Le monde à l’envers dans lequel s’oriente ce début de XXIe siècle s’illustre avec éclat en matière de dettes souveraines : contrairement aux expériences passées, ce sont désormais les pays dits « émergents » qui semblent devoir être appelés au chevet des pays dits « développés ». Le dernier G20 de Cannes en novembre 2011, où l’on assista à la demande officieuse par l’Europe d’un apport financier de la Chine au plan de sauvetage de la monnaie européenne, dont l’existence même était alors remise en question par les marchés, en a été le plus récent exemple.
Avec quelques mois de recul, la fin de non recevoir de la part du gouvernement chinois était en réalité parfaitement prévisible, à la fois pour des raisons de politique interne, de diplomatie extérieure et de stratégie à long terme. Elles laissent présager que la résolution de la crise européenne devra venir de l’Europe elle-même, bien plus que d’un soutien providentiel chinois.
Un pays riche à la population pauvre
Le premier élément à prendre en compte tient au paradoxe qu’offre aujourd’hui la Chine, à la fois perçue depuis l’étranger comme plus forte que jamais, mais aussi, vue de l’intérieur, comme plus fragile que jamais, depuis 1989. Si le monde occidental note avec anxiété l’accélération de la montée en puissance du pays depuis le début de la crise de 2007, tant sur le plan militaire ou diplomatique qu’économique, le peuple chinois continue quant à lui de subir les conséquences du choix de développement d’un « pays riche à la population pauvre ». Comment justifier auprès d’une nation chinoise dont près de la moitié de la population vit toujours avec 2 dollars par jour la nécessité de continuer à financer l’occident, et notamment un endettement américain croissant à hauteur de 15 dollars par habitant et par jour, pour maintenir son style de vie excessif ? La multiplication des « mouvements de masse » à travers le continent chinois, désormais de l’ordre de 300 par jour, défie l’objectif primordial de cohésion sociale et explique pourquoi le budget de sécurité intérieure du pays – soit près de 100 milliards de dollars –, dépasse même celui de la Défense. Gardant en tête que les mouvements de Tiananmen avaient puisé leurs sources dans la flambée de l’inflation alimentaire, le gouvernement chinois reconnaît désormais ouvertement que le plan stimulus de 2009 se révèle aujourd’hui d’une ampleur excessive, source potentielle d’inflation structurelle, et que les fonds publics chinois doivent dès lors être employés à préserver l’« harmonie intérieure » domestique plutôt qu’à tenter de sauver le reste du monde.
Sur les plans politique et financier
Sur ces éléments de politique intérieure viennent se greffer également des considérations diplomatiques sur l’opportunité d’investir en Europe :
- sur le plan politique, l’espoir caressé à une époque de conforter un contrepoids européen à la puissance américaine s’est envolé face à l’absence totale de leadership du Vieux Continent sur la scène mondiale ;
- sur le plan économique, la place de premier partenaire commercial est replacée dans un contexte où la part de l’Europe à la croissance mondiale n’a cessé de décliner, de près de 20 % dans les années 1970 à seulement près de 3 % selon de récentes estimations dans les années 2010, pour rendre à terme l’importance des exportations vers l’Europe insignifiante ;
- enfin, sur le plan financier, la Chine se réfère à la crise asiatique de 1997 et aux réformes drastiques imposées alors par les gouvernements développés à des pays de l’Asie du Sud-Est, qui avaient mis entre 2 et 6 ans à retrouver leur niveau de PNB réel par habitant d’avant crise ; rien de tel dans les plans dit d'« austérité » aujourd’hui en Europe, dont, à l’exception de la Grèce, aucun ne remet à ce jour aussi violemment en cause le modèle économique pourtant dépassé des décennies précédentes.
Un modèle européen dépassé
Mais c’est sans doute dans la sphère stratégique que la Chine puise sa plus forte opposition à un soutien financier conséquent à l’Europe : elle note avec lucidité que les trois grands pôles mondiaux – États-Unis, Europe, Chine – voient de manière concomitante leur modèle de développement également brisé : le temps n’est donc plus au crédit-fournisseur alimentant une dette excessive, privée aux États-Unis, publique en Europe. L’urgence est plus à rebalancer l’économie domestique chinoise, loin de ses excès en investissements d’infrastructure non profitables, au moment où, contrairement à la propagande officielle, la politique d’accélération de la croissance de la consommation intérieure devra nécessairement passer par des réformes sociales majeures. Comme tous les 10 ans, les dirigeants chinois savent qu’en réalité, ils doivent réinventer leur modèle de développement interne pour survivre : après l’abandon de Mao en 1978, le tournant au capitalisme et aux investissements étrangers en 1992, l’adhésion à l’OMC en 2001 et le choix des exportations, la nécessité s’impose aujourd’hui de développer l’industrie des services – notamment environnementaux, de productivité, et surtout financiers – pour assurer l’objectif clef de la future décennie : la convertibilité du RMB d’ici 2020, sacrant Shanghai comme principale place financière mondiale… On voit mal, dans ce contexte, la logique dans laquelle s’inscrirait un secours financier à un modèle européen largement dépassé !
Vers un « service minimum » chinois
Gageons que les mois à venir nous offriront un « service minimum » chinois d’assistance à région en danger, sous la forme la plus probable d’un savant mélange de participations les plus modestes possibles à des opérations multilatérales de type FMI, contre l’octroi de droits de vote supplémentaires, alliées à des investissements ciblés, principalement minoritaires, dans les fleurons de l’industrie européenne.
On voit donc bien que, de même que la médecine traditionnelle chinoise se plaît à ne recourir qu’à des éléments naturels, c’est de la capacité naturelle historique de l’Europe à se réformer que viendra la solution à la crise souveraine actuelle, bien plus que d’une dose supplémentaire d’opium pékinois, qui appartient définitivement à un autre siècle.