De nombreuses structures de contrôle du risque sont mises en place au sein des entreprises financières et permettent de définir et suivre les normes de conformité. À côté des normes réglementaires et des contrôles informatisés, la question individuelle, le « facteur humain », est à l’opposé de la démarche collective, une longue investigation personnelle et confidentielle.
La démarche individuelle est rendue d’autant plus nécessaire que les risques psychosociaux sont en aggravation et que les entreprises sont plus vulnérables aux enjeux de réputation. Par ailleurs, les salariés de ces entreprises financières sont soumis à des tensions accrues qui pourraient favoriser des comportements à risque, comme l’illustre l’actualité récente, et ceci notamment dans les domaines financiers, politiques et des entreprises multinationales quelles qu’elles soient.
Enfin se confrontent les logiques culturelles et les habitudes d’entreprises qui ont une histoire, elle-même ancrée dans l’histoire et la biographie des personnes qui y travaillent.
La neuropsychologie analyse les différentes étapes impliquées dans la mise en place des normes de conformité, mais aussi les possibilités de sa mise en œuvre. L’intérêt est de comprendre les enjeux psychologiques du plan de conformité sur les intervenants de l’entreprise et l’impact sur leur prise de décision.
La relation morale et affective de l’employé avec l’élaboration du plan de conformité
La neuropsychologie étudie l’individu dans la structure, son confort psychologique, son adhésion au plan de conformité. A-t-il été impliqué dans la mise en place du processus de conformité, et de la régulation du process, se sent-il responsable de la mise en place des éléments de régulation ? Les plans de régulation et de conformité sont-ils en accord avec l’éthique personnelle ou le collaborateur doit-il cliver sa pensée pour y adhérer ?
La notion psychologique de clivage
Le clivage (splitting dans la littérature psychanalytique anglo-saxonne) est utilisé en psychodynamique pour comprendre les comportements à risque (Klein, Kernberg). Il correspond à une séparation entre deux aspects de la pensée :
- une partie pense et fonctionne d’une façon (dans le cas présent, par exemple, adhère au plan de conformité) ;
- une autre partie est en désaccord avec la structure, de façon parfois inconsciente, pour des raisons personnelles ou sociétales.
La détection de clivage dans la personnalité implique des entretiens répétés et une discussion confidentielle de la biographie et des références culturelles. Les clivages peuvent rester internes dans le comportement individuel ou être projetés sur la structure de la société. Dans tous les cas, la compréhension dans un cadre professionnel de ces clivages individuels peut permettre de gérer les crises, de les prévenir et de les anticiper. Cependant, la « levée » du clivage n’est pas sans risque de déstabilisation, elle met à jour l’inconscient : à la fois des individus et de la structure autocréée autour de lui.
La perception du risque et des irrégularités
En dehors des techniques de prévention informatique, la prévention du risque nécessite la compréhension du facteur humain… et sa perception. L’écoute psychanalytique consiste en une perception auditive d’éléments irréguliers et dissonants par rapport à un contexte, à travers la technique dite de l’attention
On perçoit ainsi des modifications de comportement, de style de phrase, mais aussi des mots prédominants. Il est à noter que la recherche de variations de registre, linguistique et grammatical, fait également partie des éléments utilisés dans certaines techniques d’interrogatoire d’investigation. Cependant, s’il existe un trait technique commun entre des entretiens neuropsychologiques et des interrogatoires d’investigation, l’état d’esprit et la finalité sont différents. La psychodynamique utilise la bienveillance et ne recherche pas à tout prix la fraude ; elle cherche également à trouver des solutions, à ne pas bloquer les situations, à les resituer dans un contexte personnel, et de vie d’entreprise comme lieu de la vie personnelle. Enfin, la perception de l’ambiguïté n’implique pas seulement l’ambiguïté du langage, mais aussi des signes visuels et des mouvements.
La détection globale d’un élément qui dénote dans le contexte général est une faculté cérébrale en relation avec les perceptions primaires (vision, audition) intégrées dans le contexte en fonction de l’expérience du sujet et de son éducation.
À côté des ambiguïtés dans les comportements individuels en face à face ou dans des conditions expérimentales, la prise de conscience de divergences, d’anomalies d’un comportement qui semble conforme mais ne s’intègre pas complètement, peut se voir dans l’activité d’un groupe. En cela, la neuropsychologie qui observe rejoint le mode informatique, mais peut cependant guider ou confirmer l’impression donnée par l’étude des data. Il faut tout de même rappeler que, dans cette dimension humaine, la non-intégration ou l’intégration imparfaite à un groupe n’est pas synonyme de risque.
De nombreuses barrières à la prise de conscience
Malgré toutes les possibilités de détection, de nombreuses barrières à la prise de conscience sont mises en place par le cerveau lui-même. Ces barrières sont déterminées en tout premier lieu par la culture et l’héritage culturel et les règles de morale qui s’y rattachent (Greene, 2013). La recherche économique a théorisé cet aspect perceptif en parlant de « dissonance cognitive symptomatique » (Kuran). D’autre part, l’étude systémique du mode de perception des employés dans la recherche sur le management (Bazerman, 2014) montre comment les employés peuvent ignorer, surestimer ou interpréter des signes d’alerte, ou au contraire en créer eux-mêmes.
Nos désirs, notre affection influencent la façon dont nous percevons la conflictualité, la non-adéquation à un plan, comme un plan de conformité. À partir de cette constatation, on peut comprendre avec un éclairage différent les conflits d’intérêts et les abus de confiance qui feront l’objet d’un article plus détaillé. L’aveuglement peut être le fait d’un attachement affectif (famille, amis proches difficiles à inclure dans une sphère de doute, mais naturellement protégés affectivement). Ceci est d’autant plus vrai que cet élément affectif peut pousser les employés à surestimer leur capacité de régler dans la sphère interne le ou les problèmes.
Agir avec la conformité et les normes de contrôle : quels obstacles ?
La possibilité de déclarer les comportements à risque au sein de l’entreprise implique des dilemmes différents dans la culture anglo-saxonne et la culture latine et française. Dans la culture anglo-saxonne, la définition du risque est directe, les terrains sont bien définis, la procédure de reporting exclut ou minimise le dilemme moral. Dans la culture latine, la recherche du compromis peut être plus valorisée, la dénonciation plus difficile, rejoignant avec une plus grande importance les études sur les conflits moraux à l’intérieur d’un groupe. Ces perceptions de différences culturelles, issues de discussion avec des dirigeants anglo-saxons et français, doivent cependant conduire à la mise en place d’étude par exemple sur la comparaison des procédures de reporting et de leur application.
Le dilemme moral dans les groupes commence à être étudié au niveau neuropsychologique. Des études ont par exemple montré comment les aspects conflictuels du psychisme peuvent survenir dans l’intervention protectrice et pour empêcher le danger, au détriment des habitudes et des relations avec d’autres personnes (cf. J. Greene). À côté d’études scientifiques allant jusqu’à l’imagerie cérébrale complexe, la relation des personnes aux situations moralement conflictuelles peut être étudiée par des entretiens, eux-mêmes suffisamment bienveillants de façon à ne pas recréer la situation conflictuelle.
Dans le comportement en relation avec la conformité, deux extrêmes peuvent être décrits :
- l’inhibition individuelle ou par rapport au groupe : impossibilité de prendre une décision à certains moments clefs ;
- plus fréquemment, le trouble du contrôle des impulsions. Ce trouble est différent de l’impulsivité, il est plus proche de la compulsion. Décrit dans la pathologie neurologique en relation avec la prise de certains médicaments excitants ou favorisants les comportements en chaîne, il se retrouve a minima dans les comportements de certains décisionnaires. Ce trouble du contrôle des impulsions minimise le risque, pousse au comportement à forte récompense, est parfois à l’inverse favorisé par l’échec. La détection peut en être faite à l’embauche de certaines personnes à risque, mais nécessite une connaissance du type de contact lors des entretiens, et de la relation avec la biographie. Il peut apparaître chez des décideurs en situation d’échec, comme une fuite en avant ou une prise de revanche.
Associer les professionnels neuroscientifiques
En conclusion, les quelques traits psychologiques issus des neurosciences sont soulignés ici : clivage, difficulté de percevoir les ambiguïtés, inhibitions et contrôle défaillant des impulsions font partie des éléments les plus classiques, clefs de la connaissance et de la détection du risque financier à l’échelle individuelle. Ceci de façon à établir un plan de conformité proche de la psychologie individuelle, complémentaire des méthodes informatisées, réglementaires, et globales. Dans ce but, la mise en place de groupes de recherche et de cellules de prévention et de crises multidisciplinaires incluant des professionnels neuroscientifiques est un préalable indispensable. D’autres notions seront détaillées ultérieurement, notamment au niveau de la clientèle, son approche et sa connaissance qui pourront aider à la constitution de plans de conformité fiables.