Plates-formes de financement participatif et acteurs financiers historiques : pourquoi les partenariats se multiplient-ils ?

Créé le

14.03.2016

-

Mis à jour le

29.03.2016

La prolifération récente des plates-formes de crowdfunding semble aller de pair avec le développement de partenariats entre ces dernières et les acteurs traditionnels de la finance, banques ou assureurs. Ces associations fonctionnent selon des modalités diverses, selon les besoins de chacun des partenaires.*

Nous assistons depuis une vingtaine d’années à un changement drastique du paysage financier rendu notamment possible par les nouvelles technologies. De nouveaux acteurs apparaissent, à côté des établissements bancaires et financiers historiques. C’est notamment le cas des plates-formes dites de crowdfunding, qui portent le développement de la finance participative, en jouant un rôle d’intermédiaire entre des individus, associations ou entreprises désireuses de financer une action sociale, collective ou purement commerciale et des prêteurs ou donateurs en suffisamment grand nombre pour être qualifiés de foule et ayant chacun une faible contribution financière.

Le financement participatif se développe rapidement en France où l’on compte désormais une soixantaine de plates-formes dont 22 sont destinées exclusivement au don, 19 au prêt et 14 à l’investissement [1] . La plupart d’entre elles ont été créées très récemment sous l’impulsion d’une réglementation entrée en vigueur en octobre 2014, permettant de mieux cadrer et sécuriser cette nouvelle activité et favorisant ainsi son développement. Selon l’association Financement Participatif France, les fonds collectés par ces plates-formes sont passés de 33 millions d’euros à la fin du premier semestre de 2013 à plus de 136 millions d’euros, deux ans plus tard. Aussi surprenant que cela puisse paraître, cette expansion spectaculaire semble aller de pair avec le développement de partenariats entre plates-formes et acteurs bancaires, assurantiels ou financiers historiques, ce qui invite à s’interroger sur les raisons qui conduisent de part et d’autre à les forger. Ces partenariats constituent-ils, en effet, pour les plates-formes qui les signent, un moyen d’asseoir leur position concurrentielle sur le marché du financement participatif dans un contexte marqué par le lancement de plates-formes en nombre ou est-ce plutôt révélateur que le mode de financement qu’elles portent ne peut se développer sans les acteurs historiques et dominants ? Pour les acteurs financiers traditionnels, ces partenariats sont-ils le signe qu’ils se sentent menacés ou au contraire qu’ils cherchent à profiter de ce qu’ils considèrent être une opportunité ?

Des partenariats variés

L’analyse des partenariats les plus emblématiques signés en France entre les plates-formes de financement participatif et les acteurs traditionnels (voir Tableau 1) met en évidence trois principaux types de partenariats. Leur différence tient à la nature de l’apport des acteurs historiques aux plates-formes. Il peut s’agir de projets à soumettre à financement ou de capitaux pour assurer le financement des projets, que ce soit de façon directe ou, via leurs clients, indirecte. La diversité de ces partenariats peut en partie s’expliquer par le business model des plates-formes.

Le business model des plates-formes de financement participatif

Les plates-formes de financement participatif proposent des demandes de financement à une clientèle d’internautes désireux de financer des projets variés. Pour assurer leur pérennité, elles se doivent d’équilibrer deux flux : le flux des demandes de financement et celui des internautes financeurs. Des demandes de financement en nombre trop important font peser, sur une plate-forme, un risque de pérennité. En effet, si elles ne peuvent pas toutes être honorées dans un temps raisonnable, l’image de la plate-forme peut en pâtir, entraînant une diminution des flux de demandes de financement et donc de ses revenus. À l’inverse, des demandes de financement en nombre insuffisamment important déçoivent les internautes investisseurs ou financeurs qui sont alors susceptibles de s’orienter vers une plate-forme de financement participatif concurrente. Cette préoccupation d’équilibrage des flux est intrinsèque au modèle des plates-formes. Les partenariats répertoriés précédemment permettent, pour une majorité, de soutenir l’un des deux flux. Ainsi, les partenariats signés par Prêt d’Union lui permettent de renforcer sa communauté de prêteurs par les clients des CGPI. Les partenariats portés par la Société Générale et Groupama permettent également aux plates-formes avec lesquelles ils ont contracté, et par un biais différent, d’assurer leur flux de financement. Dans ce dernier cas, le partenariat apporte également une forme de stabilité aux plates-formes dans la mesure où, en tant qu’investisseurs, ces établissements bancaires et assurantiels peuvent répondre aux changements des conditions de marché. À l’inverse, via le partenariat signé par la BNPP, Wiseed assure une partie du flux de projets à financer. Le propre d’un partenariat est néanmoins d’être gagnant-gagnant. Quels sont alors les intérêts des acteurs traditionnels ?

Les partenariats pour les acteurs historiques : des enjeux d’image et de veille

La majorité des partenariats représentent d’abord un enjeu d’image pour les acteurs historiques. C’est le cas du partenariat signé par Generali avec Prêt d’Union : la diversification de son offre, l’intégration de nouvelles formes d’investissement sont susceptibles de conférer à Generali les attributs d’une entreprise dynamique et innovante. C’est à l’évidence le cas pour Banque Postale et la Société Générale qui financent respectivement des projets innovants et des projets de nature sociale en collaborant avec Kiss Kiss Bank Bank et Spear. Dans ce dernier cas, le partenariat est également l’expression d’un engagement en tant que banque responsable. Mais l’intérêt des partenariats pour les acteurs historiques va au-delà du seul enjeu d’image.

Ces derniers peuvent chercher à mieux comprendre les ressorts du financement participatif et réaliser une veille active pour mieux évaluer et notamment appréhender s’il s’agit plutôt d’une menace ou d’une opportunité pour eux. Par ailleurs, les acteurs financiers historiques peuvent bénéficier du savoir-faire des plates-formes pour éventuellement mieux s’introduire sur ce marché. Le cas du Crédit Coopératif illustre parfaitement ce point. Depuis 2008, cette banque n’a pas cessé d’établir des partenariats avec différents types de plates-formes de financement participatif. En juin 2014, la banque a fini par lancer avec la plate-forme, MyMajorCompany, sa propre plate-forme, Agir&Co, une plate-forme de dons avec contrepartie.

Pour ce qui est du cas spécifique des accords entre plates-formes de prêt et les banques, ces dernières sont soumises à des exigences régulatoires qui les contraignent en termes de politique de crédit. Les plates-formes pourraient, en cofinançant certains prêts, permettre aux banques d’octroyer des crédits et donc de garder la relation commerciale sans pour autant accroître leur exposition au risque. Elles ont, par ailleurs, mis en place des processus particulièrement rapides pour l’étude des dossiers en termes de risque. Or, les banques se voient souvent reprocher la lenteur de leurs processus. Les plates-formes pourraient représenter une source d’inspiration pour les banques pour innover alors qu’elles sont dans un marché mature à forte intensité concurrentielle. Par ailleurs, et quand bien même les chiffres du financement participatif de prêt en France demeurent très modestes, il n’est pas exclu qu’il présente une menace pour les banques, comme Paypal l’est aujourd’hui sur les paiements.

D’un autre côté, les compagnies d’assurance prennent de l’avance en matière d’innovation dans le secteur financier en s’engageant de plus en plus avec de nouveaux acteurs financiers y compris les plates-formes de crowdfunding. Dans un tel contexte, les banques ont tout intérêt à réfléchir à une meilleure stratégie de coexistence avec les nouveaux entrants. Certains partenariats avec les plates-formes s’inscrivent très probablement dans cette optique. La prise de participation de quelques banques dans des plates-formes – Crédit Agricole dans Babyloan, Crédit Mutuel Arkéa dans Prêt d’Union – pourrait être interprétée, d’ailleurs, dans ce sens.

La pérennité des plates-formes en jeu

L’intérêt des partenariats et prises de participation évoqués dépend bien sûr, pour les deux parties, de la façon dont les partenariats seront gérés en termes de gouvernance et utilisés de part et d’autre. Les acteurs historiques doivent se mettre en mesure d’apprendre des business models des plates-formes, des nouveaux comportements des clients qu’elles révèlent. Quant aux plates-formes, elles ont probablement intérêt, au moins dans un premier temps, à diversifier les partenariats afin d’assurer leur indépendance. En amont se pose la question pour celles qui n’ont pas encore signé de partenariat de le faire.

À travers ces partenariats et prises de participation, une véritable course à la fois au financement, à l’image et à la part de marché semble s’être engagée. S’il n’est pas certain qu’elle modifie profondément le paysage financier dans quelques années, elle va différencier les plates-formes. Les plates-formes qui n’auraient pas réagi à temps pourraient avoir du mal à suivre.

 

1 Données recueillies à partir des données fournies par l’association finance participative à la date du 15 novembre 2015 (http://financeparticipative.org/qui-sommes-nous/membres-association/le-college-des-plates-formes/).

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº795
Notes :
1 Données recueillies à partir des données fournies par l’association finance participative à la date du 15 novembre 2015 (http://financeparticipative.org/qui-sommes-nous/membres-association/le-college-des-plates-formes/).