Le rôle traditionnel des banques

Pour que les banques continuent de financer l’économie

Créé le

06.04.2012

-

Mis à jour le

27.04.2012

Si certains acteurs non-bancaires se substituent aux banques, Jean-Pierre Mustier estime que ce phénomène est marginal et ne prendra pas d’ampleur. Selon lui, les banques doivent plus que jamais assurer le financement de l’économie. Il esquisse la stratégie qu'elles devraient adopter pour y parvenir ainsi que des pistes réglementaires.

Sous la pression des régulateurs et des marchés, le monde bancaire est engagé non plus dans une crise, mais dans une évolution structurelle profonde, qui sera longue et difficile. Si quelques acteurs non bancaires (assurances, fonds spécialisés) peuvent ponctuellement se substituer aux banques en fournissant des sources de financement alternatif, de tels développements resteront très certainement marginaux comparés aux besoins de financement de l'économie. Seules les banques peuvent vraiment constituer un mécanisme de transmission des liquidités et du crédit. Plus que le développement de nouveaux acteurs, ce sont les nouvelles réglementations qui vont transformer les banques.

Aujourd’hui, si Bâle III réduit le risque de faillite bancaire en imposant des ratios de fonds propres plus durs, cette réglementation a pour conséquence indirecte de réduire et de renchérir l'offre de crédit pour les clients, et notamment pour ceux qui n'ont qu'un accès limité aux marchés de capitaux, i.e. les PME.

Au-delà des fonds propres, le refinancement par les banques de leurs positions de liquidité est probablement l'enjeu le plus important. Or, l'an dernier, les coûts de financement des banques ont augmenté de manière très importante. Ce coût doit à terme être passé par les banques à leurs clients et il sera d'autant plus élevé que les financements seront de maturité longue.

Là encore, les grandes entreprises, dont certaines se refinancent aujourd'hui moins cher que leurs banques sur les marchés de capitaux en émettant des obligations, pourront contourner cette augmentation du coût de la liquidité. Certes, les marchés obligataires peuvent se fermer et sont très sensibles à la notation de l'émetteur ; ces clients continueront donc de demander des lignes de financement non tirées a priori pour se protéger de l'évolution des marchés obligataires.

Les PME pénalisées

Mais la situation des PME est bien plus délicate : elles n'ont pas d'autre alternative que d'utiliser les banques et subiront directement une augmentation du prix du crédit bancaire. Il est donc important d’envisager les solutions pour améliorer les conditions de refinancement des clients des banques, surtout des PME.

La nouvelle réglementation Bâle III entraîne une charge en fonds propres plus importante pour les banques en général quand elles financent des PME, la notation de ces entreprises étant plus basse que celle des grands groupes. De plus, les prêts aux PME ne sont pas toujours éligibles auprès des banques centrales pour être refinancés.

L'enjeu pour les pays européens est de faire en sorte que leurs PME conservent un accès raisonnable en volume et en coût aux financements afin de conserver leur compétitivité.

La BCE a compris ce problème, et a décidé d'élargir la nature du collatéral éligible lié aux engagements auprès des PME. Elle accepte plus facilement qu’auparavant les prêts accordés aux PME comme collatéral pour refinancer les banques. Au-delà de cette mesure, différentes initiatives seraient souhaitables :

  • la mise en place de fonds mezzanine au niveau des États (plutôt que de fonds d'investissement en fonds propres) pour rehausser la notation des prêts faits par les banques aux PME, et donc en réduire le coût : les États établiraient des fonds qui accorderaient des prêts mezzanine aux PME. De cette façon, les remboursements des prêts accordés par les banques seraient prioritaires et donc mieux notés ;
  • l'élargissement du collatéral BCE : les prêts accordés aux PME pour financer leurs besoins en fonds de roulement (factoring par exemple) ou le leasing de petits actifs industriels devraient être acceptés par la BCE comme collatéral. À défaut de cet assouplissement, des plates-formes de titrisation pourraient être mises en place : les banques titriseraient ces prêts et les vendraient à des investisseurs. On peut également imaginer une implication de l'État pour lancer et/ou supporter une telle plate-forme ; KfW [1] en Allemagne a étudié de tels schémas de mutualisation de prêts pour titriser ;
  • en contrepartie de l'élargissement du collatéral lié aux PME accepté par la banque centrale, le coût de la liquidité rechargé par les banques aux clients PME pour la part refinancée pourrait être modulé à la baisse ;
  • la réglementation Bâle III pourrait réduire les charges en fonds propres à mettre face aux prêts accordés aux PME lorsqu’il s’agit de montants peu élevés (par rapport au chiffre d’affaires de l’entreprise, par exemple). Cela leur permettrait un accès plus facile et moins cher au crédit.
Que ces mesures ou des dispositions similaires soient adoptées ou non, l’environnement actuel a un impact sur le modèle d'activité des banques.

À l’heure où le besoin de croissance se fait pressant, les banques doivent plus que jamais assurer leur rôle dans le financement de l'économie, aider aux mécanismes de transmission du crédit en étant d'abord des banques commerciales, avec des structures de bilan fortes leur permettant d'accompagner leurs clients pour leurs besoins bancaires traditionnels.

Ceci nécessite une focalisation sur leurs clients cible (qui ne sont pas nécessairement et uniquement leurs clients domestiques), offrant des possibilités de ventes croisées [2] permettant de rémunérer correctement les fonds propres.

L'accès à la liquidité devenant un élément discriminant pour assurer la pérennité des activités, les banques se concentreront sur les devises ou les zones géographiques où elles pourront optimiser leur liquidité, les banques européennes essentiellement sur la zone euro, ou dans des pays où elles pourront s'installer comme banques locales de plein exercice et maximiser les ventes croisées (par exemple dans des pays d'Europe de l'Est).

Les priorités de l'offre clients des banques devront être inversées : plutôt que d'utiliser le crédit comme outil de conquête, les banques devront privilégier la collecte des dépôts des clients. Le crédit redeviendra un produit qui devra justifier sa profitabilité intrinsèque, grâce à une politique de prix ajustée en fonction de la consommation de fonds propres et de la notation du client.

Priorité au client

Les activités de marché seront de plus en plus focalisées sur le service aux clients (par opposition aux activités pour compte propre) pour leur offrir des capacités de couverture de risques et un accès aux marchés de capitaux, essentiellement via des fonctions d'intermédiation [3] .

Les structures de coûts devront aussi continuer à être optimisées. Ceci représentera un effort très important et socialement difficile, via des suppressions d'emplois importantes, au-delà de la baisse du nombre de salariés due à l'évolution de la pyramide des âges. Le besoin de flexibilité des coûts doit amener aussi à se poser la question des structures des usines de production (gestion d'actifs, paiements, etc.) qui peuvent bénéficier d'effet d'échelle, ainsi que de la pérennité de certains métiers (intermédiation actions, par exemple) à transférer dans des structures indépendantes.

Si de grandes fusions bancaires apparaissent aujourd'hui hors de question (le régulateur ne pourra accepter que des consolidations domestiques de faible taille), l'évolution de certains sous-métiers via des coentreprises (Amundi pour la gestion d'actifs, par exemple, entre le Crédit Agricole et Société Générale, BNP Exane pour l'intermédiation actions) est certainement une voie à explorer pour d'autres activités (métiers titres, paiements, assurance vie, etc.).

Ces ajustements sont nécessaires, car nous sommes dans un environnement dans lequel les contraintes sur les banques vont demeurer pendant de longues années, à cause de l'impact combiné de la réglementation, des besoins de fonds propres et du coût de la liquidité. Les régulateurs devront dépasser leur cadre domestique et mesurer l'impact à moyen terme des mesures prises sur les clients des banques, tout en évitant une procyclicité trop importante.

Une telle évolution est profonde, longue et difficile à mettre en place et impactera autant les clients, que les actionnaires ou les collaborateurs des banques.

1 La KfW Bankengruppe ou KfW, institution de droit public allemande, fait partie des quinze premières banques d'Allemagne. Elle a pour vocation de mettre en œuvre les missions d'intérêt public telles que le soutien aux PME et à la création d'entreprises, le financement de projet de création d'infrastructures et de logements. 2 Il s'agit de la vente de plusieurs produits. 3 Intermédiation des prêts (via la syndication) mais aussi underwriting (souscription garantie) d'opérations obligataires ou de capital.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº748
Notes :
1 La KfW Bankengruppe ou KfW, institution de droit public allemande, fait partie des quinze premières banques d'Allemagne. Elle a pour vocation de mettre en œuvre les missions d'intérêt public telles que le soutien aux PME et à la création d'entreprises, le financement de projet de création d'infrastructures et de logements.
2 Il s'agit de la vente de plusieurs produits.
3 Intermédiation des prêts (via la syndication) mais aussi underwriting (souscription garantie) d'opérations obligataires ou de capital.