Un système financier regroupe des institutions (bancaires, monétaires, financières et boursières) dont le rôle est d’assurer efficacement le financement de l’activité économique. À cette fin, il confronte les agents économiques à la recherche de moyens de financement aux agents en excédent d’épargne ou de liquidités. Cette confrontation a lieu sur un marché ou via un intermédiaire (le plus souvent une banque) (voir Figure 1).
Les deux sous-parties du système financier amènent à distinguer l’économie de marché de l’économie d’endettement, c’est-à-dire du financement désintermédié du financement intermédié ou encore de la finance directe de la finance indirecte.
Finance directe ou indirecte, le débat est autre. À quoi sert la finance ?
La finance en général doit, pour être au service de l’économie, remplir trois fonctions essentielles : apporter des fonds propres aux entreprises, financer les organisations (publiques et privées, État compris) par des capitaux d’emprunts et leur apporter à toutes des instruments de gestion des risques.
Le trading haute fréquence…
Le rôle d’un système financier, banque ou marché, est d’orienter l’épargne vers les financements à long terme à destination des entreprises et organisations. Pourtant, depuis la financiarisation à outrance des économies, la Bourse tout particulièrement s’est détournée de son utilité sociétale de financement à long terme. Sur le New York Stock Exchange, selon Scott Patterson, dans son livre Dark
Le temps d’exécution des ordres se mesure quant à lui en nanosecondes. En atteste le prix des mètres carrés qui s’est envolé pour les immeubles situés à quelques « encablures » de Wall Street ; ce terme, appartenant au vocabulaire marin au départ, prend tout son sens ici : l’envol des loyers de ces immeubles s’explique tout simplement parce que la réduction de la longueur du câble reliant les machines des traders et celles des marchés permet une minimisation du temps de routage et de traitement des ordres, et donc une maximisation des profits. Plus encore, en 2010, un câble spécifiquement dédié au trading haute fréquence a été posé entre New York et Chicago pour permettre un aller et retour des informations en 13,3 millisecondes, alors que les deux villes sont séparées de 1 300 kilomètres. La même année, le 6 mai (en pleine crise grecque !), un krach, nommé « flash krach », faisait perdre 972 points au Dow Jones : 75 000 mini-contrats sur le S&P étaient lancés à la vente par un trader, pour un total de 4,1 milliards de dollars ; simultanément, les arbitragistes ayant acheté lesdits contrats ont vendu des montants équivalents sur le marché des actions ; en quelques minutes, 1 000 milliards de dollars s’évaporaient. Deux années plus tard, un logiciel défectueux introduisait de faux ordres en provenance d’un des plus importants traders à haute fréquence, Knight Capital, lui faisant perdre 440 milliards de dollars en 45 minutes en Bourse de New York.
La communauté professionnelle, mais également scientifique, reste divisée quant à l’utilité du trading haute fréquence : certains arguent d’un accroissement de la liquidité, d’autres d’un facteur de déstabilisation des marchés, avec un effet procyclique certain. Déjà en 1987, alors qu’on ne parlait pas encore de trading algorithmique, mais simplement de « trading program », ces programmes avaient amplifié la chute des cours.
Aujourd’hui, alors qu’on revisite la première directive sur les marchés financiers mise en place en novembre 2007 (MIF I) au profit de MIF II, qui devrait entrer en vigueur en janvier 2017, il est question de mettre en place une durée minimale de détention des titres de 500 millisecondes
…et autres dérives non encore rectifiées
Au-delà de la Bourse qui, via le trading haute fréquence d’une part, les dark pools et autres systèmes de trading multilatéral d’autre part, a réduit son rôle essentiel et historique de financement de l’économie, les marchés dérivés ont perdu, quant à eux, leur rôle de gestion et de couverture des risques.
Ces marchés dérivés sont nés au XIXe siècle pour permettre aux négociants en grains de se couvrir contre les variations des cours des céréales. Progressivement, dans les années 1970, ces mêmes marchés se sont développés dans le domaine financier. S’ils sont indispensables à la gestion des risques, leur liquidité et leur fonctionnement ne sont assurés que grâce à des spéculateurs qui font les anticipations inverses de ceux qui cherchent un hedging.
Les encours des marchés dérivés s’élèvent, en 2013, à 693 000 milliards de dollars, soit plus de dix fois le PIB mondial ; pourtant, selon la Banque des Règlements Internationaux, 7 à 8 % seulement des transactions sur les marchés à terme seraient dédiés aux besoins de couverture des entreprises industrielles ou commerciales.
En outre, le shadow banking, banque de l’ombre, « système d’intermédiation de crédit auquel concourent des entités et activités extérieures au système bancaire régulé » selon le Conseil de stabilité financière, continue de se développer à outrance. Alors même qu’il fut l’un des premiers responsables de la propagation planétaire de la crise de 2008 (avec la titrisation), il ne cesse de s’accroître : de 53 000 milliards de dollars en 2010, on l’évalue aujourd’hui entre 60 000 et 75 000 milliards de dollars !
Enfin, les paradis fiscaux, qu’il était question d’anéantir en 2009 lors d’un G20, existent toujours. La liste noire de l’OCDE a certes disparu, mais 9 pays sont encore « partially compliant » et 4 sont « non compliant » sur les 71 pays mentionnés par le rapport de février 2015 édicté par l’organisme supranational susnommé. La dernière évaluation fait état d’un patrimoine de 5 800 milliards d’euros placé dans ces paradis.
Paris a conscience du nécessaire financement de l’économie réelle
Dans cette hyperfinanciarisation, comment peut-on définir un pays finance friendly ?
La financiarisation se définit tel un processus d’accumulation de profits via les canaux financiers, plutôt que ceux de la production ou du commerce, avec un objectif financier, et uniquement financier, pour tous les agents. Cet objectif n’est autre que la chrématistique dénoncée par
Une Place financière finance friendly s’entend, selon nous, comme dotée d’un système permettant de drainer l’épargne pour l’allouer efficacement aux entreprises : la banque doit financer l’économie dans son rôle d’intermédiation assis sur le principe « les dépôts font les crédits » et rester fidèle à ses engagements ; la Bourse doit permettre un rapprochement des investisseurs et des émetteurs en apportant, certes, de la liquidité aux marchés, mais en toute transparence et en gardant une dimension humaine.
Les autorités de tutelle ou les instances politiques ont conscience d’avoir mis en place certaines règles qui limiteront, au moins en partie, certaines dérives. Mais le chemin sera encore long pour « border » la finance.
L’implication gouvernementale
À ce jour, la loi Dodd-Frank aux États-Unis, la Directive AIFM ou le règlement EMIR en Europe encadrent désormais certains agents financiers et limitent certaines opérations. En France, la loi du 26 juillet 2013, dite de séparation et de régulation des activités bancaires, va dans le même sens de révision de la gouvernance de la finance.
Même si les encours de prêts repartent à la hausse, le bât blesse encore sur les plus petites entreprises. Selon les derniers chiffres de la Banque de France, les encours de prêts ont augmenté de 2,5 % de février 2014 à février 2015, pour atteindre 693 milliards d’euros. Mais la hausse est bien plus forte pour les grandes entreprises que pour les autres. Les PME déclarent obtenir leurs prêts dans 90 % des cas (pour les ETI, le taux de satisfaction est de 95,6 %). Les TPE, en revanche, déclarent obtenir un crédit d’investissement dans 78 % des cas ; pour un crédit de trésorerie, le pourcentage n’est plus que de 65 %. En conséquence, la Place de Paris a compris l’enjeu sociétal du financement des PME et ETI et a décidé de mettre la finance au service de l’économie, via son projet « Place de Paris 2020 », lancé en 2014.
Constatant que le taux d’épargne des Français est élevé (15,5 % en 2014), le Comité a décidé d’un certain nombre de mesures, reprises ci-après sans exhaustivité :
- création d’un véhicule (Euro-croissance) spécifiquement dédié au financement des PME avec possibilité d’investissement dans des actions pour transférer l’épargne des obligations d’Etat vers les titres de capital ;
- extension de la souscription des fonds de prêts à l’économie aux mutuelles et institutions de prévoyance (alors que ladite souscription était réservée aux compagnies d’assurances) ;
- extension des destinataires de cette épargne mobilisée : depuis fin 2014, les entreprises individuelles, les artisans ou les financeurs d’infrastructure peuvent en bénéficier ;
- allégement du régime fiscal des BSPCE (Bons de souscription de parts de créateurs d’entreprise) ; ces titres, créés en 1998, s’assimilent à des stock-options. La loi Macron autorise désormais une société mère à intéresser les salariés de sa filiale au capital de l’ensemble grâce à l’attribution possible de BSPCE, dès que la mère détient 75 % de la fille.
Une finance soutenable et verte ?
Afin d’être totalement finance friendly, une place doit également penser à la soutenabilité de la finance pour être sustainable finance friendly. Le monde est en effet face à deux dettes : une dette financière, évaluée par le cabinet McKinsey à 200 000 milliards de dollars, mais également une dette écologique. En 2014, le « global overshoot day », qui n’est autre que le jour à partir duquel la terre a épuisé ses ressources renouvelables sur l’année en cours, a été atteint le 20 août. La terre vit elle aussi à crédit ! Or nous n’avons pas de planète de rechange.
La sensibilisation des émetteurs et des investisseurs est incontestable. Il existe aujourd’hui des green bonds ou « obligations vertes ». En 2008, la Banque Mondiale émettait des obligations pour financer des programmes écologiques de réduction des émissions de CO2, de protection des populations contre des risques climatiques, de traitement des déchets, d’installations éoliennes… En 2014, GDF Suez émettait la plus grosse obligation verte, à hauteur de 2,5 milliards d’euros, pour financer notamment la transition énergétique. L’emprunt a fait l’objet d’une sursouscription de la part d’investisseurs institutionnels français, britanniques et anglais. Parmi eux, on compte nombre de fonds ISR, démontrant le besoin de prise en compte des critères ESG dans les règles d’allocation d’actifs.
L’encours des fonds ISR augmente d’année en année et a atteint 170 milliards d’euros l’an dernier ; enfin l’intégration des critères ESG dans la gestion financière concernait 2 265 milliards d’euros en 2013, selon Novethic.
Gageons que la conférence COP 21 sur le climat qui se tiendra à Paris en décembre 2015 confirmera qu’une Place financière peut et doit maintenir son ambition de finance durable et soutenable. La gouvernance, selon Stiglitz, doit apporter les réponses aux questions : « à quoi sert-on ? » et « qui sert-on ? ». La finance doit servir à financer l’économie et la société. Puisse cette finance, actuellement en cours de thérapie, servir à notre économie actuelle, pour construire la société de demain !