La retraite constitue un défi important en termes de finance personnelle. Allouer son épargne de manière optimale requiert notamment la prise en compte de l’incertitude sur la durée de vie en retraite. Si cette dernière est très longue, une épargne insuffisante au début de la retraite ou une désépargne trop importante au fil des ans peut limiter les ressources disponibles aux âges avancés. En parallèle, conserver beaucoup d’épargne pour faire face à cette éventualité limitera la consommation plus tôt dans le cycle de vie et peut aussi retarder le timing des transferts vers les plus jeunes générations. Ceux-ci étant plus utiles quand ils sont effectués tôt (par exemple, pour aider au montage d’une entreprise), cette dernière stratégie peut être source d’inefficacités.
Au risque de longévité s’ajoutent d’autres risques et problématiques spécifiques aux retraités. En premier lieu, le risque de dépendance, qui peut être un risque financier important et une source d’externalités pour les proches. De plus, pour beaucoup de ménages, la richesse est surtout immobilière, et maintenir un niveau de vie adéquat tout en restant chez soi constitue un défi important. À cela s’ajoute le risque financier sur les actifs, la réduction de l’horizon temporel devant en principe mener à une réallocation du portefeuille vers des actifs moins risqués. Enfin, l’incertitude macroéconomique et budgétaire, dans un contexte de vieillissement, génère de l’incertitude à la fois sur les rendements des actifs, sur le montant réel des pensions et sur la fiscalité.
Face à cela, plusieurs solutions financières et assurantielles existent. Nous nous intéresserons ici à trois types de produits destinés principalement aux retraités : les rentes viagères, l'assurance dépendance, et les instruments de liquéfaction de la richesse immobilière. Malgré un intérêt potentiellement élevé, les marchés pour ces produits restent de taille limitée. Notre objectif est de comprendre quels facteurs peuvent l’expliquer, et ce que cela implique comme défis et opportunités. Dans un contexte de vieillissement de la population, où les décisions privées en matière de retraite jouent un rôle plus important, il est essentiel de comprendre le fonctionnement de ces marchés, afin que les secteurs de la finance et de l’assurance permettent à un plus grand nombre de satisfaire leurs besoins à la retraite et de faire le meilleur choix.
I. Risques de longévité et rentes viagères
Le mot « viager » évoque chez beaucoup le viager immobilier, qui combine un produit de liquéfaction de la richesse immobilière et une rente viagère. Chacun de ces deux produits a une utilité particulière et fait intervenir des problèmes différents. Pour ces raisons, nous nous intéressons d’abord spécifiquement au marché des rentes viagères, et aborderons le viager immobilier quand nous discuterons des produits de liquéfaction du patrimoine immobilier.
Plusieurs travaux théoriques mettent en avant le fait que les individus devraient investir une part significative de leur richesse sous forme de rentes
Des marchés de taille limitée
Toutefois, les marchés pour ces produits sont de taille limitée et même parfois en recul. En France, par exemple, les épargnants ont tendance à préférer très majoritairement les produits de retraite avec sortie en capital plutôt que sous forme de
Une recherche importante tente de déterminer les causes principales derrière la faible taille de ces marchés. Le problème est complexe, car les limites sont liées à la fois à des facteurs d’offre et de demande. Du côté de l’offre, on met souvent en avant le prix des rentes viagères qui peut différer du prix actuariellement équitable. Cette différence peut résulter des coûts administratifs et de gestion de ces produits, d’éventuels problèmes de pouvoir de marché mais surtout d’asymétries d’information.
Tout d’abord, plusieurs travaux ont montré la présence d’anti-sélection sur le marché des rentes viagères. Typiquement, les individus qui achètent plus de rentes viagères tendent à vivre plus longtemps même quand on contrôle pour les caractéristiques observables (exemple, âge ou sexe). Dans le cas britannique, même s’il était obligatoire de convertir sa richesse accumulée au travers des plans de retraite à contributions définies, il était possible d’opter pour différentes durées de garanties pour la rente : par exemple, une garantie que cette rente serait versée durant les 5 prochaines années même si l’acheteur meurt. On observe que les individus optant pour les garanties les plus courtes (et donc effectivement achetant plus de rentes viagères) sont aussi ceux dont l’espérance de vie est la plus longue, même en contrôlant pour les caractéristiques
D’autres problèmes peuvent affecter l’attractivité des produits proposés et leurs coûts. Tout d’abord, la longévité au niveau macroéconomique est incertaine et le manque de possibilités de réassurance de ce risque peut affecter les coûts pour les vendeurs de rentes viagères (voir infra). Ensuite, certaines contraintes législatives, comme l’utilisation de tables de mortalité particulières, peuvent avoir des conséquences néfastes sur le fonctionnement de ce marché, même si elles peuvent, par ailleurs, trouver leur justification dans un souci de transparence et pour éviter certains comportements opportunistes.
Enfin, les fonds viagers peuvent en principe être adossés à n’importe quels types d’actifs, mais il est souvent imposé qu’ils soient adossés à des actifs peu risqués. Cela est compréhensible, dans la mesure où le montant de la rente devient risqué si l’actif sous-jacent est risqué, et donc elle perd une partie de son aspect assurantiel. Toutefois, il est possible que, dans certaines situations, cela mène les individus à faire des choix encore plus risqués. Le cas britannique est parlant ici. L’abandon de l’obligation de convertir une part de l’épargne-retraite en rentes est survenu après que la rente viagère qui pouvait être acquise avec un montant donné a fortement baissé du fait de l’allongement de la durée de vie et d’une baisse des taux d’intérêt « sans risques ». En 1990, un individu pouvait obtenir avec 100 000 livres une rente de 15 000 livres par an contre 5 000 seulement en
Une faible demande
Cela nous amène au facteur probablement le plus limitant : la demande. En effet, la recherche tend à mettre en avant que les limites principales proviennent en fait de celle-ci. Tout d’abord, plusieurs travaux mettent en avant le manque de littératie financière et les biais cognitifs d’une grande partie des épargnants. On observe notamment que la manière dont est présenté un produit viager affecte fortement l’intérêt exprimé pour celui-ci même quand aucune information nécessaire au calcul financier n’est omise. Les effets de perception jouent donc un rôle important et on retrouve les mêmes biais pour la décision de partir en retraite. Par ailleurs, une étude récente montre que les prix auxquels les individus seraient prêts à vendre des rentes viagères sont bien plus bas que ceux auxquels ils seraient prêts à les acheter et que cette différence est d’autant plus grande que les individus ont des capacités cognitives plus faibles. Ces résultats sont cohérents avec l’idée que de nombreuses personnes ont des difficultés à évaluer correctement l’intérêt des rentes viagères et, plus généralement, à effectuer les bons choix en termes d’épargne pour la
Un autre facteur, cette fois rationnel, peut limiter l’attractivité des rentes viagères : le désir de léguer une partie de sa richesse. En l’absence de ce désir, investir sa richesse dans une rente viagère permet de bénéficier d’un free lunch : si la personne meurt tôt, la rente viagère lui aura permis de plus consommer sans rien perdre, car elle ne désire pas laisser de richesse après sa mort – les bénéficiaires de sa richesse seront alors les autres investisseurs dans le fonds viager. Avec un désir de legs, investir toute sa richesse sous forme de rentes viagères fait courir le risque de ne rien ou très peu léguer en cas de décès
Finalement, le marché des rentes viagères fait face à plusieurs défis. Les principaux, comme on l’a vu, semblent être liés à la demande. Cela pose un ensemble de question sur les moyens qui pourraient être utilisés pour inciter les individus à faire de meilleur choix et convertir une plus grande part de leur richesse en rentes viagères : mise en place d’options par défaut dans certains véhicules de retraite avec une part importante convertie en rentes viagères, obligation de convertir en rentes, incitations fiscales, efforts de communication ciblés autour de ces produits, ou politiques visant à améliorer la littératie
Un défi majeur pour les vendeurs de rentes viagères est la gestion du risque de longévité au niveau agrégé étant donné l’incertitude sur son évolution. Le marché de gestion de ce risque est encore limité mais a connu certains développements
II. Risques de dépendance et assurance dépendance
De même que les rentes viagères permettent de faire face au risque de longévité, l’assurance
Le peu d’attrait pour ces produits a aussi été étudié, même si de nombreuses questions demeurent. L’incertitude sur les coûts futurs de la dépendance au niveau agrégé et l’incertitude sur les effets de sélection constituent deux défis majeurs pour les assureurs. Aux États-Unis, nombre de ces derniers ont dû fortement augmenter les primes demandées sur les produits d’assurance dépendance du fait de mauvaises anticipations des coûts. Par exemple, MassMutual a demandé en mai l’autorisation d’augmenter les primes de la majorité de ses assurés de 77
À cela s’ajoutent, comme pour les rentes viagères, des limites cognitives et des biais comportementaux qui poussent sans doute certains épargnants à sous-estimer les risques économiques liés à la dépendance et la charge éventuelle qu’elle peut impliquer pour les proches. D’autres facteurs comme les possibilités dont peut être liquéfiée la richesse immobilière peuvent interagir avec ces produits. Il est d’ailleurs à noter que la complémentarité entre les différents produits abordés ici peut être forte : pouvoir liquéfier facilement son patrimoine immobilier peut permettre d’augmenter la part de la richesse investie sous forme de rentes viagères, ces dernières pouvant permettre le paiement de primes d’assurance dépendance.
III. Liquéfier le patrimoine immobilier
Les derniers types de produits que nous aborderons sont ceux visant à liquéfier la richesse immobilière. Le produit historique en France est bien sûr le viager immobilier. Opération historiquement se faisant entre particuliers, les produits de liquéfaction immobilière sont de plus en plus offerts par des banques ou des assurances (par exemple, le fonds CERTIVIA auquel participe la Caisse des Dépôts). Cela dans un double but : la diversification du risque et retirer le côté « amoral » du viager historique où l’acheteur avait tout intérêt à se réjouir de la mort du vendeur.
En plus de ce changement, les instruments de liquéfaction immobilière sont plus variés. Aux États-Unis, par exemple, les produits d’hypothèques inversées (reverse mortgages) prennent plusieurs formes. La plus commune permet aux retraités d’avoir accès à une ligne de crédit liée à la valeur de leur bien. Le remboursement de la dette contractée se fait quand la personne quitte le bien ou décède, et ce remboursement est limité à la valeur de revente de la maison. L’organisme fournissant l’hypothèque supporte donc un risque de longévité ainsi que le risque de baisse des prix immobiliers. D’autres formes plus proches du viager existent : richesse immobilière convertie sous forme de rentes viagères, sous forme de rentes à terme, ou combinaison de ces trois formes.
Le marché pour ces produits reste lui aussi limité même s'il a connu une forte hausse aux États-Unis : la proportion des 65 ans et plus ayant recours à ces produits est passée de moins de 0,5 % en 2005 à près de 2 % en
En conclusion, le chemin à parcourir est encore long pour que les produits abordés dans cet article puissent réaliser la majorité des bénéfices qu’ils peuvent, en théorie, apporter aux épargnants. Les limites sont multiples et la recherche existante en a mis plusieurs en avant. Trois chantiers nous semblent particulièrement importants. Du côté de la demande, il est évident que de nombreux individus font des choix peu éclairés et développer des solutions pour les inciter à faire de meilleur choix constitue un enjeu majeur. Les problèmes d’information sur ces marchés sont multiples. Corriger une partie de ces problèmes et améliorer les modèles de prédiction sont nécessaires afin de pouvoir offrir de meilleurs produits. Enfin, la question de la réassurance des différents risques couverts par ces produits apparaît essentielle pour que les secteurs de la finance et de l’assurance puissent répondre adéquatement aux besoins financiers des individus dans une société vieillissante.