La Responsabilité sociale des entreprises (RSE) est une notion ancienne mais toujours d’actualité : née pour réguler les premiers échanges économiques, elle est très présente dans l’Amérique protestante dès le XIXe siècle et redéfinie dans sa forme moderne par Howard Bowen
La philosophie pour mieux ancrer la RSE dans nos comportements ?
La RSE, bien que contestée, est aujourd’hui incontournable. La philosophie peut-elle aider les entreprises et ses collaborateurs à lui donner davantage de sens et de puissance au quotidien.
Si la notion de responsabilité juridique trouve ses fondements chez les philosophes de l’antiquité et a traversé les âges avec une remarquable stabilité, il n’en est pas de même de la responsabilité morale qui exige bien davantage de subtilité.
Hans Jonas
Jonas a enrichi le concept de morale fondée sur la raison pure de Kant par la morale subjective basée sur les sentiments et donne une perspective nouvelle à la notion de responsabilité : d’une part, celle-ci ne s’exerce plus uniquement vis-à-vis des individus, mais aussi vis-à-vis de l’humanité ; d’autre part, cette responsabilité s’exerce vis-à-vis du futur potentiel. Ainsi, l’homme, par le pouvoir qu’il a aujourd’hui, doit accepter le devoir qu’il a de venir en aide aux générations futures : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur Terre. » L’impératif de Jonas, qui incite à la protection de l’humanité et de son futur, trouve dans les temps actuels un écho au plus profond de nous. Cet impératif s’applique à l’entreprise qui est à la fois une réalisation humaine et le rassemblement d’êtres humains que sont les parties prenantes. Ainsi, si l’économie a comme objectif intrinsèque d’assurer la gestion performante des ressources d’un pays, il convient de lui affecter également celui de garantir à plus long terme la possibilité d’être.
Levinas, plus récemment, apporte une vision de la responsabilité originale qui seule peut expliquer l’empathie et la sollicitude que l’on ressent envers son prochain. Selon Levinas, le bon exercice de la responsabilité suppose la rencontre avec l’autre, la considération de son langage verbal et non verbal et ainsi sa vulnérabilité (voir encadré 1). Levinas est particulièrement inspirant pour un manager qui veut lui-même s’appliquer des principes de responsabilité morale. Ainsi, un manager au service de ses collaborateurs devra prendre en compte leur vulnérabilité et veiller, pour ce faire, à conserver un lien physique : « Être responsable ne consiste plus à répondre de soi mais, plus fondamentalement, à répondre d’autrui, à répondre de ce qui est fragile, de ce qui se présente une vulnérabilité. »
Dans le même esprit, l’entreprise conservera suffisamment de liens physiques et d’interaction humaine avec ses clients.
La mise en pratique en entreprise
La mise en pratique de la RSE en entreprise commence par un questionnement impliquant toutes les parties prenantes pour déterminer sa raison d’être. Il s’agit de déterminer et de limiter la sphère de responsabilité de l’entreprise qui ne saurait être responsable de toute la misère du monde. C’est la mission et la raison d’être de l’entreprise qui la guident. Cette mission sera déclinée concrètement pour que l’entreprise démontre la réalité de ses engagements. Les collaborateurs seront appelés à s’appliquer des méthodes d’introspection comparables pour vivre au mieux leur implication dans l’entreprise et participer à sa raison d’être qui devient aussi partie de leur propre raison d’être (voir encadré 1). Dans ce cadre, l’entreprise philosophe veille à conserver du lien physique tant entre collaborateurs qu’avec ses clients, en utilisant pertinemment l’outil technologique.
L’exemple du Crédit Agricole
Le Crédit Agricole est une banque d’origine coopérative ayant alors comme raison d’être l’utilité pour ses sociétaires. Il ne s’agit pas pour ces sociétaires de faire des profits mais d’y trouver un accompagnement financier de leurs activités. Le groupe s’est développé en portant des valeurs morales fortes et est devenu à la fin des années 1970 l’une des banques les plus puissantes du monde. Alors que d’autres banques traversaient des périodes turbulentes, le Crédit Agricole a connu une progression constante. Ce constat très encourageant montre qu’il n’y a pas de contradiction entre la responsabilité sociale et les performances économiques.
À l’inverse, les difficultés du groupe au début des années 2000 avec la cotation de l’organe central et la recherche de croissance externe illustrent que l’adhésion aux valeurs capitalistes n’est pas une garantie de croissance saine.
Le recentrage du groupe Crédit Agricole dans la dernière décennie tire les leçons de cette période et repositionne le groupe sur ses valeurs d’origine à travers une raison d’être : « Agir chaque jour dans l’intérêt de nos clients et de la société. »
La philosophie permet d’accueillir les crises et d’imaginer le futur
Si l'on peut être convaincu du bien-fondé de la RSE, force est de constater que celle-ci est insuffisante à elle seule pour répondre à l’objectif de rendre le monde meilleur. En effet, malgré le consensus actuel sur la RSE, on ne peut que dresser un constat alarmant tant sur le plan de l’environnement et de la consommation des ressources de la planète par l’homme que sur le plan des écarts entre la possession des plus fortunés et le plus grand nombre. En particulier, la vitesse de mise en œuvre de la RSE n’est pas compatible avec l’accélération de la mondialisation liée aux technologies de l’information. Il faudra que le monde décide de changer de route et que la RSE l’accompagne sur ce nouveau chemin.
La gestion de la crise sanitaire et économique fait naître un espoir jusqu’alors inenvisageable. Alors que peu a été fait depuis que l’on sait que le monde court à la catastrophe écologique, la crainte de perdre « des vies » a conduit les gouvernements du monde entier à arrêter l’activité humaine quel qu’en soit le prix. Il est impossible à chaud de connaître le bilan bénéfices/risques de cet arrêt brutal et tel n’est pas l’objet de cet article. Retenons simplement que nous sommes capables de nous arrêter et que nous pourrions en profiter pour changer de cap.