Le principe d’innovation responsable, fondement de l’innovation bancaire ?

Créé le

20.06.2013

-

Mis à jour le

08.04.2019

Quel que soit le secteur, les innovations explorent des domaines de plus en plus complexes. Comment anticiper leurs impacts et intégrer une exigence de responsabilité à tous les stades de leur développement ? Dans le même temps, quel champ recouvre véritablement aujourd’hui la responsabilité de l’innovateur ? Le principe d’innovation responsable cherche à répondre à ces questions.

Quand François Rabelais affirmait au XVIe siècle que « science sans conscience n’est que ruine de l’ âme [1] », pouvait-il imaginer que, cinq siècles plus tard, cette question serait à la pointe de l’actualité ? Le faisait-il en prévention de son quasi contemporain Descartes, qui allait lancer le siècle dans la modernité ? Si ces enjeux paraissent une évidence à propos des progrès scientifiques et évolutions technologiques, ils ne sont pas moins déterminants pour le secteur des services dans son ensemble et celui des banques en particulier. Celles-ci ne sont en effet pas moins concernées par l’innovation qui peut être développée « sans conscience », c'est-à-dire sans réflexion quant aux conséquences qu’elle peut amener, ainsi que nous allons essayer de le montrer dans son application au secteur bancaire.

Aux origines de la banque : l’innovation

Dans ses premiers temps babyloniens, au IIe siècle avant notre ère, le prêt sur marchandise était une pratique connue et, même si l’on peut y lire les prémices des missions bancaires, c’est surtout avec l’apparition de la monnaie, 5 siècles plus tôt environ, que les opérations de prêts d’argent et les dépôts ont vraiment commencé à se développer. Si ce commerce s’est construit sous les ordres religieux, des personnes civiles s’en sont très vite préoccupées. Ainsi, l’Empire romain voit l’émergence de banquiers privés dont les services sont rémunérés grâce à un intérêt réclamé. À partir de la Renaissance, ces banquiers vont devenir de véritables institutions, avec la constitution d’organisations telles que les Fugger en Allemagne, ou les Médicis et les Alberti en Italie. Depuis toujours, les banques n’ont cessé d’innover, en développant les lettres de change et les chèques, les lettres de paiement et les cartes bancaires. Poussées par une activité économique en plein essor, à l’occasion par exemple de la révolution industrielle du XIXe siècle, les banques vont continuer en développant notamment le système de titres (les actions) pour financer les entreprises commerciales [2] .

Ce comportement n’est pas étranger à la crise financière qui est née d’une innovation, le « crédit hypothécaire », issu du marché dit des subprime. Des banquiers ont accordé des crédits immobiliers à des ménages aux revenus modestes en calculant leur capacité d’emprunt sur la valeur de la maison achetée. Le principe fonctionnait tant que les prix augmentaient, mais lorsque l’immobilier a commencé à décroître, autour de 2007, les ménages n’étaient plus en capacité de rembourser et les organismes de crédits se sont effondrés à leur tour. Par l’effet de la titrisation – technique vieille de quarante ans qui consiste à transformer des prêts bancaires en obligations achetées par les investisseurs du monde entier –, l’ensemble du système financier a été contaminé. La crise est donc issue de deux innovations, que sont à la fois les subprime et la titrisation.

Dans le même temps, les innovateurs de ces services n’ont fait que répondre à une demande des clients américains dans un contexte où, depuis les années 1930, la politique du logement aux États-Unis était avant tout orientée vers l’accession à la propriété. Autrement dit, nous pouvons nous demander quel est le premier pilier du principe d’innovation responsable. Devons-nous toujours répondre au besoin des individus ? La crise financière aurait-elle eu lieu si l'« innovateur-banquier » des subprime avait répondu à son client lui réclamant un crédit : « je ne peux mettre en place ce système qui pourtant peut répondre à votre besoin, car il est porteur de risque majeur si le marché immobilier s’effondre ». Le client aurait-il accepté la décision ou bien sollicité un concurrent ? C’est en cela qu’il faut en appeler à la notion de responsabilité, dont l'étymologie latine (respondere) nous rappelle que nous devons être capables avant tout de « répondre » de nos actions.

Déterminer ce qu’est l'« innovation responsable »

Comprendre comment nous pouvons être responsables à l’occasion de l’innovation nécessite un dimensionnement de ce que l’on entend par les notions respectives d’innovation et de responsabilité. Le premier terme se définit, dans la lignée de Schumpeter et d’autres économistes, comme la création de valeur [3] . En cela, l’innovation se différencie de l’invention, qui ne peut rester qu’au stade de l’idée, du prototype et ne trouve véritablement pas son marché ; au mieux, une invention est « candidate » à l’innovation, mais elle ne revêt cette qualification qu’après avoir créé une valeur significative.

Nous l’avons dit, la responsabilité consiste à répondre de ses actes. Cela fait sens avec la responsabilité telle qu’elle est définie dans le Code civil : « Tout fait quelconque de l’homme qui cause à autrui un dommage, oblige celui-ci par la faute duquel il est arrivé à le réparer [4] . » Répondre de ses actes, c’est les assumer, s’en reconnaître l’auteur. Derrière cette notion réside donc un enjeu de maturité psychologique. C’est pourquoi on considère comme « responsable mais pas coupable » un individu qui, pris de folie, en assassine un autre. De même, les parents sont dits responsables de leurs enfants du fait du manque de maturité de ces derniers.

L’innovation et la responsabilité peuvent spontanément être opposées

En effet, quand l’une est synonyme de croissance, de développement et de progrès, l’autre est plutôt comprise comme une contrainte, un frein ou encore un obstacle. Pour comprendre comment les deux termes peuvent s’articuler, il est important de dissocier l’innovation responsable des problématiques de développement durable. Sans nul doute, il est fondamental de considérer le développement de nos organisations au regard des problématiques sociétales ainsi que Gro Harlem Brundtland l’avait souligné en 1987 [5] , c'est-à-dire en articulant à la fois les problématiques environnementales, économiques et sociales. Toutefois, les caractéristiques de l’innovation – et particulièrement son caractère incertain – n’y sont pas ou peu abordées.

Une distinction doit également se faire avec l’innovation sociale, dont l’enjeu est d’innover pour mieux appréhender les problématiques des populations les plus défavorisées. L’innovation responsable est différente, car elle ne pose pas la responsabilité comme une finalité. Elle considère en effet que la responsabilité doit être présente au-delà de ces enjeux, qu’elle doit être un principe holistique pour l’ensemble des processus d’innovation. Ce point est déterminant, car le développement des organisations et leur possible croissance ne sont envisageables qu’à travers l’innovation et seule la considération de la responsabilité pour l’ensemble des innovations est véritablement décisive.

De ce fait, il faut comprendre que l’innovation responsable découle d’une démarche d’innovation « classique » où, à chaque étape du projet, de la conception à la mise sur le marché, il s’agit d’interroger les différents angles de la responsabilité qui se retrouvent essentiellement dans les trois piliers économique, environnemental et social. Cependant, la vérification de ces aspects tout au long du développement de l’innovation n’est pas suffisante. Il reste à considérer l’aspect incertain de l’innovation : nous ne pouvons pas savoir de façon définitive quelles seront son évolution ou son utilisation et la mission de l’innovateur responsable est bien d’être garant de ce qui peut advenir, c'est-à-dire d’anticiper les risques à venir en émettant des hypothèses exhaustives. C’est cette démarche qui peut assurer – autant que possible – une intégration de la responsabilité au sein du cycle de vie de l’innovation.

Élaborer des processus permettant l’innovation responsable

Si le processus de l’innovation responsable s’érige en plusieurs étapes définies et structurées (allant du respect de la loi à l’éducation), parfois complexes, les trois axes suivants permettent de comprendre concrètement cette notion et d’en résumer les enjeux [6] .

Nous avons déjà abordé ce premier pilier de l’innovation responsable. Doit-on en effet toujours répondre aux besoins des individus ? Les équipes marketing s’efforcent en permanence, légitimement, de détecter les besoins d’aujourd’hui et de demain et d’apprécier s’ils constituent un marché qui justifie de s’y investir. La nature humaine est telle que le désir de consommer et de posséder ne peut être facilement assouvi. Il revient donc à l’innovateur de questionner non seulement les besoins, mais également la pertinence des réponses à y apporter.

Les ménages souhaitaient posséder leur maison. Devions-nous formuler des services permettant l’acquisition de maisons dès lors que les possibles acquéreurs n’avaient pas vraiment les capacités d’endettement ?

Mesurer les impacts directs des innovations

Cette question est liée à deux éléments :

  • l’incertitude indissociable de la mise en œuvre de toute innovation ;
  • l’incapacité à anticiper les impacts de produits ou services sur la santé de l’utilisateur comme sur son mode de vie.
L’impact direct de l’innovation dans le cas des subprime est évident et l’innovateur se devait soit de mettre en place un système de protection pour celui qui allait profiter de ce service, soit de ne pas lui proposer. Nous pouvons aussi considérer l’exemple des crédits à la consommation : les médias se font régulièrement l’écho de la situation catastrophique de familles confrontées au surendettement. La spirale dans laquelle ces ménages se sont engagés est souvent due à la souscription de crédits renouvelables (autrefois communément appelés r evolving) auprès de grandes enseignes, mais aussi des sites Internet des établissements de crédit spécialisés à l’occasion d’un achat ou d’un besoin a priori exceptionnel. L’impact direct de cette proposition est la situation délicate dans laquelle va se trouver l’emprunteur pour rembourser le crédit assorti de taux d’intérêts qui peuvent dépasser 20 %.

Considérer également les impacts indirects

Nous devons intégrer l’idée que nous agissons au sein d’un écosystème. Ainsi, le lancement d’une innovation peut avoir un impact, non seulement sur ses clients directs, mais également sur les non-clients. Une certaine maturité est nécessaire pour atteindre ce degré de responsabilité, étant donné qu’il est question de rendre des comptes à quelqu’un qui semble se trouver en dehors du champ de nos actes.

Lors de la crise des subprime, ce sont non seulement les clients et les prêteurs qui ont été concernés, mais également, par le jeu de la titrisation, des personnes totalement étrangères à cette innovation. D’autres situations peuvent être soulignées. Ainsi, lorsque nous plaçons nos économies sur un livret ou une assurance vie par exemple, quelle est l’utilisation qui en est faite ? Les banques investissent-elles ces fonds dans des entreprises pouvant nuire indirectement au citoyen ?

Une démarche d’innovation responsable nécessite une certaine maturité, une sagesse, peut-être même une spiritualité quant à la nécessité d’innover. Il est essentiel que l’innovateur comprenne son rôle et l’impact de ses produits et services sur les citoyens, qu’ils soient ou non ses clients. L’innovation responsable propose d’innover autant au regard des processus qui s’articulent autour de la performance et du leadership que conformément à des méthodes qui préservent l’intégrité de son écosystème. Au sein d’une entreprise, les innovateurs ne sont pas des salariés comme les autres. Ils portent la responsabilité du monde de demain, de l’humanité, aussi infime que semble être une innovation. C’est à ce titre que le concept d’innovation responsable est porté par le « principe responsabilité » du philosophe Hans Jonas : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre [7] ».

 

1 François Rabelais, Pantagruel, Le Livre de Poche, 1979.

2 Cf. Jean Rivoire, Une histoire de la banque, Puf, 1984.

3 Lire à ce sujet, dans ce même numéro, l’article de J-L. Strauss.

4 Code civil, Dalloz 2013, Dalloz-Sirey, 2012.

5 Cf. « Notre avenir à tous », Rapport de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement de l’ONU, présidée par Harlem Brundtland. D’après la version française originale, avril 1987.

6 Cf. Xavier Pavie, Innovation responsable, levier stratégique pour les organisations, Eyrolles, 2012.

7 Hans Jonas (1979), Le Principe responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique, trad. fr. Jean Greisch, Flammarion, 1999.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº762
Notes :
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1 François Rabelais, Pantagruel, Le Livre de Poche, 1979.
2 Cf. Jean Rivoire, Une histoire de la banque, Puf, 1984.
3 Lire à ce sujet, dans ce même numéro, l’article de J-L. Strauss.
4 Code civil, Dalloz 2013, Dalloz-Sirey, 2012.
5 Cf. « Notre avenir à tous », Rapport de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement de l’ONU, présidée par Harlem Brundtland. D’après la version française originale, avril 1987.
6 Cf. Xavier Pavie, Innovation responsable, levier stratégique pour les organisations, Eyrolles, 2012.
7 Hans Jonas (1979), Le Principe responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique, trad. fr. Jean Greisch, Flammarion, 1999.