Avril 2010-avril 2014

Quatre années de crise : une tétralogie grecque ?

Créé le

19.05.2014

-

Mis à jour le

02.06.2014

La Grèce est revenue récemment sur les marchés financiers avec succès. Pour autant, ce retour salué par les investisseurs ne peut faire oublier la descente aux enfers d’un pays aujourd’hui exsangue.

Dans la Théorie de l’Emploi et de la Monnaie (1936), Keynes dénonce le fait que les cours de Bourse reflètent davantage la perception des investisseurs que la valeur intrinsèque des actions. Selon lui, la Bourse n’est rien d’autre qu’un concours de beauté. Par cette analogie, l’économiste indique que le gagnant est le plus souvent celui qui fait l’objet d’un consensus général.

Bien avant Keynes, les Grecs anciens parlaient de concours dans leur divertissement qu’était le théâtre ; c’était le temps des tétralogies, telles celles d’Euripide. Une tétralogie est un ensemble de quatre pièces, qui se décomposent en trois tragédies et un drame satirique.

Alors les quatre années de crise grecque contemporaine épousent-elles la trajectoire de ces concours dramatiques présentés par les Grecs anciens ?

Tragédie I : l’aide du FMI

La Grèce contemporaine connaît ses premières difficultés le 8 décembre 2009, lorsqu’elle est dégradée au rang de BBB+ par Fitch, avec perspective négative [1] ; le gouvernement nouvellement élu découvre alors l’ampleur de la dette publique « cachée » par le gouvernement précédent, et arrangée quelques années plus tôt, en 2001, grâce aux trucages de Goldman Sachs, pour que le pays satisfasse aux attentes de l’eurozone pour y entrer. Mais « le temps dira tout à la postérité. C’est un bavard, il parle quand on ne l’interroge pas », nous enseigne Euripide, repris par le compilateur grec Strobée, qui rajoute une autre citation : « Plutôt qu’une richesse acquise sombrement, il vaut mieux posséder une bourse modeste mais gagnée sans que l’autre en subisse tourment. » Si la richesse de la Grèce affichée en 2001 était davantage falsifiée qu’« acquise sombrement », il est indéniable que la crise de la dette souveraine grecque, qu’on peut surnommer financière, a fait subir des chocs extra-financiers au peuple hellénique. À l’époque, en 2001, puis en 2009 lorsque la vérité est découverte, nous n’en étions qu’au prologue d’une crise qui perdure encore !

Le 11 avril 2010, un plan d’aide est lancé en faveur de la Grèce, émanant des entités regroupées aujourd’hui sous le nom connu du grand public de Troïka, à savoir l’Union européenne, la Banque Centrale Européenne et le FMI.

Le 24 avril 2010, la Grèce demande officiellement une aide au FMI.

Le dimanche 2 mai 2010, avant l’ouverture des marchés asiatiques, alors que le marché interbancaire est tout aussi bloqué – voire inexistant – qu’en septembre et octobre 2008, paroxysme de la crise financière stricto sensu, le FMI et l’Eurozone s’accordent pour une aide globale de 110 milliards d’euros.

C’est la première tragédie.

Tragédie II : les plans d’austérité

Le 6 mai 2010, en conséquence directe de l’aide financière accordée, le gouvernement grec annonce son premier plan d’austérité. Parmi les sources d’économies annoncées, on relève :

  • une hausse des taxes sur les alcools de 20 % et sur le tabac de 60 % ;
  • un relèvement de la TVA de 19 à 21 % ;
  • une hausse des impôts de succession ;
  • la diminution des 13e et 14e mois des fonctionnaires (respectivement de 30 et 60 %) ;
  • la baisse des salaires des entreprises publiques de 7 % ;
  • le gel des pensions des secteurs privé et public ;
  • une hausse de la durée des cotisations retraite (de 37 à 47 années) et le recul de 5 ans de l’âge de la retraite pour les femmes (65 ans, calqué sur celui des hommes).
Un an plus tard, le 29 juin 2011, un deuxième plan d’austérité est annoncé. On relève alors les éléments suivants :

  • l’abaissement du seuil de l’impôt de 12 000 à 8 000 euros de revenus annuels ;
  • l’établissement d’une taxe dite de solidarité sur les revenus (allant de 1 à 5 %) et d’une taxe professionnelle de 450 euros pour les auto-entrepreneurs ;
  • l’augmentation des taxes sur le pétrole ;
  • le durcissement des critères des allocations familiales ;
  • des réductions ciblées de salaires dans le secteur public ;
  • l’autorisation de licenciement dans les organismes publics.
Le 21 juillet 2011, l’Eurogroupe décide d’allouer 109 milliards d’euros de fonds publics, auxquels s’ajoutent 50 milliards d’euros de contribution de la part du secteur privé.

Suivront ultérieurement d’autres mesures d’austérité.

Le 7 décembre 2011, un troisième plan d’austérité amène de nouvelles hausses d’impôts, une nouvelle baisse des salaires des fonctionnaires et des réductions drastiques du nombre de salariés dans le secteur public.

Le 10 février 2012, sont décidés :

  • une baisse supplémentaire du salaire minimal de 22 % à 586 euros par mois et d’une baisse du salaire des jeunes de moins de 25 ans de 32 % ;
  • la suppression de 15 000 emplois publics ;
  • la baisse des salaires du secteur privé ;
  • la diminution des dépenses de santé (1 milliard d'euros) et de défense (300 millions d'euros) ;
  • une réduction des investissements publics de 400 millions d'euros ;
  • un programme de privatisation, pour 45 milliards d'euros.
Le 21 février 2012, un deuxième plan d’aide est accordé par l’Eurogroupe à hauteur de 130 milliards d’euros, à verser jusqu’en fin 2014.

C’est la deuxième tragédie.

Tragédie III : le sacrifice des créanciers

Si les multiples tranches financières accompagnées de multiples plans d’austérité, de rigueur et autres réductions drastiques de salaires et retraites se sont inscrites dans ce qu’on a appelé les premières tragédies, une troisième tragédie s’est jouée lorsqu’une partie de la dette grecque a été effacée. Stobée cite encore Euripide, dans son quatrième volume d’Anthologie : « La richesse ? Foutaise absolue chez les hommes. D’un trait, un dieu l’efface, autant qu’un signe écrit. » Les dieux de l’époque ont été remplacés par les créanciers privés qui avaient acheté du papier grec. D’un trait de crayon, la moitié de la dette publique grecque détenue par ces investisseurs privés est effacée. Le pays, représentant 2 % du PIB de la zone euro, a dû restructurer une partie de sa dette ; 107 milliards d’euros de dettes ont été effacés (sur les 206 milliards de titres concernés par le programme d’échange, la Grèce affichant une dette publique totale d’une valeur de 354 milliards d’euros) en février 2012 : les créanciers privés ont décidé, ou ont été obligés, de renoncer à 53,5 % de la valeur faciale des obligations grecques qu’ils détenaient et ont accepté l’allongement des délais de remboursement et la baisse des taux d’intérêt lors de l’échange de leurs anciens titres contre de nouvelles obligations (soumises dorénavant à la loi britannique et non plus grecque). Ces nouvelles obligations sont d’une maturité de 30 ans, portant un intérêt de 2 % jusqu’en 2015, puis de 3 % jusqu’en 2020, puis de 4,3 % ensuite. Au total, la perte s’élève à 72 % de la valeur globale des titres. La BCE, quant à elle, a échangé ses titres à leur valeur d’achat (entre 70 et 80 % de leur valeur faciale), permettant une diminution supplémentaire de la dette hellénique de 5 milliards d'euros [2] .

C’est la troisième tragédie.

Drame satirique : le retour de la Grèce sur les marchés ?

Début 2014, le monde économique parle d’un troisième plan d’aide pour la Grèce, mise sous perfusion jusqu’à fin 2014 seulement.

Mais le 10 avril 2014, la Grèce ressort sur les marchés financiers, après quatre années d’absence, permettant de repousser à ce jour un éventuel troisième plan.

L’emprunt, d’un total de 3 milliards d’euros, est de maturité de 5 ans au taux de 4,75 %. Il a fait l’objet d’une sursouscription à hauteur de 20 milliards d’euros pour 550 investisseurs. L’un des chefs de file de l’emprunt s’appelle JP Morgan, l’autre Goldman Sachs !

Fin avril, le ministre grec parle éventuellement d’un appel supplémentaire aux marchés financiers pour un montant compris entre 3 et 6 milliards d’euros qui devrait être réalisé dans les 12 prochains mois.

Alors la question qu’on est en droit de se poser reste la suivante : cette émission signe-t-elle le retour définitif de la Grèce sur les marchés ? Auquel cas, est-on en mesure de dire que la crise grecque est derrière nous ? L’affirmatif, pour cette réponse, est peut-être de rigueur pour la crise dite financière, elle ne l’est pas pour la crise sociale.

La dette publique représente encore 176 % du PIB ; le déficit public (25 milliards d'euros en 2013 et 4,3 attendus en 2014) est repassé sous la barre des 5 % alors qu’au plus fort de la crise, il atteignait 15,6 % du PIB. Mais ces 5 % sont à nuancer, car ils ne tiennent pas compte des aides des banques. Pour autant, un signe est positif : pour la première fois depuis 2002, le pays affiche un excédent budgétaire primaire, c’est-à-dire hors service de la dette. Nonobstant, en 6 ans, le PIB de la Grèce est passé de 230 à 180 milliards d’euros.

Le pays est exsangue. 27 % de la population active est au chômage, le même taux est de plus de 50 % chez les jeunes de moins de 25 ans. Un quart de la population est passé en dessous du seuil de pauvreté. 3 millions de personnes (sur les 11 millions d’habitants) sont exclues du système de santé. Les fonctionnaires ont vu leur nombre passer de 610 000 à 200 000 et leurs salaires ont été diminués progressivement de moitié. Le secteur privé n’est pas en reste : il a subi, quant à lui, une baisse des salaires minimaux, passant de 750 à 586 euros. Les dépenses dans l’éducation ont diminué de plus du quart. Panagiotis Grigoriou, anthropologue grec, s’indignait en 2012 de ce quedes universités avaient reporté des examens pour cause de manque de papier et que des écoles fermaient pour absence de chauffage.

Que dire des banques également ? Au nombre d’une vingtaine avant la crise, elles ne sont plus que quatre principales. Elles restent, au demeurant, particulièrement fragiles, de par un taux de créances douteuses qui dépasse les 30 %. Elles sont aujourd’hui contraintes de se recapitaliser, comme l’indiquent les stress-tests. Il en est ainsi de la Banque du Pirée qui, le 18 mars 2014, a émis un emprunt de 500 millions d’euros pour 3 ans au taux de 5 %… et a augmenté son capital 8 jours plus tard ; ou d’ AlphaBank [3] qui a émis, le 25 mars, alors même qu’elle est encore notée « CCC », un emprunt de 1,2 milliard d’euros.

« Ce qui commence mal finit mal » disait Euripide ! Espérons que la Grèce moderne n’ait plus de similitude avec celle des tragiques et dramaturges de l’Athènes classique !



1 Cette dégradation sera suivie d’une descente successive que nous avions qualifiée d’« anabase » dans un article écrit dans la Revue Banque en mars 2010 ; le 27 février 2012, Standard & Poor’s dégradait la Grèce au rang de « SD » (Défaut sélectif), après l’avoir notée « CCC » le 14 juin 2011, la reléguant au dernier rang mondial ! Le 18 décembre 2013, la note remontait à « B- ». 2 Karyotis & al. (2013), La Crise en 40 concepts-clés, RB Édition. 3 Banque qui a racheté Emporiki au Crédit Agricole, pour 1 euro symbolique.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº773
Notes :
1 Cette dégradation sera suivie d’une descente successive que nous avions qualifiée d’« anabase » dans un article écrit dans la Revue Banque en mars 2010 ; le 27 février 2012, Standard & Poor’s dégradait la Grèce au rang de « SD » (Défaut sélectif), après l’avoir notée « CCC » le 14 juin 2011, la reléguant au dernier rang mondial ! Le 18 décembre 2013, la note remontait à « B- ».
2 Karyotis & al. (2013), La Crise en 40 concepts-clés, RB Édition.
3 Banque qui a racheté Emporiki au Crédit Agricole, pour 1 euro symbolique.