En reformulant à peine le titre, la question pourrait être la suivante : pourquoi les principales associations de conseillers en investissements financiers (
Les raisons d’une cacophonie avérée
Pour s’en convaincre, il suffit de se remémorer les réponses aux consultations de place (sur la proposition de loi relative à la création d’un ordre professionnel des CGPI en 2008, sur le rapport Deletré en 2009, ou sur le projet de loi de régulation bancaire et financière de 2010, pour ne citer que les principales) et les positions prises lors de certaines tables rondes réunissant leurs présidents.
Quelles raisons suffisamment importantes peuvent expliquer une telle cacophonie au sommet ? Certes, les CIF n’exercent pas tous le même métier : certains sont plus orientés vers les particuliers et le conseil patrimonial, d’autres vers les entreprises et le conseil en transmission ou en opérations de haut de bilan (telles que les fusions-acquisitions). Du fait de la diversité de leurs membres, les intérêts des associations représentatives seraient donc différents, et parfois même divergents. Mais est-ce là une raison suffisante pour expliquer de telles dissensions dans les prises de positions écrites ou orales ?
On peut légitimement se demander s’il ne faudrait pas chercher l’explication ailleurs, par exemple du côté d’une lutte d’influence de ces associations, tant envers leurs membres, existants ou potentiels, en vue d'en regrouper le plus grand nombre (et percevoir les cotisations correspondantes, diront les mauvaises langues), qu’envers les pouvoirs publics, pour être à même de se présenter comme un interlocuteur représentatif et crédible.
Pour bien comprendre, et avant de regarder les chiffres, quelques brefs rappels réglementaires sont nécessaires.
L’existence d’un fichier des CIF et ses conséquences
Au sein de la grande profession des spécialistes du conseil en gestion de patrimoine, une partie exerce son métier chez les producteurs de produits d’investissement (produits bancaires, financiers, d’assurance, immobiliers…) ou au sein des grands réseaux de distribution (banques, entreprises d’investissement, sociétés d’assurance, constructeurs et promoteurs…) ; mais une autre partie déploie son activité dans des structures juridiquement distinctes de ces producteurs et de ces distributeurs : ils se qualifient alors eux-mêmes de conseillers en gestion de patrimoine indépendants (CGPI). Et lorsque, pour exercer leur activité, ces CGPI décident de devenir CIF, ce statut leur fait obligation d’adhérer à une association professionnelle ad hoc.
Or, six associations de CIF ont été agréées par l’Autorité des marchés financiers (AMF) entre septembre 2005 et juin 2006. Cela fait beaucoup, d’autant que, comme nous allons le voir, leurs effectifs se répartissent de façon très inégale. Cette disparité numérique et l’évolution des positions respectives sont d’autant plus visibles que la réglementation applicable à ces associations agréées leur impose de tenir à jour la liste de leurs membres et, surtout, de la transmettre à l’AMF qui en assure le libre accès au public. Or, dans un souci louable de transparence, l’AMF a fait le choix de consolider l’ensemble de ces listes dans un fichier unique (au sein de la Base GECO) accessible à partir de son site Internet. Les chiffres synthétisés dans les tableaux graphiques joints proviennent de la consultation de cette base sur une période de près de six ans, c’est-à-dire de sa création à maintenant.
La consultation du fichier AMF à différentes dates
Pour nous en convaincre, regardons ce que nous apprennent les chiffres.
Une montée en puissance des six associations agréées très progressive…
Si les associations de CIF ont toutes été agréées entre septembre 2005 et février 2006, la durée, longue, de leur montée en puissance montre que, soit elles n’ont déclaré que progressivement leurs membres à l’AMF, soit les membres de ces associations ont pris le temps de la réflexion avant de s’affilier à l’une d’entre elles, soit de nouveaux CIF se créent régulièrement montrant ainsi une croissance de ce secteur d'activité. Ces deux premières raisons peuvent d’ailleurs s’être succédé dans le temps, ou même cumulé dans les premiers mois qui ont suivi la mise en place du fichier AMF, ce qui explique la lenteur de la montée en puissance des effectifs déclarés dans le fichier. Il est possible que la troisième raison l'emporte aujourd'hui.
Une interrogation de ce fichier réalisée à la mi-mai 2006 montrait en effet qu'à cette date, seules les quatre premières
Cette montée en puissance s’est poursuivie pendant les quatre années et demie suivantes. Ainsi, le total des personnes recensées dans le fichier par les six associations a un peu plus que doublé d’août 2006 à février 2008, passant, sur cette période de dix-huit mois, d’environ 2 000 personnes à presque 5 000. En juillet 2009, le nombre total de membres des six associations agréées dépasse les 6 500 personnes et dix-huit mois plus tard encore, en février 2011, il dépasse largement les 8 000.
Cette progression, lente mais régulière, des effectifs déclarés montre bien que le dispositif a continué à s’étoffer bien après que les six associations ont été agréées par l’AMF. C’est à la fois rassurant et étonnant : rassurant, car cela montre que, même s’il est lent, le recensement fonctionne et finit par porter ses fruits ; mais il est au moins aussi étonnant que, plus de sept ans après l’entrée en vigueur de la loi de sécurité financière, et cinq ans après la mise en place du fichier et l’agrément de la dernière association de CIF, l’ensemble de la population concernée n’ait toujours pas fini d’être recensé.
…qui montre certaines constantes dans la répartition des effectifs
Ce fichier AMF contient non seulement les CIF, personnes physiques ou personnes morales, mais aussi des non-CIF, c’est-à-dire les dirigeants de CIF personnes morales et les salariés de CIF, personnes physiques ou personnes morales. Il est à cet égard intéressant de noter que la proportion des CIF dans le total des personnes déclarées au fichier est stable sur toute la durée étudiée (soit quatre ans et demi, d’août 2006 à février 2011) : elle est d’environ 45 %. 55 % des personnes déclarées dans le fichier sont donc des non-CIF. Et parmi
La suprématie quantitative des trois plus grandes associations agréées…
Il est tout aussi remarquable que de façon constante au cours des trois dernières années, soit entre début 2008 et début 2011, les trois premières associations en nombre de membres – à savoir la CIP, l’ANACOFI CIF et la CNCIF – représentent à elles trois 88 à 89 % des personnes déclarées dans le fichier. Les trois autres associations (AACIF, CCIF, CIF CGPC/La Compagnie de CGPI) se répartissent donc les quelque 11 à 12 % restants, et leurs parts respectives restent stables sur la durée, autour de 3 à 4 % chacune. Cette situation pose inévitablement la question d’un éventuel rapprochement des associations, ou de certaines d’entre elles, par exemple en fonction des types de métiers exercés par leurs
…exacerbe la lutte pour le leadership
Si les six associations sont loin de se répartir équitablement les effectifs, la première en nombre de membres reste la CIP. Toutefois, sa part dans l’ensemble s’est érodée, passant de 69 % en août 2006 à 37 % en février 2011. La chute de la position de leadership est encore plus brutale si l’on regroupe les associations qui occupaient les deux premières places en 2006, la CIP et la CNCIF : elles représentaient 87 % des membres en août 2006 mais n’en réunissent plus que 52 % quatre ans et demi plus tard.
Cela s’explique par la montée en puissance d’un compétiteur sérieux pour la deuxième place et peut-être même pour la premièreCNCIF l’ANACOFI CIF. Pendant les deux premières années étudiées, de 2006 à 2008, cette association effectue une progression lente mais régulière, passant de 3 % des CIF en août 2006 à 9 % à fin mai 2007, puis à 14 % fin février 2008. Pendant cette période, cette progression se fait au détriment de la CNCIF, l’ANACOFI CIF la dépassant même d’un petit 1 % à fin février 2008. Mais à compter du mois d’août 2008 et pendant les deux années et demie qui suivent, la progression s’accélère : l’ANACOFI CIF, augmentant rapidement ses effectifs, représente en août 2008 20 % des personnes déclarées dans le fichier, monte à 25-26 % courant 2009, puis à 33-34 % en 2010, et atteint les 37 % début 2011. Ainsi, si en août 2008 l’ANACOFI CIF devance la CNCIF et prend la place de second, en février 2011, cette association réunit deux fois et demie plus de personnes que la CNCIF et se rapproche même rapidement du leader, la CIP. Au 23 février 2011, l'ANACOFI CIF devance même pour la première fois la CIP en nombre de CIF.
L'ANACOFI CIF est donc en bonne voie pour devenir la principale association de CIF. À moins que la CIP ne réagisse, s'il n'est pas déjà trop tard… Il est donc probable que les luttes d’influence ne sont pas terminées et que les divergences de positionnement vont encore durer quelque temps, en attendant peut-être une rationalisation du nombre des associations agréées.