La montée en puissance de l’industrie de l’investissement institutionnel, à l’origine des profondes transformations dans les modes de gestion des capitaux, explique l’accentuation des besoins en analyse financière, de même que l’émergence de l’analyste financier comme acteur majeur de cette industrie. Acteur rationnel, l’analyste financier fonde sa légitimité sur l’expertise qu’il lui est dévolue par des instances économiques et sociales, eu égard au rôle qui lui est assigné.
Il est un fournisseur d’informations et un producteur de « scénarios » en direction des gérants de fonds, pour les aider dans leur processus de réflexion et de compréhension. En effet, contrairement à l’analyste buy-side, l’analyste sell-side produit des analyses et recommandations qui font l’objet de diffusions écrites et publiques. Ainsi, il collecte des informations auprès de différentes sources, pour les interpréter, les retraiter et les restituer de manière synthétique et intelligible, dans le but de former des recommandations d’achat ou de vente.
Le travail de prévisions et de révision de prévisions nécessite donc une « recherche permanente de nouvelles informations » (Alphonse et al., 2009) essentielles pour les investisseurs.
Entre théorie et réalité
La crise économique et financière, qui a débuté en 2008 avec la crise des subprime, continue de faire l'actualité en déstabilisant toutes les places financières mondiales. La perception d’un risque de contagion prend tout son sens, expliquant ainsi la volatilité des marchés. De par sa caractéristique incertaine, le marché financier est sans doute le lieu d’échange le plus instable. Par conséquent, les cours ne reflètent pas nécessairement les valeurs intrinsèques des actifs échangés (Assaïdi, 2011).
La dimension objectiviste soutenue par les théories orthodoxes semble être en porte-à-faux avec la réalité financière (Manski, 2000). Le marché financier a une dimension sociale où l’analyste ne peut s’isoler, sous peine d’être marginalisé. Les échanges et les rencontres sont d’ailleurs fortement préconisés. À cet égard, la Société française des analystes financiers (SFAF) organise assez régulièrement de tels événements, l’objet de ces réunions n’étant pas de divulguer une information extraordinaire ou de nature confidentielle, mais plutôt d’aider les analystes à comprendre la politique générale conduite par les dirigeants, et de leur permettre ainsi d'évaluer les perspectives de la firme.
Prendre en compte l’opinion du marché
Le processus de formation des recommandations n’est pas uniquement le fruit de méthodes ou d’outils d’évaluation, il est aussi le fruit d’interférences et d’actions sociales. La dynamique interactionnelle du marché donne une importance cruciale à l’opinion majoritaire, laquelle peut orienter l’opinion de l’analyste financier. Des recherches en finance comportementale soulèvent la question du rôle du facteur psychologique et des biais cognitifs, à l’origine des anomalies constatées depuis quelques décennies sur le marché financier. L’approche conventionnaliste souligne quant à elle que la prévision « juste » n’existe pas ex ante ; dès lors, ce sont les interactions financières qui déterminent la valeur. Autrement dit, peu importe l’objectivité de la valorisation, le marché est le reflet des opinions majoritaires.
Les analystes financiers sont invités à intégrer davantage le monde social pas toujours stationnaire. En dehors de leurs capacités dans le maniement des outils et des modèles utilisés dans la justification de leurs opinions, ils doivent avoir à l’idée de donner un sens aux disparités existant entre le monde théorique et le monde réel. La détention d’informations quantitatives et qualitatives provenant de l’entreprise permet d’estimer au mieux un titre, mais leurs prédictions reflètent-elles toujours l’opinion du marché ?
En dehors des débats théoriques entre les différents paradigmes de la théorie financière, ce papier, fondé sur la réalisation d’entretiens semi-directifs avec les analystes financiers sell-side membres de la SFAF, cherche à comprendre les intérêts pratiques qu’elle suscite chez les analystes financiers. Il propose une réflexion sur le processus de la formation des recommandations dans un contexte financier instable à travers quelques facteurs explicatifs.
De l’intérêt des analystes financiers sur le marché financier
L’existence de la profession d’analyste financier et de gérant de fonds a été remise en cause à de multiples reprises par les tenants de l’efficience du marché financier. Ainsi, Samuelson écrivait en 1974 : « L’observation des faits me fait pencher vers l’hypothèse selon laquelle les gérants de portefeuille devraient pour la plupart se retirer et essayer la plomberie, enseigner le grec ou aider à la production du PNB en travaillant comme cadres commerciaux. » Cependant, ces professions n’ont cessé de prendre de l’ampleur. Leur rôle a été tel durant les années 1990 que cette période a même été qualifiée d'« ère des analystes », bien qu’après l’éclatement de la bulle Internet et les scandales financiers américains, il leur ait été reproché des conflits d’intérêts avec les banques d’affaires et d’avoir suivi aveuglément quelques analystes leaders d’opinions.
La loi de sécurité financière (loi du 1er août 2003) a donné pour la première fois une définition juridique de la profession d’analyste financier : « Exerce une activité d’analyse financière toute personne qui, à titre de profession habituelle, produit et diffuse des études sur les personnes morales faisant appel public à l’épargne, en vue de formuler et de diffuser une opinion sur l’évolution prévisible desdites personnes morales et, le cas échéant, sur le prix des instruments financiers qu’elles émettent. »
Les innovations en matière d’ingénierie financière ainsi que l’essor des technologies de l’information et de communication ont permis de mieux appréhender et anticiper l’évolution du système financier, de plus en plus complexe dans sa structure et son fonctionnement. Ceci requiert un savoir-faire et une qualification poussée. La maîtrise des techniques et des outils ad hoc par les analystes financiers explique le recours croissant à leurs services et à leur expertise. La distinction entre la fonction de l'analyste financier et celle du gérant de portefeuille fait qu’elles sont davantage complémentaires et interdépendantes. En découle l’existence de relations fortes entre ces deux professions. Dans le souci de tirer profit des variations de cours boursiers, le gérant de fonds, avant sa prise de décision, consulte l’analyste financier qui en a une connaissance plus approfondie. Ce dernier émet en ce sens un signal privé plus précis que celui contenu dans les prix.
Les analystes financiers sell-side travaillent essentiellement au sein de sociétés de Bourse ou, plus rarement, de recherche indépendante, en produisant des études pour les clients de celles-ci. Ils suivent un ou plusieurs secteurs économiques à l’échelle nationale, européenne, voire mondiale. Ils cherchent, traitent et interprètent les informations économiques, stratégiques, comptables et financières propres aux sociétés cotées, afin d’établir des prévisions sur leurs résultats et d’en donner une évaluation.
L’analyste est en effet un spécialiste, un expert capable de décrypter l’environnement de l’entreprise et d’en estimer au mieux sa valeur par rapport à celle du marché. Pour un gestionnaire de fonds interviewé, l’analyste est « un homme de recherche et de synthèse capable, à travers un nombre considérable de paramètres quantitatifs et qualitatifs, d’exprimer à l’intention des investisseurs une recommandation d’investissement ». Un autre gestionnaire confirme ne pas avoir « la même connaissance, la même précision des dossiers que les analystes ».
Pour Malkiel (2006), la raison d’être de l’analyste financier, c’est de « prévoir les bénéfices futurs ». Aussi, « l’analyste doit élaborer ses études et conseils en ayant pour premier objectif l’intérêt des destinataires. Ceci implique notamment qu’il tienne compte de leur situation (clientèle particulière, institutionnels avertis, etc.) » En effet, les critères d’appréciation des destinataires peuvent varier : certains privilégieront ses qualités relationnelles et/ou son expérience, d’autres peuvent apprécier ses connaissances fondamentales ou bien encore sa réputation.
L’analyste financier valorise des actions pour produire des prévisions de bénéfices. Son rôle est la réduction de l’asymétrie informationnelle existant entre les dirigeants d’entreprise et les investisseurs (gérants de fonds). On comprend que cette fonction nécessite une grande liberté de jugement et une certaine forme d’indépendance par rapport à l’institution financière dont ils font partie.
L’impact des sources comptables et extra-comptables
L’analyse financière constitue un ensemble de concepts, de méthodes et d’instruments qui permettent de formuler une appréciation relative à la situation financière d’une entreprise, aux risques qui l’affectent, au niveau et à la qualité de ses performances (Cohen, 1997).
La SFAF note que le domaine de l’analyse financière s’étend « de l’étude fondamentale des entreprises à la gestion des valeurs mobilières ». L’analyse financière, par la connaissance qu’elle apporte de l’entreprise, constitue une étape essentielle et indispensable sur le chemin de l’évaluation. Elle permet d’observer, de comprendre, de contrôler, d’évaluer et de dégager un diagnostic pour les entités qu’elle étudie. C’est en fonction de ce diagnostic et des circonstances que les dirigeants seront en mesure d’apprécier le fonctionnement de l’entité, et le cas échéant d’y apporter des actions correctives. L’analyse financière permet aux salariés, aux actionnaires et au marché d’être informés de la situation financière de leur entreprise. Elle fournit également des indications permettant à des professionnels tels que les analystes financiers et les gestionnaires de fonds de « juger » les performances des entités dont ils ont le suivi, avec comme objectif la formation de recommandation et la prise de décision d’investissement.
C’est à partir de ces indications que ces experts pourront trier les multiples sources d’information et en décrypter le contenu. À cet effet, Hoarau (2001) fait remarquer que les informations utiles au processus de la formation des recommandations ne se limitent pas aux seules données comptables, « même si celles-ci forment un matériau de base ». Une valorisation précise nécessite une collecte d’informations internes et externes à l’entreprise. L’auteur fait remarquer que « ces informations sont plus ou moins accessibles selon leur degré de confidentialité. Elles sont soit issues de sources documentaires, soit recueillies lors d’entretiens et de visites d’entreprises ».
La SFAF, dans son guide intitulé « Pour une meilleure communication entre les sociétés cotées et les analystes financiers » (mai 2002), relève que le rôle premier de l’analyste est d’interpréter l’information et y apporter un « jugement critique ». Ce dernier suit un processus en plusieurs étapes avant de donner son opinion finale.
Pour l’analyste, l'étape d’évaluation de la valeur de l’entreprise consiste à se projeter dans l’avenir pour bâtir des prévisions. Il est amené à prendre en compte non seulement les informations fournies par les entreprises, mais également toutes les autres informations susceptibles de l’aider. Ce travail exige une bonne connaissance de l’entreprise, de ses dirigeants, de ses produits, de ses technologies, de son environnement concurrentiel, de ses projets, ainsi que la prise en compte d’un grand nombre de données d’ordre économique général.
La synthèse qui découle de ses investigations (paramètres quantitatifs et qualitatifs) l’amène à orienter les vendeurs et/ou à exprimer à l’intention des gérants de portefeuille une recommandation d’investissement sur les valeurs suivies. Cependant, si les informations fournies par les entreprises sont essentielles pour permettre à l’analyste de formuler les « bonnes » hypothèses et établir une évaluation correcte, le nombre croissant d’entreprises suivies ne laisse pas toujours le temps aux analystes d’aller à la source de l’information, les incitant à adopter un comportement mimétique informationnel, et ce, surtout dans un contexte financier instable. C'est ce que souligne cet analyste : « Il y a incontestablement un effet mimétisme. Mais ce mimétisme nous semble la nouvelle règle dans la mesure où, en tant qu’acteur local (à très faible part de marché, donc une puissance de feu limitée sur le marché), il est important de sentir l’avis de l’analyste de la grosse maison anglo-saxonne qui possède 20 % de part de marché sur la valeur et qui est susceptible de faire décaler la valeur de 6 à 7 % dans la séance par un simple “downgrading” du titre ».
Le consensus : point d’ancrage des analystes financiers
Parmi les supports informationnels utilisés par les analystes financiers se retrouve le consensus. Il s’agit d’une statistique publiée par des organismes spécialisés (Zack’s Database, FirstCall, Jacques Chahine Finance, etc.). Il représente la moyenne arithmétique des prévisions de cours ou de bénéfices d’une entreprise des analystes financiers (Galanti, 2004). Le consensus reflète donc l’opinion moyenne des analystes sur chaque entreprise suivie, tel que le souligne cet analyste : « En sortant des réunions, les analystes cherchent à prendre la température auprès de leur collègue pour découvrir quel risque d’être le consensus qui se réalisera post-réunion sur le titre ».
Les prévisions et recommandations des analystes financiers sont souvent bornées par celles de leurs confrères. Les décalages de prévisions entre les analystes sont réduits par l’observation quasi instantanée du consensus. C’est un cadre social dans lequel les analystes s’observent constamment pour ajuster au mieux leur positionnement par rapport aux tendances et attentes du marché, afin de ne pas s’en démarquer.
Le consensus, ou « ancre quantitative » pour Shiller (2000), représente une norme, accessible instantanément à tout analyste et gérant, qui y prête une attention toute particulière. En effet, le consensus peut être un élément déclencheur des révisions de prévisions, puisqu’il donne la position d’un panel d’analystes sur des valeurs communes. Il fournit un point d’ancrage commode qui polarise les croyances et influence les opinions des praticiens.
Hong, Kubik et Solomon (2000) soulignent que la carrière d’un analyste financier dépend de sa corrélation au consensus. Ce dernier permet en outre de dissiper les incertitudes et de rassurer les gérants de portefeuille, selon lesquels une prévision crédible est une prévision bien argumentée, faite par un analyste réputé et non loin du consensus.
L’analyste est amené à justifier, notamment auprès de ses clients, les raisons des écarts éventuels entre sa position et celle du consensus, et le cas échéant assumer son écart.
Si l’analyste financier cherche à « se distinguer sans s’isoler » (Galanti, 2004), lui est-il pour autant permis d’avoir des opinions différentes des autres ? La réponse, ne peut à l’évidence pas être unanime, au vu des particularités de chacun. Toujours est-il que le rôle de l’analyste financier est en premier lieu l’anticipation du marché financier. Avoir des opinions différentes des confrères, c’est avoir à un moment donné un positionnement contrariant (qui va à l’encontre du consensus), justifié par une anticipation des changements futurs sur le marché. Encore faut-il que les opinions se rallient à la nouvelle tendance, comme le confirme cet analyste : « Pour les audacieux qui aiment les risques, et il y en a beaucoup dans notre profession, fort heureusement, on peut en pleine connaissance des enjeux prendre une position contrariante, afin de se différencier significativement du consensus. Dans ce cas, il est indispensable de “bétonner” son argumentaire, pour avoir une chance d’être suivi par ses clients habituels. »
De la prédominance de la fonction commerciale chez l’analyste financier
« On n’est plus analyste derrière son fauteuil et son ordinateur en train de réfléchir à des idées. Il faut être réactif, commercial, faire beaucoup de marketing, et aller vendre ses idées. Il y a eu un grand changement concernant le métier d’analyste financier », note ce même analyste.
Le métier d’analyste financier a connu en effet un processus de professionnalisation. Les réformes du marché parisien, le développement des outils et des méthodes de gestion ont permis à l’analyse financière et à la recherche dans ce domaine de véritablement prendre leur envol et d’introduire sur le marché financier des experts en production d’informations privées. Ces derniers reçoivent une formation de très haut niveau : 60 % des analystes européens interrogés par Institutional Investor sont titulaires d’un MBA. Ils sont pour la plupart réunis au sein de la SFAF. La profession s’est autorégulée par le biais de son code de déontologie. Sous la pression de la concurrence internationale, l’évolution de l’analyse financière a entraîné une certaine sophistication du métier sur un laps de temps très réduit.
Les démarches de marketing et les contacts avec leurs clients sont désormais plus que nécessaires. D’après Bayle et Schwartz (2005), les analystes sont partagés entre les deux dimensions de leur métier : la recherche fondamentale – s’appuyant sur des techniques avancées, du recul, de la réflexion, de l’analyse et du temps – et une fonction commerciale croissante. Ce que confirme cet analyste : « 50 % de notre métier, c’est du marketing et de la communication. Il faut voir les clients, les rencontrer et leur expliquer ce qu’on pense. Le type qui est dans sa tour d’ivoire, qui fait des notes magnifiques qui sont jamais publiées ni lues, quel intérêt ? ».
En effet, dans un contexte financier instable et fortement concurrentiel, les analystes sont tenus de générer et de capter le courtage des investisseurs. En contact régulier avec les vendeurs chargés d’exposer les faits directement aux clients, ils doivent sans cesse les approvisionner en arguments nouveaux et agir en conséquence de l’évolution du marché. Les commerciaux sont chargés de vendre la recherche de leur société (société de courtage) auprès des sociétés de gestion. Ce sont donc eux qui de manière générale vont sélectionner une idée originale, « vendeuse », pour la proposer à leurs contacts. Dès lors que le gestionnaire ou l’analyste buy-side estime que l’idée est effectivement intéressante à « creuser », ces derniers peuvent recontacter l’analyste sell-side afin d’entrer plus en détail et « développer » l’argumentaire. C’est via les commerciaux qu’ils filtrent les premières idées et impressions lorsqu’ils veulent obtenir des informations qu’ils ne maîtrisent pas particulièrement. Par contre, pour des entreprises ou secteurs connus par le gestionnaire, les contacts avec le sell-side sont plus directs.
Les vendeurs emploient un argumentaire purement commercial qui s’appuie sur les études des analystes financiers. Ce que souligne cet analyste : « [Les vendeurs] vont attendre de nous des idées de recommandations d’investissement principalement sur le fond et, au jour le jour, ce sont des réactions aux nouvelles, à tout ce qui peut changer. Sur le fond, on note une exigence en termes d’idées d’investissement et sur la forme des réactions très rapides qui peuvent tomber. Donc, eux déjà ont une relation commerciale avec tel client, mais ils peuvent nous demander de rentrer dans la relation et d’appeler certains clients. […] Nous les aidons à développer leurs relations commerciales et à être très réactif. »
Cette réactivité et ce sens du relationnel permettent de capter et de fidéliser une clientèle qui pourra passer des ordres, générant ainsi des profits pour les maisons de courtage. L’analyste doit donc non seulement fournir des prestations de recherche de qualité, mais aussi entretenir des relations étroites avec ses clients.
L’analyste financier face aux pressions de son environnement
Les liens étroits que l’analyste entretient avec les dirigeants d’entreprises lui permettent de bénéficier d’informations privées inédites, et ses contacts réguliers avec les analystes buy-side et les gérants de portefeuille lui permettent de « vendre » ses conseils et d’apparaître plus original que les autres. Certes, les analystes dotés d’un sens relationnel et commercial renforcent leur réputation, mais les pressions auxquelles ils sont soumis biaisent leur sens de l’objectivité.
D’une part, les vendeurs dont le travail consiste à exposer les idées des analystes aux investisseurs exigent pour générer le plus de courtage possible, « une histoire nouvelle », de surcroît originale, pour « appâter » leurs clients. D’autre part, les dirigeants souhaiteraient en contrepartie que celui-ci soit « indulgent » envers leur société. En effet, ils admettraient mal qu’il rétrograde le titre et adopte sur elle une position de vente. De nombreux faits font état de représailles suite à la couverture négative d’une société (Tétreau, 2005).
Dans pareils cas, la sanction encourue par l’analyste est le refus de l’entreprise de lui permettre le privilège d’accéder à certaines sources d’informations internes et de rencontrer l’équipe dirigeante (Clayman et Schwartz, 1994). Cette sanction peut être suivie de celle de leur hiérarchie en termes de réduction de bonus et de pressions à la démission.
Ceci constitue une explication possible à l’observation de biais d’optimisme. Fontowicz (1998) décrit un biais d’optimisme des analystes dû essentiellement aux relations de dépendance vis-à-vis des dirigeants des firmes dont ils ont le suivi. Cette proximité mène les analystes à publier des estimations particulièrement optimistes concernant les résultats de ces firmes. De même, les relations d’affaires entre l’employeur de l’analyste et certaines firmes peuvent obliger l’analyste à se montrer plus optimiste, en formulant ses prévisions de bénéfices pour les firmes en question. Une étude de Lim (2001) montre que l’optimisme des prévisions de bénéfices est d’autant plus fort qu’il concerne des sociétés pour lesquelles peu d’informations sont disponibles. Gu et Xue (2007) soulignent quant à eux que, dans un contexte caractérisé par une forte incertitude, les entreprises incitent les analystes à réagir de manière excessivement positive aux bonnes nouvelles qu’elles diffusent. Hong et Kubik (2003) rapprochent les trajectoires de carrière des analystes et la qualité et l’optimisme de leurs recommandations.
Pour éviter que les analystes ne ternissent l’image de ces grandes sociétés et fassent de « bonnes » prévisions et recommandations, celles-ci ne lésinent pas sur les moyens de communication lorsqu’il faut révéler une information. L’attention particulière qu’elles portent à ces analystes ainsi que le confort offert facilitent l’orientation de leurs prévisions. Malkiel (2006), universitaire et praticien, témoigne dans son livre de l’accueil et du « traitement royal » des analystes lors des visites de sites. Un analyste lui confie même à la fin de la visite : « Comment ne pas avoir une excellente opinion de cette société ? » En effet, une grande partie d’analystes entretient des relations parfois très proches avec quelques entreprises, ce qui les empêche parfois d’être neutres lors de l’évaluation, comme nous l’affirme cet analyste : « […] il y a toujours des analystes qui aiment une société plus qu’une autre, ils peuvent pardonner un peu plus à une société qu’à une autre. Le côté affectif, malheureusement, peut entrer en jeu chez une grande partie des analystes. »
Enfin, les investisseurs exercent à leur tour une pression en exigeant que l’analyste leur apporte des informations précises, de la clarté dans l’argumentation, qu’il leur organise des rencontres avec des dirigeants et surtout qu’il fasse de bonnes recommandations d’investissement. L’investisseur est doté d’un pouvoir d’évaluation de l’analyste.
Il résulte de ces diverses pressions des recommandations d’achat significativement plus nombreuses que les recommandations de vente de la part des analystes financiers. Ainsi, différents travaux ont été menés, portant essentiellement sur les erreurs de prévisions lors de l’émission des recommandations d’achat/vente d’actions cotées par les analystes financiers. Womack (1995) et Stickel (1995) montrent que les analystes sont optimistes et qu’ils ont tendance à faire des recommandations d’achat. Barber et al. (2001) montrent que sur 260 000 recommandations observées entre 1985 et 1996, 54,3 % des analystes financiers font des recommandations d’achat (buy ou strong buy), contre 6,4 % seulement des recommandations de vente (sell ou strong sell), alors que 39,3 % recommandent le maintien du titre. Aussi, une étude professionnelle menée par le courtier indépendant Morgenson (2002) a montré que sur 62 maisons de courtage ayant assuré le suivi des entreprises qui ont fait faillite entre mai et août 2002, 75 % ont émis des recommandations soit au maintien, soit à l’achat de ces titres.
L’impact des représentations collectives
Les données purement quantitatives ne suffisent pas toujours d’expliquer les sources d’anomalies sur les marchés financiers. Shiller (1987, 2000), pour mieux comprendre le processus du krach boursier de 1987, propose de collecter les données par questionnaire sur les comportements réels en questionnant directement les acteurs (investisseurs institutionnels et particuliers) sur les informations utilisées et leur prise de décision.
Son enquête révèle les « lois » qui animent et gouvernent les agents, surtout dans une conjoncture instable avec un marché peu lisible. Il montre sans ambiguïté la prépondérance des processus mimétiques et autoréférentiels des agents sur le marché financier. La diversité des acteurs implique logiquement une interaction entre eux et les influences collectives sont telles que les prises de décisions ne relèvent pas uniquement du sort individuel : elles dépendent fortement de l’entourage, et donc des autres opérateurs.
L’incertitude et la complexité du système financier rendent l’estimation de la valeur intrinsèque des actifs peu précise, le prix du marché étant le plus souvent le reflet de l’opinion moyenne et non forcément des fondamentaux sous-jacents. De ce fait, le marché peut ne pas suivre les fondamentaux mais la tendance majoritaire. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer les fluctuations extrêmes des cours : ces derniers temps (durant l’année 2011), les valeurs bancaires ont plus été orientées par les opinions majoritaires que par la valorisation intrinsèque. Les indices macroéconomiques, la situation financière de certains pays, les déclarations successives des chefs d’État et des institutions financières internationales alimentent les rumeurs, ce qui provoque des influences, entraînant des surréactions et la nervosité des investisseurs. L’anticipation de l’orientation du marché porte sur l’anticipation des autres. C’est ce qu’Orléan (1999, 2002) appelle une « boucle autoréférentielle ». L’estimation de la valeur fondamentale, qui repose, certes, sur des données objectives de l’économie réelle, peut ne pas être en cohérence avec la réalité du marché financier.
Le poids du marché
Le marché financier est en effet un lieu qui rassemble des acteurs aux attentes très hétérogènes et dotés de capacités individuelles tout aussi différentes. D’ailleurs, en ce qui concerne les analystes financiers, fondamentalistes dans l’évaluation des actifs, ces données ont un caractère informationnel important. Toutefois, leurs décisions et opinions peuvent être influencées par des « conventions d’évaluation », qui ne résultent pas, selon Tadjeddine (2006), « d’une loi naturelle ni d’un résultat prouvé par la science [mais consistent] seulement en une proposition quelconque à laquelle une communauté d’acteurs adhère ». De son côté, Orléan (2005) souligne avec force que « les représentations collectives jouent un rôle central » et que, de ce fait, la valeur fondamentale ne peut être objectivement déterminée ex ante, puisqu’elle-même dépend des opinions de chaque intervenant qui configure ce marché. Hoarau et Teller (2001) mettent en avant la disproportion entre la forte « volatilité » des cours et les « modifications des fondamentaux » au cours des vingt dernières années.
Ainsi, les analystes se reportent-ils au consensus pour réviser leurs prévisions et/ou former leur recommandation. Ils sont par conséquent amenés à anticiper les anticipations, autrement dit, ils cherchent à se coordonner avec le groupe et donc adhérer à une opinion et croyance majoritaire qui prévaut à un moment donné, même si celle-ci est déconnectée des fondamentaux et non objective.
En transposant ces éléments théoriques, la formation des recommandations des analystes financiers ne dépend pas uniquement des variables exogènes issues de l’économie réelle, mais également et dans une forte mesure des variables endogènes produites par ce même marché. Ils cherchent à anticiper les réactions du marché et donc les anticipations qui fondent ce marché, ne remettant ainsi pas en cause le caractère rationnel de leur démarche.
Étant donné que le prix est le reflet des opinions des agents sur le marché, l’acteur rationnel doit alors chercher à anticiper ces opinions, sachant que les autres acteurs eux-mêmes adoptent le même raisonnement (Assaïdi, 2009).
Conclusion
Au-delà de la fonction intrinsèque d’études et de recherches chère à la profession d’analyste financier, l’ambition des connexions interpersonnelles le conduit à des taches de prospection, de promotion et de marketing, faisant ainsi appel à des qualités d’ordre plus relationnelles. Par ce biais, l’analyste entend se faire connaître auprès d’une clientèle exigeante, détenant le pouvoir d’appréciation de ses services et conseils. De ces interrelations émerge une proximité interpersonnelle qui facilite une fluidité d’informations entre les intervenants. Néanmoins, l’analyste est contraint de développer le relationnel, parfois au détriment d’études fondamentales nécessaires au développement d’analyses pertinentes.
En dehors des informations fondamentales disponibles, le consensus ne laisse pas insensible l’analyste dans la formation de ses recommandations. Comme l'écrit Chambost (2007), l’analyste doit être capable de se situer par rapport à « cet artefact cognitif » et justifier les raisons des écarts par rapport aux autres analystes.
À cette influence d’ordre normative vient s’ajouter celle de l’environnement des praticiens. S’il est coutume de parler d’indépendance et d’objectivité des acteurs du marché financier, il est à noter que cette réalité simplifiée n’est pas exactement celle reflétant l’univers dans lequel travaillent les analystes financiers. Ces derniers, lorsqu’ils ne subissent pas la pression de la part de l’entourage (employeur, vendeurs, clients), subissent celle du marché qui indique la tendance, même si celle-ci ne se justifie pas fondamentalement.
Les perspectives théoriques de l’approche conventionnaliste démontrent qu’en situation d’incertitude, les acteurs du marché ne sont pas en capacité de donner une valeur objective à l’actif évalué. La raison avancée est que la diversité des opinions sur le marché financier fait état de relations stratégiques entre les acteurs. Chacun essaye alors non pas de déterminer quelle est la valeur fondamentale, mais plutôt de déterminer ce que l’opinion du marché pense de la vraie valeur. La valeur fondamentale émerge donc des interactions entre les acteurs.