épargnants français à changer leurs comportements pour aller vers des produits plus rémunérateurs tels que les produits de fonds propres, quitte à surmonter leur aversion au risque.
Cela suppose néanmoins que les banques continuent à faire progresser l’expertise financière de leurs conseillers afin de pouvoir orienter leurs clients vers les bons produits et ne pas faillir au devoir de conseil qui leur est imposé par la réglementation française.
Les banques ne peuvent donc plus se contenter de leur activité initiale de transformation, mais doivent se développer encore davantage dans les activités de service pour trouver de nouvelles sources de profits quitte à s’éloigner de leur cœur de métier traditionnel.
L’open banking : de nouvelles opportunités business
Elles doivent pour cela saisir toutes les nouvelles opportunités business qu’apporte l’open banking. Tout l’enjeu pour les banques est désormais d’optimiser les données qu’elles ont et qu’elles peuvent avoir de la part de tiers pour optimiser les services proposés à leurs clients. Il faut pour cela qu’elles changent de paradigme en passant d’une logique produit (product centric) à une logique client (customer centric). Il s’agit de créer un écosystème avec différents intervenants pour offrir au client une interface lui permettant de couvrir toutes les étapes et tous les aspects d’un projet précis. L’idée est donc de passer pour les banques d’un modèle générateur de marge nette financière, à un modèle de commissions et de partage de profits.
Le modèle de banque de détail en France doit donc se transformer. Pour cela il est fondamental de réfléchir à un plan à dix ans plutôt qu’à trois ans afin de sortir de la politique des petits pas et d'être plus disruptif face à cet environnement de taux, inédit mais très probablement durable.