La réglementation financière décryptée par LABEX-ReFI

Le projet de loi de séparation bancaire français est-il suffisant ?

Créé le

21.02.2013

-

Mis à jour le

08.04.2019

La séparation des activités bancaires prévue dans le projet de loi actuellement en discussion soulève de vives réactions. Gaël Giraud exprime ses doutes quant à l’efficacité des dispositions proposées. Des arguments qui ne convainquent pas les banquiers (lire aussi, dans ce même numéro, le Mois en revue). Le débat s’installe aussi dans Revue Banque.

Déposé en Conseil des ministres le 19 décembre 2012, un projet de loi de « séparation » des banques est examiné par le Parlement depuis la fin janvier 2013. Il repose sur le principe d'une filialisation de certaines activités bancaires et d'un modus operandi de résolution bancaire. Depuis la déclaration à l'Assemblée nationale de Frédéric Oudéa, le 30 janvier, reconnaissant que le projet impacterait 0,75 % des activités du groupe bancaire qu’il dirige, des amendements déposés par la Commission des finances s'efforcent de préciser la part de la « tenue de marché » (market making) qui sera filialisée. Cette fraction sera-t-elle plus significative que dans le texte de loi initial ? Les critères qui entourent désormais la définition des activités de tenue de marché autorisées à rester logées dans la maison mère (amendement Baumel) sont en pratique presque toujours vérifiés et ne permettent pas de discriminer entre le market making et le trading pour compte propre. L'amendement Berger, lui, prévoit que le market making devra être filialisé si son poids dans le produit net bancaire dépasse un certain seuil, mais ledit seuil est livré aux arbitrages de Bercy. De sorte qu'en l'état actuel des choses, il est impossible de dire s'il sera significatif ou non.

Un cantonnement illusoire de la filiale

Deux points, parmi beaucoup d'autres, méritent d'être soulignés.

Le projet français prévoit-il un cantonnement de la filiale ? Les promoteurs du projet soulignent que celui-ci demande que la filiale soit soumise au ratio des grands risques. Ceci suffirait à garantir qu'elle ne peut pas exposer plus de 10 % des fonds propres de la maison mère. Or l' arrêté du 25 août 2010 [1] ne dit rien de tel : 10 % constitue le seuil à partir duquel la Commission bancaire doit être tenue informée, mais n'est pas une borne supérieure d'exposition du capital de la mère. Le seuil prévu par la loi est de 25 %. Encore peut-il être dépassé, dans des circonstances jugées exceptionnelles. Le seul véritable plafond infranchissable est 100 %. On ne peut donc pas considérer que le ratio des grands risques constitue un cantonnement. En l'état, aucune « barrière » n'est prévue par le projet français entre les risques de la filiale et les capitaux de la mère, de sorte que le scénario AIG (premier assureur mondial, avec 11 600 salariés, mis en faillite en septembre 2008 par une microfiliale parisienne de 350 salariés) peut se reproduire.

Concernant la résolution en cas de faillite bancaire, le projet français ne prévoit pas que les apporteurs de capitaux obligataires soient sollicités avant les contribuables. De ce point de vue, il est le plus « faible » de tous les projets européens. La version allemande, en particulier, prévoit bien le bail-in des obligataires. Le texte français est notamment compatible avec le scénario SNS Reaal, cette banque néerlandaise qui, bien que mieux notée en 2011 que BPCE et Société Générale en termes de résistance aux risques extrêmes, a fait faillite début février. SNS Reaal a été renflouée par le contribuable néerlandais sans qu'aucun créancier obligataire sénior n'ait perdu un centime.

La « résilience » des banques universelles en question

Il semble que le Parlement français n'ait pas encore pris la mesure de l'importance de ces enjeux, convaincu que la « banque universelle » est le meilleur modèle bancaire. Or, si l’on considère les dix plus grosses pertes annuelles de banques européennes entre 2008 et 2011, 75 % de ces pertes sont le fait de banques « universelles ». D'après l' OCDE [2] , parmi les huit banques européennes les plus proches de la faillite figurent les quatre banques françaises (« universelles »). Société Générale a perçu 12 milliards de dollars du contribuable américain en 2008. Dexia, pourtant mieux notée que BNP-Paribas aux stress tests de 2010, a déjà coûté 12 milliards d'euros aux contribuables belges et français et affiche 3milliards d'euros de pertes supplémentaires en 2012. Afin d'éviter le naufrage du secteur bancaire français, l’État français a mobilisé 360 milliards d’euros en 2008 (dont 320 milliards sous forme de garanties) et 53 milliards d’euros pour Dexia, soit plus de 410 milliards d’euros au total. Sans compter les 77 milliards de prêts exceptionnels de la SFEF (Société du financement de l'économie française). Enfin, avec 232 milliards d’euros, les banques françaises sont les troisièmes plus importants bénéficiaires du soutien de la BCE, derrière les espagnoles et les italiennes… La « résilience » des banques universelles est donc largement un mythe.

1 Arrêté du 25 août 2010 sur le contrôle des grands risques. 2 OCDE, Business Models of Banks, leverage and the distance to default, janv. 2013.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº758
Notes :
1 Arrêté du 25 août 2010 sur le contrôle des grands risques.
2 OCDE, Business Models of Banks, leverage and the distance to default, janv. 2013.