Pour une approche d’une pratique positive des marchés financiers : de l’éthique des opérateurs à l’utilité des activités

Créé le

27.10.2016

-

Mis à jour le

21.11.2016

L’auteur montre, en partant de l’exemple de la spéculation, que la notion d’éthique ne peut s’appliquer aux activités de marchés. C’est plutôt l’utilité économique de ces dernières qui est en jeu. En revanche, il est important que le comportement des opérateurs soit éthique.

Faut-il développer une éthique des marchés financiers et est-il même possible de le faire ? Existe-t-il des activités financières éthiques et d’autres qui ne le sont pas ? Est-il éthique de spéculer ? Comment distinguer, chez un opérateur de marché, le comportement éthique du non éthique?

Une intention louable…

De nombreux appels ont été lancés, depuis la crise financière de 2007-2008, pour moraliser la finance. Ces appels, qui participent de l’expression légitime d’un besoin ressenti par un grand nombre de citoyens, peuvent conférer le sentiment qu’il existerait une solution simple et dénuée d’ambiguïté à la question du bon fonctionnement des marchés financiers. Il suffirait de moraliser les marchés financiers pour que tout rentre dans l’ordre. Derrière une intention louable, cette approche présente l’inconvénient, du point de vue du praticien, de ne pas être suffisante pour constituer un guide pour l’action.

La question de la spéculation, qui est au centre du débat sur l’éthique des marchés financiers, nous permet d’illustrer ce point : la spéculation est considérée par beaucoup comme une activité intrinsèquement immorale ; pour d’autres, elle est au contraire éminemment morale, du fait qu’elle permet de révéler les projets économiques prometteurs et ceux qui ne le sont pas. La spéculation ayant pour effet de récompenser les succès et de punir les échecs, certains y voient même la « main de Dieu »…

Le débat est sans fin et, on le voit, ne permet pas de servir de référence solide pour guider l’action des professionnels des marchés financiers.

De l’intégrité à l’utilité

Faut-il dès lors renoncer à développer une éthique des marchés financiers ? Pour produire une réponse utilisable par les praticiens, la question doit, de mon point de vue, être analysée à deux niveaux différents : celui du comportement individuel de l’opérateur et celui de l’activité pratiquée.

Au niveau de l’opérateur, l’éthique d’un comportement consiste à respecter l’intégrité des marchés et à agir de façon non trompeuse vis-à-vis des autres intervenants : ce sont là les fondements mêmes de la confiance indispensable au bon fonctionnement du système. Pour l’opérateur, cela signifie concrètement respecter la lettre des règles qui régissent son activité mais également leur esprit. La question du respect de l’esprit des règles est essentielle, car si le respect de leur lettre semble aujourd’hui incontournable à (presque) tous, le contournement de leur esprit soigneusement organisé dans le respect de la lettre est encore une pratique répandue dans certains cercles, par exemple sur des sujets comme la loyauté vis-à-vis des clients, les manipulations de marché ou l’évasion fiscale. L’éthique du comportement individuel constitue le fondement indispensable de la pratique financière.

Au niveau de l’activité pratiquée, par contre, la question est d’un autre ordre et son approche par le biais de l’éthique se place, de mon point de vue, à un niveau inadéquat. La finance fait partie intégrante du système capitaliste qu’André Comte-Sponville analysait [1] comme n’étant ni moral ni immoral, mais simplement amoral. En tant qu’activité, la morale n’est pas le problème de la finance : la dialectique du bien et du mal ne relève pas de son domaine. L’ordre économique, et a fortiori celui de la finance, a comme principe structurant non pas l’éthique mais l’argent.

Est-ce à dire, si l’argent – par opposition à l’éthique – est le principe structurant de la finance, que tout est permis à partir du moment où une activité est profitable ? La réponse à cette question est bien sûr négative, pour la raison que l’argent est le contrat social qui permet au système de production, de consommation et d’échange de fonctionner et que, en tant que contrat social, il doit suivre des règles d’intégrité et d’utilité sans lesquelles il ne saurait jouer son rôle. L’intégrité, on l’a vu, relève du comportement individuel et elle est la base de tout. La question de l’utilité, quant à elle, est d’un ordre différent : appliquée aux marchés financiers, elle consiste à poser le fait que l’activité sur ces marchés ne constitue pas une fin en soi et qu’elle doit être au service du financement de l’économie productive ou de la couverture de ses risques.

Le rôle de la spéculation

Comment concilier alors cette définition de l’utilité avec l’omniprésence sur les marchés financiers d’une spéculation que la conception populaire considère comme non éthique ? La réponse à cette question est simple : la spéculation n’est ni éthique ni non éthique, elle « est ».

Un marché financier est par nature constitué d'intervenants aux horizons temporels et objectifs différents, qui vont des investisseurs de long terme aux spéculateurs, en passant par les investisseurs de court ou moyen terme, les arbitragistes et les teneurs de marché. Cette diversité des intervenants et de leurs objectifs est ce qui permet à un marché financier de fonctionner et, dans ce paysage, la spéculation tient un rôle. Quelques exemples peuvent permettre d’illustrer ce point :

  • le teneur de marché sur valeurs mobilières : son métier consiste à acheter des titres quand ses clients veulent les vendre et à les vendre quand ses clients veulent les acheter. En cela, il exerce une activité utile. Peut-il s’exonérer, dans le cadre de son activité, d’essayer d’anticiper les mouvements de marché, d’en tirer le cas échéant profit ou, à tout le moins, de ne pas en pâtir ? Autrement dit, peut-il s’exonérer de spéculer ? Non. Et si tel était le cas, il est certain que son activité ne serait pas pérenne, car la nature même de son métier est que ses clients viennent le plus souvent lui vendre des titres quand les marchés baissent et lui en acheter quand ils montent ;
  • le fonctionnement des marchés à terme de matières premières : d’un côté un agriculteur désirant couvrir le risque qu’il encourt sur son chiffre d’affaires en vendant à terme sa récolte de blé, de l’autre côté un spéculateur convaincu de la pertinence de prendre un pari haussier sur le cours du blé… Ce spéculateur joue un rôle utile pour l’économie productive, en l’occurrence pour l’agriculteur producteur de blé [2] ;
  • les marchés d’actions ou d’obligations : ils constituent des mécanismes essentiels pour le financement des entreprises et donc pour l’allocation du capital financier à l’économie productive, même si la spéculation – qui en est une dimension bien réelle – peut y avoir un effet déstabilisateur lorsqu’elle devient excessive, comme le montre l’histoire des crises financières.
Le point essentiel ici est de prendre en compte le fait que sur un marché financier, spéculation et investissement cohabitent nécessairement et que rêver d’un marché financier sans spéculation revient à rêver d’un monde qui n’existe pas. Le corollaire est que le contrôle de la spéculation – qui, en excès, devient déstabilisatrice et nuit à l’investissement – est une question d’ordre économique et non une question d’ordre éthique.

Les causes de dysfonctionnement structurel des marchés financiers sont le plus souvent liées à l’oubli de la notion d’utilité. Quand les marchés financiers deviennent leur propre objectif ou lorsqu’ils sont nourris par un aléa moral qui leur permet de croître en l’absence d’un besoin exprimé par les agents économiques, alors ils deviennent inutiles ou – pire – contre-productifs. Des dysfonctionnements majeurs peuvent également avoir comme origine des comportements individuels non éthiques, par exemple lorsque les opportunités de profit ont comme source des conflits d’intérêts habilement exploités par quelques-uns ou un accès privilégié à l’information ou à l’exécution des transactions.

L’utilité économique au centre

Le phénomène majeur des trente dernières années a été le développement, parallèlement à la finance indispensable qui permet à l’économie de fonctionner, d’une certaine finance qui ne participe pas à l’allocation du capital financier à l’économie productive. Ce phénomène est devenu tellement important qu’une partie significative du capital n’atteint plus aujourd’hui ce qui devrait être sa destination naturelle : l’économie productive. Cette question, et non celle d’une détermination impossible de l’éthique des activités, devrait être au centre des réflexions sur les activités de marchés financiers que nous devons promouvoir pour financer l’économie de nos sociétés en mutation rapide. Il est aujourd’hui nécessaire de centrer notre action sur les activités financières de marché économiquement utiles et de nous assurer qu’elles sont mises en œuvre par des opérateurs au comportement éthique.

 

1 André Comte-Sponville, Le capitalisme est-il moral ?, Albin Michel, 2004.
2 Cette question ne doit pas être confondue avec celle de la financiarisation des produits agricoles, qui est d’un autre ordre et qui constitue, elle, un détournement de la vocation des marchés financiers.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº802bis
Notes :
1 André Comte-Sponville, Le capitalisme est-il moral ?, Albin Michel, 2004.
2 Cette question ne doit pas être confondue avec celle de la financiarisation des produits agricoles, qui est d’un autre ordre et qui constitue, elle, un détournement de la vocation des marchés financiers.