Endettement

Penser différemment le rapport entre créancier et débiteur

Créé le

25.01.2021

Dans son dernier ouvrage*, Hubert de Vauplane analyse les différentes formes de dettes existantes, monétaires ou non, pour parvenir à définir la notion de dette juste. Il explique comment ce concept se décline dans les dettes bancaires et financières. 

Comment définissez-vous la notion de dette juste ?

La notion de dette est au cœur de nos relations économiques et sociales, passées, présentes et futures. L’endettement, compris dans le sens d’un rapport à l’autre, est un invariant de la nature humaine, une part ontologique de celle-ci, car l’homme est un animal social et que dans toute relation sociale, existe un rapport à l’autre. Dès lors, une dette juste doit intégrer cette notion d’altérité, d’échange avec l’autre, et ne peut se réduire à un rapport de dépendance entre débiteur et créancier. Pour être qualifiée comme juste, la dette doit ainsi refléter un équilibre des échanges, une certaine équité dans les prestations liées à la dette de manière à ne pas mettre le débiteur dans une situation où il ne peut pas honorer son engagement de remboursement autrement qu’en s’avilissant. Une dette juste côté du débiteur doit viser une fin autre qu’une simple satisfaction personnelle liée au seul plaisir, déconnecté de toute autre considération. Une dette juste est une dette où le créancier voit dans le débiteur un autre qui dans d’autres situations peut être lui-même, un « autre moi » en quelque sorte. Réciproquement, une dette juste sera une dette où le débiteur ne voit pas dans son créancier un oppresseur, mais une personne qui s’inscrit dans une situation particulière, en deçà de la charité mais au-delà de la pure transaction monétaire. Mon objectif est de fournir une grille de lecture qui permette d’évaluer si une dette est juste ou pas, et d’en comprendre les conséquences pour les créanciers et les débiteurs. Et cela s’applique à toute sorte de dettes, de nature monétaire ou non monétaire, que j’analyse dans mon ouvrage : dette publique, écologique, historique, d’honneur, divine…

Quel état des lieux faites-vous aujourd’hui dans la pratique de l’endettement, et de la prise en compte de ce rapport d’altérité entre débiteurs et créanciers ?

Aujourd’hui, la dette s’est monétisée, dans le sens que seule compte la valeur monétaire de la dette ; même pour les dettes non monétaires, comme la dette historique ou écologique, par exemple. La dette est perçue selon deux types d’approches : une approche que je qualifierai de néomarxiste, qui considère la dette par principe asservissante pour l’homme, comme étant une forme d’esclavage et dont il faut se libérer par tous moyens, y compris sous forme de révolte ; et à l’opposé, une approche néolibérale, qui considère que la dette est un simple contrat, qui permet à tout à chacun de se libérer des chaines sociales, culturelles et religieuses qui l’enferment, tout en facilitant l’enrichissement monétaire. Je pense qu’il existe une autre manière de concevoir le rapport de dette, au-delà de cette logique de rapports de force.

Vous insistez dans votre livre sur ce que vous appelez la financiarisation des rapports sociaux et leur judiciarisation. De quoi s’agit-il ?

La monétisation des liens sociaux part du principe que les interactions entre deux parties sont interdépendantes et séquentielles : une personne offre des services de valeur (pas forcément monétaire à ce stade) à une autre et, ce faisant, crée chez elle un sentiment d’obligation. Pour se décharger de cette obligation et assurer la continuité de la relation, la deuxième partie devra, selon la norme de réciprocité, fournir en retour des services valorisés par la première. Cette financiarisation se caractérise par la monétisation des rapports de dette et leur judiciarisation.

Un exemple de monétisation de dettes qui ne sont pas monétaires à l’origine est celui de la dette écologique. L'accord de Paris revient, au final, à mettre en place un engagement monétaire vis-à-vis des pays pauvres pour « rembourser » sous forme monétaire, la dette consommée par les pays riches, dans la mesure où il n'est pas possible de restituer ce qui a été consommé en termes d'énergies fossiles ou de matières premières issues de ces pays les plus pauvres et utilisées au cours des derniers siècles par les pays les plus riches. Mais si on écarte toute dimension humaine dans les rapports de dette écologique, on n'en reste à l'approche néomarxiste évoquée précédemment, où les pays anciennement colonisés doivent être indemnisés des « pillages » réalisés par les anciens pays colonisateurs. Il s’agit alors d’un rapport de dette de confrontation et non pas un rapport de dette d'altérité dans le cadre de la recherche du bien commun. Restreindre l'accord de Paris à une question monétaire présente le risque de se positionner dans un rapport de confrontation entre Nord et Sud.

Le deuxième constat est qu’en se monétisant, ces rapports d’endettement se sont aussi judiciarisés, du fait que la dette est un contrat, focalisant le rapport de dette sous l’angle d’une justice commutative. Le non-respect du contrat se résout devant le juge, lequel ne s’attache qu’aux clauses de la convention, sans intervenir entre débiteur et créancier pour déterminer si la dette est juste ou injuste. Et ce qui est vrai pour une dette purement monétaire comme une créance de somme d’argent, l’est aussi pour tout autre type de dette monétisée. L’exemple d’une judiciarisation extrême d’une dette monétaire et d’une vision strictement commutative du rapport de dette est celui de la dette argentine avec son lot de procès devant les tribunaux de New-York pour « faire appliquer le contrat », sans autre considération sur l’économie et la population. Un autre exemple est celui de la dette souveraine grecque dont le traitement a été organisé par la Troïka dans une approche purement contractuelle et financière, sans intégrer dans les paramètres les conséquences sur la population. Il en résulte que le juge saisi – ici le juge de la Cour de justice de l’Union européenne à Strasbourg, a toujours systématiquement rejeté les actions contre la BCE. Le FMI a d’ailleurs reconnu publiquement des erreurs dans l’appréciation de la gestion de cette crise, notamment dans l’imposition de mesures considérées aujourd’hui comme portant atteinte aux fonctions vitales de l'état.

Ainsi, la monétisation et la judiciarisation des dettes détruisent le rapport d’altérité entre créanciers et débiteurs : la « valorisation » d’une dette en terme purement monétaire déshumanise le rapport entre débiteur et créancier ; la présence du juge dans les relations entre ceux-ci se limite à l’application du contrat, sans pouvoir intégrer dans son appréciation une dimension de justice distributive, au regard d’une théorie de la dette juste.

Comment ré-introduire ce rapport d’altérité et organiser une dette plus juste dans le domaine financier ?

La dette s’inscrit d’abord dans une relation de confiance entre le créancier et le débiteur. Or, c’est cette relation qui a disparu avec la financiarisation de la société pour ne laisser substituer que le seul rapport monétaire.

Si l’on prend le cas difficile et douloureux du surendettement des ménages, les créanciers préfèrent encore trop souvent laisser la situation se dénouer devant la commission de surendettement, ou devant les tribunaux, plutôt que renégocier en amont avec le débiteur. Pourquoi ? La réponse tient sans doute, mais pas uniquement, à ce qu’il est plus facile de laisser le juge décider de l’annulation, même partielle, d’une dette, plutôt que de prendre une telle décision. Et pourtant, une meilleure connaissance du client, une plus grande proximité avec celui-ci, une assistance à mieux établir son budget et le respecter permettent certainement de réduire les situations de surendettement. Outre le fait qu’elle apporte une réelle motivation des équipes en interne. Il existe de belles initiatives en matière de prévention des situations de surendettement. Je pense aux « points Passerelle » du Crédit Agricole que j’ai connu quand j’y étais. D’autres exemples existent, et il faut les encourager. De la même manière, il faudrait aussi développer les interactions entre ONG (comme la Fondation de l’Abbé Pierre ou la Croix Rouge) et banques pour mieux s’entre-aider dans le traitement de ces situations de détresse. Pour autant, la simple annulation comptable de la dette n'est pas une réponse suffisante. Certes, il s’agit le plus souvent de la solution qui, économiquement, permet de sortir un débiteur d’une situation inextricable ; mais cette seule approche monétaire est insuffisante pour permettre un travail sur les raisons qui ont conduit à cette annulation et celles qui permettent d’éviter que cette situation ne se renouvelle.

Est-il possible de construire une « nouvelle finance » fondée sur ces rapports d’altérité ?

C‘est non seulement possible mais indispensable. Pour la société dans son ensemble, et pour l’avenir des banques elles-mêmes. Cette « nouvelle finance », celle qui veut « mettre le client au centre », comme on l’entend dans les séminaires et les communications marketing, ne pourra cependant se développer que s’il est fait plus de place à des initiatives locales, décentralisées, permettant la rencontre des personnes et ainsi la connaissance de leurs préoccupations. À l’heure où la digitalisation des services financiers bouleverse le business model des banques, l’autre risque est de voir celles-ci perdent leurs relations de proximité avec leurs clients. Et ici, la digitalisation peut faciliter un rapprochement entre débiteurs et créanciers. L’exemple du crowdfunding dont le fonctionnement repose sur la confiance entre porteurs de projets et crowdfunders au sein des cercles est une bonne illustration de ce en quoi que la technique peut aider à la construction d’une nouvelle organisation des relations clients.

Voilà pourquoi j’ai intitulé mon livre « Endettez-vous ! ». Car on s’enrichit des rapports à l’autre. C’est une exhortation à réintégrer la dimension humaine et l'altérité dans les rapports de dettes, de toute nature, monétaire ou pas. C’est notamment ainsi qu’à mon sens, il faut concevoir la finance de demain…

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº853