Chine

Le « private equity » trouve sa place

Créé le

11.12.2012

-

Mis à jour le

14.12.2012

Encore jeune en Chine, le capital-investissement s’impose. À cheval entre l’Europe et l’Asie, le fonds de private equity A Capital a convaincu le fonds souverain chinois CIC.

Industrie relativement récente en Chine, le capital-investissement a connu une croissance considérable au cours des dernières années, passant de quelques centaines de millions de dollars investis voici 10 ans à 15 ​milliards en 2011. On estime que plus des deux tiers des fonds levés en Asie l'année passée se sont concentrés sur la Chine. Le développement de ce marché est caractérisé par trois époques distinctes.

L'époque des précurseurs

Souvent issus d'équipes venant de la Silicon Valley et composées en grande partie de «  returnees [1] », les précurseurs investissent à partir des années 2000 dans le capital-risque. Les sociétés privées ayant connu un essor phénoménal depuis 10-15 ans, le capital-risque est devenu capital-développement, qui concentre encore aujourd'hui 90 % de l'investissement. On peut ainsi dire que l'absence d'opérations à effet de levier a permis une croissance continue, peu tempérée même en 2009.

La phase d'euphorie

La deuxième grande phase a été l'euphorie des années 2005-2010 avec un modèle quasi unique de « pre-IPO », à savoir des investissements essentiellement destinés à amener une société en Bourse. Les TRI [2] dégagés ont été fabuleux, avec un summum en 2007 : 57 % de TRI en moyenne pour les sorties réalisées cette année-là, d'après le Center for Asian Private Equity.

Retournement et consolidation

Le retournement des marchés boursiers, dans une troisième phase depuis 2008, n'en est que plus brutal : les sorties en Bourse ont été beaucoup plus délicates, même si le démarrage du Nasdaq chinois, le « ChiNext », à Shenzhen en 2009 a atténué l'impact. Mais ici aussi, les sorties ont permis des valorisations très importantes – le ChiNext a démarré avec un PER (Price Earning Ratio ou rapport coût/bénéfice) de 48x, et a culminé a plus de 100x à l'issue du premier jour de cotation –, mais le cash to cash, à savoir le retour sonnant et trébuchant pour les investisseurs, est moins évident. Une analyse précise des conditions de «  lockup [3] » et de liquidité s'impose pour aller au-delà de l'écran de fumée des valorisations des portefeuilles. Cette troisième phase est celle de la consolidation ou nous devrions voir une évolution rapide du profil des équipes vers plus de compétences industrielles et sectorielles, une plus grande disparité dans les performances et probablement plusieurs échecs retentissants. Autre grande tendance, celle des fonds levés en renminbi (la monnaie chinoise) : en 2011, pour la première fois, ils représentent plus de la moitié (60 %) des levées, signe d'une évolution du secteur en direction des investisseurs locaux.

Aujourd'hui, le capital-investissement est devenu un élément essentiel de financement du secteur privé en Chine, qui reste peu favorisé par le financement bancaire, et la quasi-totalité des success stories entrepreneuriales – Baidu, Ctrip, Lining, Belle, Home Inn pour n'en mentionner que quelques-uns – ont été financées, voire amorcées, par des fonds de private equity.

Le private equity chinois semble promis à un bel avenir, avec seulement 0,3 % environ du PIB investi dans cette classe d'actif, à comparer avec les 3,4 % aux Etats-Unis et environ 1 % en Europe. L'image générale du secteur est extrêmement positive, que ce soit dans les cercles gouvernementaux, auprès des entrepreneurs et même auprès du grand public – quel contraste avec les pays occidentaux ! Autre contraste frappant : voici peu de temps, les grandes sociétés d'assurance ont reçu l'autorisation d'investir jusqu'à 5 % de leurs actifs en « investissements alternatifs », ce qui représente la bagatelle de 50 milliards de dollars ! Cela doit faire réfléchir sur l'impact qu'a notamment Solvabilité 2 sur le capital-investissement européen.

Quelques nuages viennent toutefois assombrir le tableau :

  • la concurrence est effrénée ;
  • assez peu de GP (les gérants des fonds de private equity) ont su dépasser le stade du«  dealmaking [4] ​ »pour devenir de réels investisseurs actifs, créant de la valeur pour leurs sociétés en portefeuille ;
  • les sorties sont moins aisées que par le passé, du fait de la faiblesse des marchés d'actions chinois depuis 3 ans et de leur plus grande sélectivité ;
  • l'instabilité des équipes inquiète les LP (les investisseurs) : dans de nombreux fonds, les équipes sont en constant renouvellement ;
  • la réglementation demeure balbutiante et à l'occasion contradictoire entre plusieurs régulateurs (MOFCOM, NDRC, CSRC), parfois concurrents ;
  • il convient de relativiser l'importance du capital-investissement, qui ne représente encore aujourd'hui que 10 % des fusions et acquisitions en Chine.
Dans ce contexte, le fonds de private equity A Capital a été sponsorisé par deux grands institutionnels: la holding belge SFPI et le fonds souverain chinois CIC [5] . A Capital répond à deux tendances lourdes, qui se rejoignent :

d'un côté, l'impératif de croissance des sociétés européennes, dans un contexte de croissance nulle ou faible dans les prochaines années sur le Vieux Continent, et donc la nécessité absolue pour beaucoup de se développer dans les pays émergents, et notamment en Chine. Ce qui était une stratégie de niche est aujourd'hui au cœur de la préoccupation de la grande majorité des groupes familiaux ou investis par des fonds ;

d'un autre coté, un nombre croissant de groupes chinois souhaitent se développer à l'international, notamment pour acquérir des éléments qui leur permettront de réussir sur leur marché intérieur, comme des marques, des ressources ou de la technologie. La compétition acharnée sur le marché domestique chinois ainsi que l'augmentation des coûts – les salaires ont été en moyenne multipliés par trois en 10 ans – amènent beaucoup d'entreprises chinoises à s'internationaliser afin de monter dans la chaîne de valeur, d'acquérir des technologies nouvelles, ou encore d'améliorer leur gestion d'entreprise.

Toutefois, jusqu'à présent les investissements chinois à l'international n'ont pas connu de grand succès. Plusieurs raisons expliquent ce résultat mitigé :

  • la faible expérience des groupes chinois dans le domaine des fusions et acquisitions (il ne faut pas oublier que la Chine s'est essentiellement développée par croissance organique durant les 30 dernières années) ;
  • la relative inexpérience des groupes chinois en termes de capacité d'intégration, notamment dans des secteurs à forte valeur ajoutée ;
  • un problème récurrent de perception, qui n'est que lentement compensé par un effort – encore bien insuffisant –  de communication et de transparence.
Basé sur ce constat et sur la conviction que seul un alignement complet d'intérêt était de nature, pour un groupe européen, à pérenniser un partenariat en Chine, A Capital a développé un modèle unique : en tant qu'investisseur européen, il identifie des sociétés européennes performantes, et, après avoir décidé d'investir, il amène avec lui un co-investisseur chinois possédant exactement les caractéristiques nécessaires pour que les sociétés investies réussissent en Chine.

Ce partenariat stratégique crée de la valeur pour la société investie et ses actionnaires, existants et nouveaux. Pendant l'opération, mais surtout pendant toute la durée de l'investissement, A Capital s'assure que l'opération se passe suivant des normes européennes, que le partenariat stratégique envisagé se réalise effectivement, et que le développement chinois de la société est solide et rapide.

Ce modèle a été mis à l'épreuve avec grand succès dans la première opération qui fut l'investissement dans Club Med, ou le co-investisseur stratégique choisi est le principal conglomérat privé chinois, apportant a la fois une grande expérience en immobilier (indispensable pour le choix des sites) et une capacité à accélérer le développement et la distribution de la marque auprès de la clientèle chinoise, dans une perspective mondiale. D'où l'importance de l'investissement dans la société mère du Club Med…

Cette stratégie, combinée à la constitution d'une équipe expérimentée et complètement biculturelle, a convaincu le fonds souverain chinois et la SFPI (Société fédérale de participations et d'investissement) d'investir et de devenir sponsors de A Capital. Les deux institutionnels étaient à la recherche d'un gestionnaire de fonds ayant une stratégie différenciante sur l'Europe, investissant dans des actifs de qualité européens avec un fort potentiel de création de valeur par un développement asiatique, et capable d'offrir du co-investissement à ses LP.

C'est probablement le seul « first time fund [6] » dans lequel CIC ait jamais investi, après une due diligence approfondie de près de 8 mois. Les arguments qui ont convaincu CIC sont :

  • le track record (c'est-à-dire l'expérience) de l'équipe, à la fois en Chine et en Europe ;
  • la rareté des gestionnaires dotés d'une réelle capacité d'exécution sur des opérations entre la Chine et l'Europe, et de mise en œuvre de partenariats stratégiques créateurs de valeur ;
  • le réseau unique de relations forgées en Chine avec les principaux acteurs étatiques et privés ayant des ambitions internationales ;
  • un deal flow (flux d'affaires) important d'entreprises européennes performantes.
La SFPI avait de surcroît une forte expérience, avec notamment un fonds investissant en Chine depuis 2002 et dont les performances en terme de TRI sont remarquables. Ceci l'a conduit à souhaiter promouvoir un fonds investissant purement en Europe, dans un objectif de réelle création de valeur, et qui permettrait indirectement d'être un catalyseur maîtrisé et européen d'investissements chinois en Europe.

Aujourd'hui China Investment Corporation, par l'intermédiaire de son Chief Investment Officer, et la SFPI sont membres du Comité d'orientation du fonds. A Capital a, voici quelques semaines, bouclé sa deuxième opération dans Bang & Olufsen, pour sécuriser et accélérer le développement de cette société emblématique danoise dans les pays émergents et en Chine en particulier. Cette opération est significative dans le sens où elle se situe dans un deuxième pays européen, concerne une marque mondialement réputée, un groupe qui n'avait pas un besoin de financement mais un impératif stratégique qui ont permis à A Capital et à son co-investisseur – cette fois-ci le principal distributeur de produits de luxe en Chine, Sparkle Roll – de bénéficier d'une augmentation de capital réservée. Surtout, cette opération a démontré le caractère duplicable et durable de la stratégie du fonds.

A Capital va prochainement réaliser son deuxième tour de table avec un nombre restreint d'investisseurs institutionnels et de family offices, à qui elle donnera la possibilité de co-investir au côté du fonds.

1 Les returnees sont des Chinois qui ont émigré, puis qui retournent en Chine. 2 Taux de rendement interne. 3 Lockup : les investisseurs s’engagent à ne pas sortir du fonds pendant une période prédéterminée. 4 Conclure un accord avec une entreprise pour entrer à son capital. 5 China Investment Corporation. 6 Première génération d’un fonds.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº309
Notes :
1 Les returnees sont des Chinois qui ont émigré, puis qui retournent en Chine.
2 Taux de rendement interne.
3 Lockup : les investisseurs s’engagent à ne pas sortir du fonds pendant une période prédéterminée.
4 Conclure un accord avec une entreprise pour entrer à son capital.
5 China Investment Corporation.
6 Première génération d’un fonds.