Comment voyez-vous l’Europe financière post-Brexit ?
Nous restons aujourd’hui dans une situation très incertaine sur la manière dont le Brexit et les négociations entre le Royaume-Uni et l’Europe vont évoluer. Rappelons que la Place de Paris avait exprimé une position en faveur du « Bremain », car, à long terme, le maintien ou le retour du Royaume-Uni dans l’Union européenne nous paraît être une perspective souhaitable pour l’Europe au sens large.
Mais dans le scénario où le Brexit a lieu, et dans l’hypothèse qui semble se dessiner d’une négociation difficile et d’un « hard Brexit », la conséquence évidente et immédiate pour les établissements de la City est la perte du passeport européen, et donc la nécessité de redéployer tout ou partie de leurs activités en Europe continentale. Dans ce cas de figure, la probabilité est forte de voir s’opérer un rééquilibrage des places financières en Europe, avec une diminution de la taille et de la position de la City, et le développement des autres centres financiers européens. Cette évolution pourrait s’organiser entre des transferts limités vers les centres financiers spécialisés que sont Dublin ou Luxembourg, pour les activités de back-office et de gestion d’actifs ; et probablement des transferts plus larges vers les places financières à caractère universel que sont Paris et Francfort.
D’autant que, à l’occasion des réflexions menées dans le contexte post-référendum britannique, beaucoup de banques et d’entreprises de la City se sont aperçues que la forte concentration de leurs activités de marché dans un centre financier unique, les place en situation de risque. Donc, pour de simples raisons de gestion des risques et quelle que soit l’issue du Brexit, un rééquilibrage de leurs activités financières en Europe est considéré comme indispensable.
Dans cette compétition entre places financières, l’attractivité de la Place de Paris est-elle aujourd’hui mieux perçue ?
La Place de Paris a beaucoup gagné en attractivité depuis plusieurs mois, et plus encore depuis l’élection du président Emmanuel Macron, grâce aux mesures énergiques prises par le gouvernement en matière d’environnement réglementaire et fiscal, avec l’accélération des réformes sur les lois du travail, le projet de loi de finance qui comporte notamment une accélération de la baisse de l’impôt sur les sociétés, la suppression de l’ISF investi en actions, une flat tax de 30 % sur les investissements ou encore la suppression du taux supérieur de la taxe sur les salaires. Autre élément favorable, le projet du Grand Paris qui ouvre la perspective d’opportunités nouvelles en matière d’investissement. Cela va accroître le poids économique de Paris et de la région Île-de-France. Celui-ci est à l’heure actuelle équivalent à celui de Londres, et déjà plus important que celui de Francfort, qui reste une capitale régionale.
Et comme l’a souligné Stuart Gulliver, CEO de HSBC, lors de nos rencontres de juillet dernier, les grands clients corporate très actifs sur les marchés financiers, dont l’accompagnement est une priorité pour les banques internationales, sont essentiellement présents à Paris ; de même, Paris dispose d’un pôle d’investisseurs de premier rang mondial, d’un pôle de talents notamment dans les activités de marché, mais aussi d’un pôle de recherche auquel contribue Paris Europlace ; enfin, les autorités de régulation françaises sont très compétentes et opèrent une régulation équilibrée entre les impératifs de protection des investisseurs et les impératifs de compétitivité de la Place financière. Globalement, il existe à Paris une véritable culture de marché et un fonctionnement de Place financière beaucoup plus proche de Londres, que ne l’est Francfort, plus centrée sur les financements bancaires, alors même que les banques allemandes sont en situation difficile. Ainsi, les multiples contacts engagés par Paris Europlace au plan international avec Christian Noyer montrent qu’au-delà de la redistribution d’entités juridiques vers l’Europe, la Place de Paris bénéficie d’un fort pouvoir d’attractivité lorsqu’il s’agira de relocaliser des activités et des équipes plus opérationnelles et plus nombreuses. Les récentes annonces ou informations relatives aux projets de Citigroup, Bank of America – qui projette la relocalisation de 300 traders à Paris, ou encore de JP Morgan, qui accroît d’ores et déjà ses effectifs français de 25 %, comme des banques françaises, vont toutes dans ce sens.
Quelles peuvent être les conséquences du Brexit sur l’accès aux services financiers pour les corporate et les investisseurs ?
La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, si elle se concrétise, signifie la nécessité pour les pays d’Europe continentale d’accélérer la mise en œuvre de l’Union des marchés de capitaux, pour préserver et développer l’accès à des financements diversifiés. La Place de Paris considère que ce projet européen doit être accéléré.
Un autre effet du Brexit devrait être une meilleure adaptation de l’offre de services financiers aux besoins des acteurs, du fait du rééquilibrage des places financières en Europe et d’une meilleure proximité des marchés et de leurs utilisateurs, avec notamment la possibilité d’une attention plus grande aux acteurs de taille moyenne et petite, qu’il s’agisse de PME ou d’investisseurs.
Enfin, une évolution importante pourrait être le développement d’instruments plus tournés vers l’épargne longue et la finance durable qui sont également une priorité importante de la Place de Paris, dans l’objectif de satisfaire les besoins de l’économie « réelle ».
Concernant le clearing, faut-il rapatrier la compensation des transactions en euros sur le continent ?
Les activités de compensation sur les marchés financiers constituent un élément central de la sécurité et du bon fonctionnement des marchés pour le compte de l’ensemble des acteurs. Il va de soi que la question de la localisation des infrastructures de compensation se pose dans le cas où le Brexit deviendrait effectif. La situation initiale où la Grande Bretagne hors de la zone euro concentre à Londres 70 % des activités de compensation des transactions en euros est déjà en soi préoccupante ; elle le devient d’autant plus à partir du moment où le Royaume-Uni sort totalement de l’Union européenne, pour les raisons indiquées par les régulateurs : en cas de crise, notamment, les autorités européennes veulent impérativement garder le contrôle de la manière de préserver la stabilité financière et le bon déroulement des opérations de marché en euros. De ce point de vue, il est clair que la sortie de la Grande Bretagne devrait conduire à une relocalisation des opérations de clearing, actuellement située à Londres, dans l’Union Européenne.
Notons que la Place de Paris est très engagée pour développer ses activités de compensation dans les différents compartiments, comme les repos, les CDS ou encore les contrats dérivés… Le renouvellement de l’accord entre Euronext et le LSE pour prolonger les activités de LCH Clearnet sur la Place de Paris dans ce domaine a été une nouvelle étape importante pour consolider le développement de ces activités
Globalement, existe-t-il un risque post Brexit de fragmentation des marchés ?
Le risque de fragmentation devrait être réduit dans la mesure où une nouvelle dynamique européenne post-Brexit devrait se produire avec le développement d’une Europe financière plus intégrée, et notamment de l’UMC. L’accélération des réformes en France comme en Allemagne devrait permettre de soutenir la dynamique des économies et le développement parallèle des instruments et marchés financiers pour accompagner une croissance plus forte.