FinTech

« L’ouverture des API permet de bâtir un écosystème »

Créé le

15.02.2018

-

Mis à jour le

06.03.2018

Le marché sénégalais de la finance digitale est en pleine ébullition. Les offres se multiplient sans qu’aucune forme d’interopérabilité n’ait encore vu le jour. Lancée en 2015, la FinTech InTouch a développé une technologie permettant de rationaliser les opérations. Elle exporte son savoir-faire sur le continent africain.

Quels problèmes InTouch cherche-t-il à résoudre dans l’écosystème de la mobile money ?

En Afrique, le taux de bancarisation est très faible, ce qui a permis aux services financiers sur mobile de connaître une très forte croissance. Beaucoup de solutions de transfert d’argent, de mobile money, de paiement mobile, de paiement de factures sont nées. À lui seul, le Sénégal en compte une quinzaine. Pour le marchand – l’agent qui réalise les opérations autour de ces offres –, il est difficile de s’y retrouver. Pour un même opérateur, jusqu’à trois téléphones peuvent être nécessaires : un terminal pour les opérations de cash in-cash out, un pour accepter les paiements mobiles et un pour la revente de crédits téléphoniques. Il n’est pas toujours possible d’utiliser le même téléphone pour centraliser ces trois terminaux. Ajoutez les services des différents opérateurs, ainsi que d’autres prestataires et l’agent se retrouve à utiliser une multitude de téléphones, et autant d’identifiants et mots de passe qui bien souvent finissent notés sur une feuille de papier, au détriment de la sécurité.

Les points cash sont donc difficiles à gérer…

Souvent, les personnes qui réalisent les opérations ne sont pas les propriétaires du point cash. Ces derniers veulent pouvoir avoir une visibilité sur les transactions effectuées sur la journée pour chacun des services, ce qui est très long à rassembler. Le reporting fourni par l’opérateur est pris pour argent comptant par le propriétaire qui n’a pas de visibilité de son côté. De plus, il faut gérer les fonds sur lesquels sont adossées les transactions : pour accepter le dépôt de 100 000 francs CFA d’un client, l’agent doit en effet disposer d’au moins 100 000 francs CFA sur un compte bancaire miroir (ou float). Il a autant de ces comptes qu’il offre de services de prestataires différents. Cette gestion est très lourde et il y passe beaucoup de temps.

Comment a démarré InTouch ?

Notre idée originale était de profiter du fort développement des services financiers digitaux pour créer un réseau d’agents franchisés. Nous avons testé le marché en ouvrant un premier point. Après quelques mois seulement, nous avions perdu une bonne part des fonds que nous y avions investis du fait de ces difficultés de gestion. Nous avons compris que le problème était qu’il manquait la technologie pour rationaliser l’activité. C’est ainsi que nous avons conçu InTouch : comme un guichet unique.

Que fait ce guichet unique ?

Nous intégrons les différentes solutions sur la même plateforme. Nous gérons le float à partir d’un dépôt unique : la complexité est gérée par une équipe spécialisée qui alimente et réconcilie en permanence les différents comptes. L’agent n’utilise plus qu’un seul terminal – un smartphone d’une cinquantaine d’euros –, identifiant et mot de passe. S’il rencontre un problème, il n’a plus besoin d’appeler chacun des centres d’appel mais seulement le nôtre, qui sait dénouer un certain nombre de situations lui-même et a accès à des contacts privilégiés aux niveaux supérieurs des centres d’appels des opérateurs. Nous fournissons un reporting unifié de tous les services, consultable à distance par le gérant du point. Ces données sont réconciliées en J+1 avec celles fournies par l’opérateur et nous cherchons à expliquer les éventuels écarts avec lui. L’outil gère également les fraudes, en alertant sur les pratiques suspectes : par exemple, des opérations passées à minuit, des transferts entre agents… Nous disposons d’une équipe d’animation de terrain qui forme et sensibilise les agents, à la fois sur la conduite opérationnelle du point et sur des aspects plus business : nécessité de recharger du float avant d’être à court, diagnostic si les chiffres de l’une ou l’autre des activités baissent… Nous développons également l’acceptation des paiements, y compris en ligne.

Quels services intégrez-vous à ce stade ?

Nous avons intégré l’ensemble des opérateurs téléphoniques sénégalais, pour le crédit téléphonique ainsi que pour leur offre de mobile money. Nous avons intégré des solutions de transfert d’argent tels que Joni Joni, WorldRemit, RIA. Nous permettons de payer les primes d’assurance d’April, et les factures de certaines entreprises comme Canal+, des fournisseurs d’électricité…

Sur combien de points avez-vous déployé votre technologie ?

Nous avons développé un partenariat avec Total et nous couvrons 350 stations-service. Nous avons par ailleurs quelque 2 000 points indépendants. Cela représente un total de plus de 40 000 transactions et 600 000 euros par jour. Outre le Sénégal où nous nous sommes lancés, nous nous déployons dans d’autres pays africains : Cameroun, Côte d’Ivoire, Mali, Burkina, République de Guinée, Maroc et Kenya. Nous avons intégré l’essentiel des moyens de paiement en Afrique dont M-Pesa. Notre ambition est de couvrir les 38 pays africains où Total est présent dans les 36 mois à venir. Nous avons d’ailleurs levé en juillet 2017 des fonds auprès de Total et Worldline [1] .

Pourquoi intégrer des facturiers alors que le client peut payer avec Orange Money par exemple ?

Certains clients veulent pouvoir se rendre à un point physique pour payer une facture de sorte à avoir un reçu à montrer en cas de problème. Aussi, beaucoup ont toujours la culture de se rendre dans les points physiques pour effectuer les transactions. L’idée est de multiplier les points de paiement de ces factures et de les rapprocher des clients.

Vous indiquez aussi proposer la « Touch Card ». De quoi s’agit-il ?

Ce sont des cartes à gratter prépayées, fonctionnant comme des bons d’achat personnalisés, permettant par exemple d’acheter du carburant chez Total. Malgré le développement de la mobile money, c’est encore un marché très important en Afrique, pour des clients qui tiennent là aussi au papier. Nous avons sécurisé un système de bons préexistant grâce à des QR Code que la station-service peut immédiatement scanner afin d’en vérifier la validité en temps réel.

Selon votre business model, qui rémunère InTouch ?

Tout dépend du service. Pour le crédit téléphonique et la mobile money, nous sommes considérés comme grossistes par l’opérateur. Rien ne change pour l’agent : nous sommes rémunérés par l’opérateur. Cela fonctionne de la même manière pour les transferts d’argent OTC. En revanche, pour le paiement de factures, c’est l’utilisateur final qui paie. Il est prêt à le faire car nous lui évitons de se déplacer dans une agence du facturier, bondée et où il attendra deux heures.

Êtes-vous rentable ?

Nous l’étions dès notre lancement, en novembre 2015. Ce n’est plus le cas depuis que nous nous sommes lancés dans cette phase de développement international. Nous le serons dans deux ans.

Votre technologie permet de lier différents systèmes d’information sur un seul. Utilisez-vous des API [2] pour cela ?

Nous intégrons en effet les API de nos partenaires et nous exposons aussi nos propres API pour permettre à des partenaires et développeurs intéressés par notre solution de l’intégrer dans leur application.

Quels avantages voyez-vous à utiliser des API ?

Les API changent la vie ! Pendant longtemps, les systèmes d’information des grands acteurs du secteur fonctionnaient en monopole. Mais aujourd’hui, il n’est plus possible de tout faire tout seul. L’ouverture des API permet de bâtir un écosystème. Il suffit de regarder le nombre de solutions qui se sont construites autour de M-Pesa au Kenya : ils ont perçu très tôt les avantages de l’ouverture. Le paiement est une question d’écosystème. Pour certains acteurs, c’est même une aubaine, car cela leur permet d’attaquer très vite un marché, de développer de nouvelles offres. Nos partenaires le voient via les chiffres que nous leur rapportons au bout de quelques mois.

Cela a-t-il pris du temps pour que les grands acteurs acceptent cette ouverture ?

Oui et c’est toujours le cas. Ils sont regardants sur le fait que le partenaire qui utilisera l’API ne leur apportera pas de faille de sécurité, ne déstabilisera pas leur système… Ils sont sélectifs lorsqu’ils décident pour qui ils ouvriront leurs API. Nous sommes parmi les premiers à devoir les convaincre : ce sera plus simple pour les suivants.

Avez-vous un exemple d’approche partenariale permise par les API ?

Nous sommes en train de lancer avec l’UNCDF [3] un programme de développement de l’inclusion financière dans les zones rurales. Ce sont des zones où les opérateurs ne vont pas aisément mais où les attentes de la clientèle sont fortes. Sur un pilote d’un mois dans la région de Nioro, nous avons réussi à lancer 106 points équipés de notre plateforme, qui réalisent entre 3 et 4 millions de francs CFA par jour. Nous monitorons la fraude et nous gérons pour eux le support client. Le fait que nous soyons structurés et agiles nous permet de mettre en place la solution de l’opérateur même sur ces zones éloignées. L’objectif est de reproduire ce pilote sur dix zones.

Quel regard portez-vous sur la technologie de la blockchain ?

Nous travaillons déjà avec un acteur des cryptomonnaies en lui permettant de terminer ses transactions sur un portemonnaie de mobile money. C’est un premier pas pour nous. Faire reposer notre technologie en partie sur la blockchain pourrait présenter un intérêt en termes de traçabilité ou de répartition des transactions, mais nous regardons encore timidement ces questions.

Les cryptomonnaies sont-elles un sujet montant en Afrique ?

En tant qu’alternatives au cash, je pense qu’elles vont nécessairement se développer en Afrique. La mobile money est déjà une réponse à cette question du cash, pour les opérations de dépôt, de retrait, de transfert, d’achat de crédit téléphonique, mais pas encore pour le paiement qui doit faire face à divers obstacles (modèle économique à trouver, parcours à optimiser, aspect culturel…). Demain, le bitcoin sera en concurrence avec la mobile money. Mais contrairement à cette dernière, fortement dépendante du système bancaire et contrôlée par la banque centrale, le bitcoin est autorégulé, ce qui laisse la place à davantage d’initiatives.

 

1 Opération qui conduit au contrôle en commun de la FinTech par les deux groupes, ndlr.
2 Application Programming Interface – en français, interface de programmation applicative.
3 United Nations Capital Development Fund.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº367
Notes :
1 Opération qui conduit au contrôle en commun de la FinTech par les deux groupes, ndlr.
2 Application Programming Interface – en français, interface de programmation applicative.
3 United Nations Capital Development Fund.