On constate une accélération mondiale de la dématérialisation des paiements dans le grand public. Est-ce vrai également dans le monde professionnel ?
En 2020, pour les paiements business to business (b2b), nous tournons aux alentours de 2 400 milliards d'euros de flux échangés (à l’échelle de la France, ndlr), soit entre entreprises, soit entre les entreprises et l'État. Ce sont des paiements massifs qui, pour l’essentiel, se font aujourd’hui par virement, pour des raisons principalement historiques. Nous pensons que dans des écosystèmes comme celui du b2b, les cartes sont sous-estimées. Elles pourraient diminuer de manière significative les frictions qui apparaissent à l’occasion de paiements entre acheteurs et fournisseurs.
Quels en sont les avantages ?
Pourquoi payer par carte virtuelle plutôt que par virement ? Côté acheteur, les cartes présentent plusieurs avantages. Le premier, c'est le différé de paiement : avec un virement, vous décaissez immédiatement, ça n'optimise par votre trésorerie. Avec les cartes, vous différez votre paiement, dans un cycle de facturation à 30 jours, avec éventuellement un différé additionnel qui peut aller jusqu'à 60 jours. Soit, potentiellement, 90 jours entre le moment où vous réalisez la dépense en tant qu'acheteur et le moment où elle est prélevée sur votre compte. C’est très significatif.
Ensuite, votre capacité de négociation avec vos fournisseurs est meilleure, parce que vous bénéficiez d’un reporting exhaustif. Souvent, les programmes de cartes, en particulier les cartes virtuelles, proposent un reporting dédié. Dans ce reporting dédié, figurent les numéros de cartes virtuelles émis, par qui ils ont été générés, pour quels commerçants ils ont été payés. Vous pouvez y ajouter des données qu'on appelle de niveau 3 (pour payer la facture n° XX, je génère la carte virtuelle n° XXX correspondante) et y associer ainsi un centre de coûts, un code projet, éventuellement un matricule de collaborateur. Autant de données qui, en tant qu'acheteur, vous échappent probablement si vous procédez différemment.
De cette manière, vous pouvez déléguer la dépense en toute sécurité : à chaque transaction est associé un numéro à usage unique, qui n’est plus utilisable une fois le compte débité. Le risque de fraude est très réduit et vous n’avez plus besoin de partager vos coordonnées bancaires avec vos fournisseurs. Vos collaborateurs sont plus autonomes, le process d'achat est plus efficace.
Et il ne s’agit là que d’une expérience utilisateur avec génération de carte manuelle. Vous pouvez aussi automatiser les flux cartes, en créant des dialogues entre API, sans passer par un processus de contrôle à chaque achat. Ça existe également dans le domaine du procure-to-pay (l’ensemble du processus achat d’une entreprise, de la recherche du bien au paiement et à la sélection du fournisseur, jusqu’à la réception du produit, ndlr) où un logiciel est relié par une API à un système de génération de cartes virtuelles.
En France, des banques ont-elles déjà lancé un tel produit à destination de leurs clients professionnels ?
Pour ce qui est de Mastercard, AirPlus propose des cartes virtuelles, ainsi que HSBC Continental Europe. D'autres acteurs, comme Qonto, le font également, mais à plus petite échelle.
En matière de paiement dématérialisé, y a-t-il d’autres alternatives aux virements bancaires ?
Oui, dans le cadre d’un écosystème plus global. Globalement, l'idée est de fluidifier la relation entre acheteurs et fournisseurs. C'est ce que propose Mastercard avec Track Business Payment Service (ou TrackBPS). Ce service est né l'année dernière aux États-Unis et s'étend petit à petit en Europe. Barclays Card nous a rejoints récemment, comme les Italiens de Piteco et leur Treasury Management System.
La stratégie de Mastercard est multirails, pour « processer » tous les types de paiements, cartes ou non. Ça signifie inscrire de plus en plus ce que l’on appelle des agents d'entreprises dans l’écosystème TrackBPS. Qu’essaie-t-on de faire, au-delà du paiement ? D'abord, sécuriser les transactions, en faisant en sorte que l’identifiant des entreprises ne soit pas lié à leurs coordonnées bancaires. Elles doivent pouvoir se payer entre elles sans partager leurs informations bancaires, pour éviter les fraudes aux faux fournisseurs. Pendant les différents confinements, nombre d’entreprises se sont fait avoir par des escrocs qui les appelaient en se présentant ainsi : « Bonjour, nous sommes votre fournisseur, notre RIB a changé, merci d'enregistrer le nouveau. » Si elles ne disposaient pas des bons processus, il y avait risque d’usurpation.
Par ailleurs, côté fournisseurs, nous gérons également la liquidité. Les fournisseurs achètent, ils acceptent les cartes, ils sont payés immédiatement, plutôt que d'attendre la fin de mois plus 45 jours, le délai légal de paiement des factures. En France, plus de la moitié des entreprises ne payent pas à temps leurs fournisseurs. Or, on estime qu’une faillite sur quatre est liée à des retards de paiement. Avec TrackBPS, un fournisseur peut définir ses paramètres de paiement : « Je préfère être payé par carte jusqu'à un certain montant, au-delà par virement. » C'est un écosystème, fait de moyens de paiement différents, pas seulement les cartes ou les virements, où les données sont mieux réconciliées, plus automatisées, où circulent des informations telles que le numéro de carte virtuelle qui a servi au paiement de la facture ou, s'il s'agit d'un virement, la référence du paiement. Il arrive que certains virements soient tronqués et les données insuffisantes pour identifier les factures auxquelles ils correspondent. D’autres arrivent agrégés, sans séparation des factures. Ce sont ces problèmes-là que nous adressons avec TrackBPS.
Avez-vous des accords avec des banques françaises ?
Nous sommes en cours de discussion, mais TrackBPS n’est pas encore disponible en France. Il se développe petit à petit en Europe.
La pandémie a-t-elle modifié les habitudes de paiement des entreprises ?
Pendant un confinement, chacun télétravaille. Le salarié ne pourrait-il pas acheter du gel, des masques depuis chez lui avec une carte virtuelle ? Certaines entreprises se sont posé cette question. Et celle-ci : « Comment optimiser les processus, de manière à être plus agile ? » Des changements vont rester, sur le travail à distance, notamment, ou le business travel. Le voyage d’affaires va être durablement impacté. Les collaborateurs ne se déplaceront plus aussi fréquemment qu’avant la crise.
D’autres produits b2b ont vocation à être de plus en plus utilisés. Leur taux de croissance est très élevé. Les paiements carte ont augmenté de 37 % entre 2016 et 2020, c’est une tendance de fond. Mais 2020 a rebattu les cartes, avec, par exemple, l’accélération des marketplaces b2b, favorable au paiement par carte, auquel il est bien adapté. On estime le taux de paiements par carte b2b à quelque 1,2 % du montant total des paiements en France.
Que proposez-vous en matière de sécurité ?
Pour nous, la sécurité, en b2b, c'est deux choses. D’abord la carte virtuelle. Une fois enregistrée chez un fournisseur et déjà utilisée, elle ne pourra plus être piratée. Et puis, dans notre écosystème TrackBPS, les envois et les réceptions de fonds sont liés à un TrackID, sans que soient partagées les coordonnées bancaires. Chaque fournisseur et chaque acheteur est associé à un identifiant. Les numéros de compte ne sont visibles ni d’un côté, ni de l’autre.
Propos recueillis par Stéphanie Chaptal.