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Le prix d'équilibre walrasien : mythe ou réalité ?

Créé le

16.06.2015

-

Mis à jour le

24.08.2015

L’équilibre général est un postulat qui sous-tend la théorie financière moderne, notamment le modèle d’évaluation des actifs financiers, largement utilisé par les investisseurs. Florence Amans s’interroge sur sa signification et la pertinence de cette référence.

L’équilibre général est un signifiant maître  en finance :

« Maître », car ce postulat fonde toute la théorie financière moderne [1] . Ainsi, le modèle d’évaluation des actifs financiers n’est testable et utilisable que sous l’hypothèse de marchés à l’équilibre. Certes, il sert à détecter d’éventuelles actions sous-cotées (donc en situation de déséquilibre), mais les paramètres sont estimés en supposant le marché à l’équilibre sur la période d’estimation. De même, la performance d’un gérant de fonds ou l’impact boursier d’une annonce sont jugés en référence à une norme : le marché à l’équilibre. Les modèles d’évaluation d’actifs de type Black et Scholes supposent les marchés à l’équilibre. La théorie de Modigliani et Miller offre une solution à l’équilibre…

« Signifiant », au sens lacanien, car ce mot est une énigme : le syntagme « équilibre général » ne signifie rien en lui-même. Il ne dit pas ce qu’est l’équilibre général. Et pourtant, il conditionne tout le bon fonctionnement du marché. Dans cet article, nous proposons d’interroger le signifié d’« équilibre général ». Pour en retrouver le sens, nous sommes remontés au père de l’équilibre général, Léon Walras qui fut le premier à avoir démontré l’existence d’un équilibre général des échanges. Ses résultats, d’abord oubliés, seront redécouverts et repris par les mathématiciens. Ils occuperont la recherche pendant un siècle (Cot et Lallement, 2006). Que Walras entendait-il exactement par équilibre général ? Étymologiquement, l’équilibre renvoie à l’égalité ou à l’ équivalence [2] . Chez Walras, « équilibre » semble plutôt référer à « égalité », ce que nous  montrerons au travers de la question du prix d’équilibre.

Qu’est-ce que le prix d’équilibre chez Walras ?

Les Éléments d’économie politique pure (Walras, 1874) nous permettront de cerner la conception walrasienne du prix d’équilibre. Chez Walras, le prix d’équilibre est d’abord le prix qui égalise les quantités demandées et produites. Tant que cette égalité n’est pas obtenue, l’équilibre n’est pas atteint. Donnons un exemple (voir Figure 1) :

Soit un marché à l’équilibre au temps t0.

Le prix p0 équilibre les quantités offertes et demandées (q0).

Au temps t1, la courbe de demande se déplace vers la droite.

Au prix p0, la quantité offerte q0 est inférieure à la quantité demandée q1.

Comment résorber l’excédent de demande (q1 – q0) ? Par une augmentation des prix.

Quand l’équilibre sera-t-il retrouvé ? Au temps t2, c’est-à-dire quand le prix sera parvenu en p2.

À ce niveau de prix, les quantités offertes et demandées q2 sont à nouveau égales. L’équilibre a bougé, mais a été retrouvé. Chez Walras, donc, le prix d’équilibre est la variable d’ajustement. C’est par lui que les quantités offertes et demandées s’équilibrent.

C’est ensuite le prix qui égalise les valeurs ex ante et ex post. À l’équilibre, le prix ne modifie pas les valeurs détenues. Il est neutre. La valeur avant l’échange est égale à la valeur après l’échange. Le prix d’équilibre conserve les positions héritées ou acquises. Il garantit la justice distributive. Tant qu’il n’est pas atteint, les échanges sont interdits.

C’est enfin le prix au regard duquel tous les agents sont égaux. Un commissaire, les acheteurs ou les vendeurs crient des prix au hasard. Si, à ce prix, la demande excède l’offre, un prix majoré est crié. Si ce prix conduit à une offre plus élevée que la demande, il est revu à la baisse. Le processus dit du « tâtonnement » est itéré jusqu’à révéler le prix égalisant l’offre et la demande. À l’équilibre, la place de crieur peut indifféremment permuter. Le prix reste le même. Il est naturel. Il s’impose à tous comme un fait. Le prix d’équilibre rend vains les rapports de pouvoir. Il préserve la justice commutative.

Ce prix d’équilibre est-il possible ?

Reprenons les trois propriétés du prix d’équilibre walrasien et examinons leur caractère réaliste.

1. Un prix égalisant les quantités demandées et produites est-il possible ? Mathématiquement, il l’est. Walras a formalisé le fonctionnement économique par un système d’équations simultanées. Il obtient un système ni sur-déterminé ni sous-déterminé.
Walras en conclut que l’équilibre général est mathématiquement possible [3] . En pratique, après un tâtonnement walrasien, le prix d’équilibre satisfait au mieux le plus grand nombre d’ordres possible. Il n’élimine pas le rationnement (de la demande) ou la « colle » (les titres offerts non placés).

2. Un prix égalisant les valeurs ex ante et ex post est-il possible ? En théorie, oui, il correspond au juste prix. Le juste prix assure la neutralité de l’échange. Avant ou après l’échange, la valeur est censée être conservée. Seule sa forme a changé (le numéraire est converti en titres, par exemple). En pratique, l’égalisation des valeurs ex ante et ex post n’est pas évidente. Ainsi, les introductions en Bourse entraînent d’importants transferts de richesse (voir Ritter et Welch, 2002). Le fixing de clôture à la Bourse de Paris est la procédure la plus proche du tâtonnement walrasien (cf. Muniesa, 2000). Il assure un prix qui satisfait le plus grand nombre d’ordres. Mais rien ne garantit que ce prix soit le juste prix, même si les échanges sont interdits avant le fixing.

3. Un prix indifférent au crieur est-il possible ? Sur le marché financier, le prix d’équilibre au sens de Walras, c’est-à-dire le cours de clôture, dépend des ordres en carnet. Il vaut alors pour tous les ordres traités. Les individus ne sont donc ni totalement faiseurs de prix, ni entièrement preneurs de prix. Sur le marché des biens et services, les prix sont peut-être davantage des faits naturels. Mais ils deviennent vite moins naturels suite à un changement de mode ou une rupture technologique. Ils sont alors le fait des parties.

Un mythe irréalisable

Sans cesse employé, le terme « équilibre général » n’est jamais explicité. Nous avons recherché sa signification chez le père de l’équilibre général, Léon Walras. Dans la théorie walrasienne, la variable d’équilibrage est le prix. Le prix d’équilibre assure l’égalité entre quantités demandées et produites, entre les valeurs ex ante et ex post, entre les crieurs. Par « équilibre » est donc signifiée l’« égalité », premier sens étymologique du mot équilibre. En théorie, l’égalité (l’équilibre) entre les quantités demandées et produites, entre les valeurs ex ante et ex post, entre les crieurs, peut toujours s’envisager. Les conditions, elles, sont plus ou moins aisées à concevoir. En pratique, elles sont impossibles à respecter ou à obtenir. Du reste, Walras lui-même savait son mythe irréalisable : « Il n’arrive jamais  que le prix de vente des produits soit absolument égal à leur prix de revient en services producteurs, pas plus qu’il n’arrive jamais que l’offre et la demande effectives des services producteurs ou des produits soient absolument égales » [4] . Au mieux, l’économie réelle ne peut être qu’asymptote à l’équilibre général.

 

1 La finance dite moderne débute dans les années 1950, notamment avec la théorie moderne du portefeuille (Markowitz, 1952). 2 Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, Le Robert. 3 L’égalité du nombre d’équations et d’inconnues n’est pas une condition nécessaire et suffisante. Des années 1930 aux années 1950, les mathématiciens établiront les conditions d’existence de l’équilibre général. 4 L. Walras (1874), Éléments d’économie politique pure, p. 194.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº786
Notes :
1 La finance dite moderne débute dans les années 1950, notamment avec la théorie moderne du portefeuille (Markowitz, 1952).
2 Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, Le Robert.
3 L’égalité du nombre d’équations et d’inconnues n’est pas une condition nécessaire et suffisante. Des années 1930 aux années 1950, les mathématiciens établiront les conditions d’existence de l’équilibre général.
4 L. Walras (1874), Éléments d’économie politique pure, p. 194.