Relier finance et religions n’est a priori pas évident, tant les objectifs recherchés par l’une et l’autre des communautés qui les portent semblent éloignés. Pour autant, l’histoire a connu de part et d’autre un assouplissement des modèles, avec notamment l’intégration par la finance des principes de la charia (loi islamique). Ces préoccupations sont d’autant plus d’actualité qu’à côté des remises en question économiques, sociales et environnementales du monde de la finance se révèle une critique idéologique et spirituelle prônant un développement cohérent et partagé.
Cette position, l’Église catholique l’exprime dans ses encycliques. Elle actualise dans ces documents sa position face aux grands domaines de la vie économique, sociale et spirituelle, en en faisant le levier de communication privilégié de la doctrine pontificale. Pourtant les principes du développement retenus par l’Église catholique, le « développement intégral », ne connaissent pas à ce jour un formalisme aussi clair ou, au moins, une communication aussi franche. En effet, en dépit du milliard de
Le développement intégral dans les encycliques
Si la doctrine sociale de l’église trouve son essence au XIXe siècle (voir Encadré 1), il faut attendre Popularum Progressio, encyclique de Paul VI en 1967, pour que soit abordée la question du développement intégral en pleine décolonisation, dans un contexte d’accroissement des disparités économiques et sociales entre les régions. Paul VI définit le développement intégral comme « un développement de tout l’homme et de tous les hommes » qui ne se limite pas à quelques hommes, tant sur le plan humain que sur le plan matériel. Le concept sera ensuite repris par Jean Paul II en 1987, l’année même de la rédaction du Rapport Bruntland qui introduit la notion de développement durable, puis par Benoît XVI en 2009 dans Caritas in Veritate, dans le contexte de crise financière et bancaire que nous connaissons aujourd’hui.
L’Église assigne un objectif de « bien commun » à l’économie. Celui-ci repose sur le développement intégral de l’homme, à la fois individuellement, c'est-à-dire dans ses actions individuelles, et collectivement, dans sa participation à des dynamiques collectives comme l’entreprise, le marché, et plus globalement, en tant qu’espèce. Un tel développement, qualifié dès 1967 par Paul VI de « progrès durable », se doit de tenir compte de la dignité humaine et des exigences de tous pour lutter contre la faim, la misère, les maladies et l’analphabétisme. L’Église veut répandre ce modèle à l’ensemble des hommes et promouvoir ce qu’elle appelle l’« être entier » : l’acteur économique intègre ces exigences dans ses décisions. Dans ce cadre, la finance est dévolue au déploiement du travail et de la morale, lesquels se placent au service de l’homme (voir Encadré 2).
On notera au passage une différence majeure entre développement durable et développement intégral. Pour ce dernier, le dessein n’est pas de mettre sur un même pied l’homme, l’économie et l’environnement, comme c’est parfois le cas dans le discours des tenants du développement durable. Au contraire, toute action se conçoit au service de l’homme, la terre et l’économie lui étant soumises ; les éléments liés à l’environnement ou à l’écologie faisant référence à une écologie sociale, une harmonie universelle.
Les piliers du développement intégral
Les encycliques pontificales ne délimitent pas explicitement des principes comme cela peut être le cas pour le développement durable. Nous avons cependant retenu quatre piliers qui, à la lecture de ces documents, nous apparaissent fondamentaux pour comprendre la place de la finance dans la pensée pontificale. Nous pouvons les classer par ordre croissant de priorité : la propriété, le contrôle, la valeur et la vérité.
La propriété
La propriété privée est un droit naturel. Elle est le socle sur lequel l’homme devient maître de ses actions et peut se développer sur le plan moral, social et économique.
La propriété et son partage doivent être orientés vers la recherche du bien commun. Cette question est essentielle dans la bonne gouvernance des grandes entreprises ou des banques, lorsque les décisionnaires possèdent un pouvoir considérable sur l’économie. Elle trouve sa limite lorsqu’elle n’est plus orientée vers le développement économique, qu’il s’agisse de placement dans des valeurs dormantes ou de spéculation.
Le contrôle
L’homme est considéré comme libre d’agir et de choisir. Le développement de l’ensemble ne peut se concevoir qu’en lien avec le développement individuel. Le contrôle définit l’équilibre entre l’autonomie de la personne et l’intervention des institutions du groupe, de la communauté. Ce principe fixe le niveau d’interventionnisme dans la vie des affaires. Il gouverne également le partage entre la propriété et la gestion.
L’autorité de contrôle se situe au service de l’homme lorsque les circonstances l’exigent, mais de façon ponctuelle. L’autorité de contrôle doit donc organiser un système facilitateur de l’initiative individuelle. Pour cela, elle peut être amenée à mettre à disposition des uns des éléments nécessaires à leur accomplissement social, et à paralyser les efforts des autres lorsque leur finalité est la conservation des avantages acquis par l’exploitation. Dans tous les cas, l’intervention de l’État doit rester ponctuelle, l’aide étatique n’étant que palliative et non curative.
La valeur
Le principe de valeur renvoie selon nous à deux questions : la dialectique valeur financière-valeur travail et le partage de la valeur.
Si la dimension humaine doit s’imposer sur toutes les autres préoccupations, elle ne remet pas en cause l’absolue nécessité du capital. Dans les encycliques, le capital est étudié d’une part sous l’angle du financement, et d'autre part sous l’angle de l’investissement. À l’exception des pratiques usurières, le crédit est abordé comme une question positivement morale. Le banquier a une fonction indispensable au développement : orienter les capitaux vers les investissements dont la valeur (économique et sociale) est la plus grande. L’investissement est, de son côté, l’exercice de la vertu lorsqu’il se situe au service du développement intégral. L’équilibre de développement repose alors sur les choix responsables des actionnaires et membres des conseils d’administration.
Le travail, l’initiative, la création et l’entreprise sont les sources du développement individuel et social. L’homme et son travail doivent être distingués des autres ressources de l’entreprise. Le travail est une finalité pour l’homme qui devient l’auteur de sa propre vie, en tant que décideur de ses actions et en tant qu’être social inséré dans une communauté.
La chaîne de valeur économique est orientée vers le partage et la charité. Cette dernière est le lien qui assure la coordination des activités participant au développement intégral de l’homme. Une économie ne peut se prétendre développée si les biens et les ressources ne se concentrent que sur une petite partie de la population. Le don fait partie intégrante de l’échange et s’exprime dans le principe de charité et d’harmonie.
L’accumulation capitalistique, même pour tous, ne suffit pas à réaliser le bonheur humain. La charité questionne les fins réelles du capitalisme financier sur le plan moral. La dangerosité de la finance tient à l’utilisation qui est faite de cet outil par des hommes, gestionnaires ou propriétaires, guidés par des intérêts égoïstes.
La vérité
Le développement a besoin de vérité pour que chacun puisse juger de la « vraie valeur » des biens et des actions.
Le développement dépend alors de la vérité : celle-ci donne confiance et la confiance est le terreau de l’espérance. La vérité guide l’homme vers la valeur qui lui permet de juger et d’orienter ses actes. L’amour de l’homme, la vraie valeur, s’impose sur les préoccupations financières lorsque celles-ci nuisent au développement intégral.
La finance est-elle morale ?
À la question de savoir si la finance est morale ou non, les encycliques répondent par l’affirmative. Et ce caractère moral induit une réflexion sur les fondements de la finance : ses objectifs, ses pratiques et ses techniques. Deux points sont avancés :
- la mobilisation de l’outil financier à de mauvaises fins ;
- les dérives de certains individus qui focalisent leurs attentes sur le seul objectif financier.
La finance compatible avec le développement intégral suppose que chacun des acteurs intervenants dans la chaîne de décision financière prenne en compte de façon prééminente la dimension humaine du projet financé : ce sont bien des hommes qui prennent des positions inconsidérées sur les marchés. La responsabilité incombe à l’ensemble des acteurs de la société : les individus, les institutions financières et les États sont responsables des choix qu’ils font dans le domaine de la finance.
Le concile Justice et Paix
Dans sa note du 24 octobre 2011, le concile Justice et Paix rappelle certains principes : il prône la responsabilité de chacun dans le développement commun ; la crise actuelle est un signal envoyé à tous et rappelle à chaque homme sa responsabilité et l’urgence de sa prise en compte dans les décisions. Loin d’être condamnée, la mondialisation est un moyen de rapprocher les hommes. Une instance transnationale doit les guider pour concevoir une nouvelle société : « C’est le bien commun et l’avenir même de l’humanité qui sont en jeu. »
La responsabilité revêt une dimension technique et morale
Le décalage structurel croissant entre l’économie réelle et son mode de financement est une des conséquences de l’éloignement de l’homme de ses desseins supérieurs dans l’exercice de son activité sociale. La création d’une bulle du crédit est symptomatique de ce dysfonctionnement : les crédits bancaires créent de la monnaie, laquelle a entraîné de l’inflation, laquelle nécessite ensuite une augmentation du niveau des crédits… L’idéologie technocratique est pointée du doigt. Les techniques se sont imposées comme des modèles de comportements optimaux, en éludant ou en méprisant leurs conséquences économiques et humaines. Les agents économiques doivent donc réintroduire l’homme et la solidarité dans leurs critères de décision.
Une instance de contrôle
Le retour à la suprématie de l’être sur l’avoir passe nécessairement par des canaux politiques aptes à redonner aux marchés leur fonction première, le financement de l’économie, en les affranchissant de leur logique autonome et destructrice. Une nouvelle institution internationale est nécessaire pour assurer une coordination mondiale orientée vers le bien commun lorsque les actions individuelles sont défaillantes. Une telle autorité devra ainsi palier l’inefficacité du FMI à contrôler et réglementer l’activité financière dans une logique orientée par le bien commun. Selon le concile Justice et Paix, « il faut redécouvrir la logique de fond, de paix, de coordination et de perspective commune, qui avaient conduit aux Accords de Bretton Woods, afin de fournir des réponses adéquates aux questions actuelles. »
Quatre mesures concernent directement les banques
1. La taxation des transactions financières proportionnellement à leurs liens avec l’économie réelle, en fonction de leur contribution à la réalisation de l’homme individuel et collectif.
2. Un système de recapitalisation des banques, conditionné à leur participation au redressement de l’économie humaine, c’est-à-dire en mesurant l’activité bancaire destinée au financement de l’activité économique.
3. Un cadre législatif pour dissocier clairement l’activité de crédit de celle de l’investment banking et ainsi « instaurer une discipline plus efficace des “marchés-ombre” privés de tout contrôle et de toute limite » (Justice et Paix).
4. Une formation éthique intégrée aux formations aux techniques bancaires pour répondre aux exigences des véritables finalités spirituelles et temporelles de la profession.
Certaines critiques s’élèvent
Ce document fait cependant l’objet d’un débat entre ses partisans, qui y voient une volonté d’implication accrue de l’Église dans les questions économiques et financières, et ses détracteurs, pour lesquels le texte est parfois trop éloigné de l’enseignement pontifical, et notamment de Caritas in Veritate, l’encyclique de Benoît XVI. Si certains regrettent l’absence de contrôle sur cette note, ou mettent en cause l’intérêt d’une institution supranationale si elle reste aux mains des États les plus riches, cette note a le mérite d’avoir tenté d’apporter des éléments d’opérationnalisation de la doctrine sociale de l’Église