Les comportements humains sont souvent à l’origine de défaillance ou de fraude. Croyez-vous en l’efficacité des dispositifs traditionnels de contrôle sur cet aspect ?
Yvon Pesqueux : La maîtrise des risques opérationnels est le plus souvent associée, d’un point de vue humain, au thème de l’erreur ou encore à celui de la transgression. La réponse apportée est classiquement la mise en place de procédures et de points de contrôle. Mais ce que cette perspective passe sous silence, c'est que ces procédures entraînent des comportements tout autant porteurs de risques. C’est donc le rapport au risque qu’il faut évaluer, au-delà des procédures. C’est plus généralement la thématique de l’erreur, des comportements in situ, porteurs de risques car situés dans un océan d’injonctions paradoxales, ou bien encore des intentions cyniques.
Quelles sont, en général, les racines de ces comportements ?
La peur et la vulnérabilité. La peur, sentiment d’angoisse éprouvé au regard d’un danger ou d’une menace, prend aujourd’hui différentes formes, en particulier la peur de « l’autre » dans des sociétés ou le « soi » est mis en avant. Quant à la notion de vulnérabilité, elle recouvre l’ensemble des conditions et des processus qui résultent de facteurs physiques, sociaux, économiques et environnementaux venant augmenter la sensibilité d’un espace au risque. La vulnérabilité rassemble les préconditions qui vont se révéler au moment de l’occurrence du risque. On parle de résilience pour qualifier les conditions qui permettent d’affronter et de récupérer l’occurrence du phénomène.
Comment peut-on atténuer les effets ?
Principalement en renforçant l’engagement moral et en développant l’attention des acteurs. Lawrence Kohlberg a, par exemple, élaboré une typologie expliquant les différents stades du développement moral [voir Encadré]. Ce modèle soutient qu’il serait possible d’améliorer le « niveau moral » des agents organisationnels par apprentissage, sur la base d’une mesure du niveau moral de chacun des agents, puis par training. Les stades les plus élevés se fondent sur l’idée de réciprocité : la capacité de ceux qui raisonnent à se mettre à la place des autres.
La seconde voie est le renforcement de l’attention (care) des acteurs. Le care correspond à l’activité qui consiste « à prendre soin ». Comme le mentionnent
Dans la perspective du care, la question morale ne repose plus sur le postulat de l’autonomie du sujet, mais sur la tension qui opère entre la dépendance et l’indépendance. C’est l’égocentrisme de la morale universaliste de l’autonomie qui est finalement critiquée pour son indifférence (l’uncaring). Il s’agit de se concentrer sur les petites choses qui comptent, celles qui attirent l’attention.
Comment parvenir à renforcer cette attention au care des acteurs ?
D’après
- l’attention (la reconnaissance d’un besoin et la nécessité de s’en occuper) ;
- la responsabilité (du fait de la dimension active de la prise en charge et non simplement comme réponse à des obligations) ;
- la compétence (qui prend ici une dimension morale comme perception affinée et agissante) ;
- et sa dimension processuelle (comme capacité de réponse à la vulnérabilité, venant nier le postulat de l’autonomie de l’individu pour une reconnaissance de sa dépendance radicale).
L’actualité du care est-elle liée au développement, en dualité, d’une société de compétition et de calcul ?
Elle pourrait alors être considérée comme un produit de l’idéologie de la période dans laquelle nous vivons, mais aussi fondatrice d’un principe de gestion, dans la mesure où le caring pose la question de savoir dans quel registre on se trouve quand on se situe au-delà de l’autonomie.