La Place de Paris serait-elle en péril ? Tel pourrait être le constat à la simple lecture de certains classements internationaux, comme le Global Financial Index (mars 2014) où elle n’apparait qu’à la 26e place mondiale. Le débat sur la pertinence de cet outil de mesure ne fait que commencer (comme récemment celui sur le rang de la France dans l’indice « Doing Business » de la Banque Mondiale). On dira, avec raison, que cet indice repose sur des entretiens auprès d’échantillons peu représentatifs et qu’il ne reflète pas les données économiques. D’où des circonspections à son égard (même la place de Londres n’est pas convaincue par la pertinence des critères). On peut alors changer de thermomètre, et prendre l’indice Xinhua Dow Jones, reposant sur des données quantitatives : la place de Paris y est passée de la 5ème place à la 7ème en quatre ans (au même niveau que la place allemande), talonnée par les pays émergeants. Quel que soit l’outil de mesure, la tendance est la même et souligne le danger. Ceci est d’autant plus paradoxal que le taux d’épargne des Français est l’un des plus élevés en Occident (15,7 % du revenu disponible), ce qui devrait favoriser notre industrie financière. De même, le poids des institutions bancaires françaises dans la finance mondiale, bien qu’ayant diminué, reste important. Il est vrai que l’épargne française est logée dans trois produits phares qui ne sont pas vraiment orientés vers le financement des entreprises : le livret A, l’immobilier et l‘assurance vie. Se pose alors la question : repli, péril, voire déclin ? Quel que soit le choix des termes, le danger est présent.
Alors, d’où vient ce recul ?
Bien sûr, cette perte d’influence de la place financière de Paris n’est que le reflet de celui de la France elle-même. Certes, la question du déclin fait débat. D’aucuns dénonceront ces discours de Cassandre et se voileront les yeux. D’autres estimeront qu’il s’agit là de la prise de conscience d’une fin de cycle de civilisation et que l’avenir se situe dorénavant en Asie. La politique de l’autruche est la politique des faibles ; le fatalisme est la réponse de ceux qui manquent d’ambition pour eux-mêmes et pour leur pays.
Mais pour combattre ce péril, s’il est encore temps, encore faut-il savoir regarder la réalité en face. Le danger est en réalité double : la montée en puissance des places émergeantes et l’environnement propre à la Place de Paris. C’est bien sûr de ce deuxième symptôme qu’il convient de disserter. Or, la maladie est connue et identifiée depuis longtemps : une fiscalité des personnes et de l’épargne ahurissante et décourageante ; un manque de discipline des acteurs eux-mêmes.
Inutile de revenir en détail sur la première de ces deux causes. De nombreux rapports (à commencer par les deux rapports publiés par Paris Europlace en
Un mal français
Ce sont les mêmes qui dénoncent cette fiscalité insoutenable et ce manque de clairvoyance dans l’action économique à long terme des politiciens, mais qui dans le même temps délocalisent leurs équipes à Londres (pour les financiers) ou ailleurs (pour les entreprises). Ce sont les mêmes institutions financières qui jurent la main sur le cœur qu’il faut tout faire pour sauver la Place de Paris et qui ont laissé l’ensemble Euronext (mais aussi Clearnet et la Sicovam) partir sous capitaux étrangers avec le résultat que l’on connait aujourd’hui. Ce sont les mêmes gérants d’actifs qui s’étonnent de l’importance prise soudain par des places financières nouvelles comme Dublin et Luxembourg et qui vont créer des véhicules d’investissement sous ces latitudes réputées plus clémentes, alors que l’analyse fine de ces réglementations n’est pas aussi déterminante en leur faveur. Ce sont enfin les mêmes entreprises émettrices qui alertent du rôle prépondérant dans leur capital des fonds d’investissement étrangers, qui vont ensuite effectuer leurs "road shows" à Londres, New York, Genève ou Tokyo et maintenant Shanghai et Hong Kong.
Comment convaincre la classe politique française de la vérité du discours sur la fiscalité si les discours de promotion de la place de Paris par les professionnels eux-mêmes ne sont pas en adéquation avec leurs actes ? Il y a là un Mal français (Alain Peyrefitte, 1976) qui explique en partie le déclin de notre pays. Un manque de confiance de ces citoyens dans ses élites, mais plus surprenant, un manque de confiance de ces élites vis-à-vis d’elles-mêmes ! Ce qu’avait dénoncé Christopher Lasch en son temps dans la Révolte des élites (1996). Mais c’est là un autre débat.
Bien sûr, sans de profonds changements de la fiscalité des entreprises, des personnes et de l’épargne, la Place de Paris ne pourra pas espérer redresser la pente et envisager un avenir positif. Il s’agit là d’une responsabilité première des politiciens. Mais sans la mobilisation des acteurs eux-mêmes pour dynamiser cette place financière, au-delà des discours, mais dans les actes, il ne sert à rien de blâmer la classe politique puis se désespérer de ce déclin.
Identifier nos échecs et en tirer les conséquences
Que faire ? Tout d’abord identifier nos échecs et tirer les conséquences de ceux-ci.
Ainsi, la place de Paris a récemment perdu la bataille des infrastructures de marchés sur les produits dérivés. Le Matif et le Monep ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, dominés en Europe par Eurex et Liffe. Certes les banques françaises sont très actives et même dominantes en Europe en dérivés actions de gré à gré. Mais une partie de leurs activités sont logées à Londres…. De même, Euronext a développé des marchés compétitifs sur les matières premières : marché du blé et de la pomme de terre. Mais ce ne sont pas ces « succès » qui redynamiseront les bourses de produits dérivés en France. La cession d’Euronext par ICE est sans doute l’occasion – à saisir ! – pour relancer une nouvelle stratégie dans ce domaine. Comme plus globalement de créer un nouvel ensemble boursier compétitif dans la
Se positionner sur les expertises de la Place de Paris
Paris dispose pourtant de secteurs où l’expertise est reconnue mondialement. Ce sont sur celles-ci qu’il faut faire porter les efforts en priorité (la lecture des rapports de Paris Europlace en dresse une longue liste !). Il s’agit notamment des activités de gestion d’actifs (la France se positionne à la deuxième place dans le monde pour la gestion collective derrière les États-Unis et la deuxième en Europe pour la domiciliation juridique des fonds), celles de conservation d’actifs (3 des 10 acteurs mondiaux sont français), mais aussi le financement d’actifs ou de projets. Sans oublier les acteurs récents dans des secteurs clés comme ceux des paiements, ou du financement alternatif.
Il conviendra alors collectivement de définir des priorités. Ce qui nécessite une gouvernance adéquate de ces projets, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui (Le Haut Comité de Place mis en place en 2007 à Bercy n’a pas rempli pas son rôle). L’exemple de la City est à cet égard instructif où acteurs privés et publics travaillent la main dans la main pour le développement de la Place de Londres et où les pouvoirs publics locaux (à commencer par la City of London) apportent une aide financière substantielle à la Place de Londres dans son action de marketing et de lobbying. Compte tenu du nombre d’emplois en jeu dans la région Ile de France, il serait urgent que tant la ville de Paris que la Région dotent la Place de Paris de moyens à la hauteur de ces enjeux.
Il est probable que dans la course au classement, la Place de Paris continuera de perdre des places compte tenu de la montée en puissances des économies émergentes. Elle doit capitaliser sur son rôle au sein de la zone euro, comme étant la première place au sein de cette zone. Elle doit aussi se tourner franchement vers les marchés émergeants comme l’Afrique du nord qui sont aux portes de l’Europe et vers lesquels elle bénéficie d’une proximité géographique et culturelle évidentes. Les engagements des acteurs privés doivent être suivis d’actes. La mobilisation des acteurs publics doit, elle-aussi, se concrétiser. Ce n’est qu’à cette double condition que la Place de Paris pourra repartir de l’avant et se positionner comme le leader de la zone euro. C’est un enjeu stratégique pour le financement de notre économie et la préservation de notre souveraineté économique nationale.