Economie

ODD et finance : Le business plan d’une relance verte et inclusive

Créé le

13.11.2020

La crise actuelle doit être un signal pour nous inciter à reconstruire un nouvel état du monde. Les Objectifs de développement durable de l’ONU constituent le business plan de cette évolution ; la finance en sera le moyen d’action à condition d’être au service de l’économie, mais également de la société et de la biosphère. Des green bonds à l’impact investing, les instruments financiers appropriés se développent.

 

La crise sanitaire mondiale que nous traversons depuis fin 2019 est un rappel à l’ordre pour l’humanité. Le FMI annonçait le coût de cette crise à hauteur de 12 500 milliards de dollars en juin 2020, tandis que l’OCDE annonçait en septembre 2020 une perte du PIB mondial à hauteur de 7 000 milliards de dollars. Peu importe le chiffre, pourrait-on presque dire ! L’amplitude de la fourchette démontre à elle seule l’incertitude qui est celle des gouvernants, économistes et autres financiers. À ce jour, la crise sanitaire reste présente, et l’évaluation du coût global est quasiment impossible à déterminer. Le biologiste Gilles Bœuf, dénonçant l’anthropocentrisme via la surexploitation du capital naturel, nous alarmait en mai 2020, en précisant que nous n’étions pas face à un mur – qui nous aurait permis de piler –, mais face à des sables mouvants. Peut-être sommes-nous face à ce que Schumpeter appelait la destruction créatrice. Dès lors, il convient de détruire les infrastructures polluantes pour construire une nouvelle économie verte. Nous devons construire ce qu’on appelle aujourd’hui le monde d’après. Déconstruire pour reconstruire, là est le défi des économies et de leur plan de relance ; s’engager dans une transition énergétique pour une productivité sociale.

Selon le CNRTL [1] , dictionnaire du CNRS, « relance » signifie « nouvelle impulsion ».

Impulsion, transition ou bifurcation ? Ilya Prigogine, prix Nobel de chimie en 1977, définit un point de bifurcation tel le point critique à partir duquel un nouvel état devient possible.

Le nouvel état du monde : c’est maintenant que nous devons le faire, et obligatoirement avec la finance, indispensable à tout progrès – économique, social, sociétal, environnemental…

Le rôle d’un marché financier est de financer l’économie. Aujourd’hui, plus qu’hier, il convient de remettre la finance au service de l’économie certes, mais également de la société et de la biosphère. Le sociologue allemand Karl Polanyi dénonçait, dès 1944, l’encastrement de la société par le marché. Depuis 50 ans, on est face à un double, voire triple, encastrement : finance, économie et biosphère. La crise sanitaire révèle nos dérèglements d’hier.

Milton Friedman, fondateur de l’Ecole de Chicago, titrait un article dans le New Times le 13 septembre 1950, « The social responsibility of business is to increase its profits ». En 1953, Howard Bowen définissait la responsabilité sociale des managers comme l’obligation, qui devait être la leur, de poursuivre des politiques et de prendre des décisions en total accord avec les valeurs de la société. En 1984, R. Edward Freeman, à l’origine de la théorie des parties prenantes, définissait la responsabilité sociale comme la satisfaction des parties prenantes : lorsqu’une entreprise prend en compte des intérêts multiples, au-delà même de ceux de ses actionnaires, elle devient, de facto, socialement responsable, et concourt alors à maximiser ses profits et l’intérêt social à long terme.

La responsabilité sociale de la sphère financière est de satisfaire l’ensemble des parties prenantes, y compris la biosphère. Nous ne pouvons avoir d’économie saine, solide et pérenne que si elle repose sur une population saine qui elle-même ne survivra que sur une planète saine.

17 objectifs de développement durable…

Comment alors reconstruire le monde post-Covid en répondant aux attentes sociétales ?

Le business plan existe, le cadre a été édicté en 2015 : Paul Polman, ex-dirigeant d’Unilever, a déclaré dès septembre 2019, lors de la semaine « UN Global Compact Leaders », que les objectifs de développement durable (ODD) adoptés par l’ONU en 2015 constituaient le meilleur business plan pour les entreprises pour la construction du monde de demain. Force est de constater que certaines organisations l’ont déjà utilisé : l'Agence française de développement (AFD) qui « finance, accompagne et accélère les transitions vers un monde plus juste et durable » développe sa vision stratégique au travers des 17 ODD (voir Graphique 1) qu’elle regroupe au travers de six transitions : énergétique, démographique et sociale, numérique et technologique, économique et financière, territoriale et écologique, politique et citoyenne.

Les ODD sont indivisibles et transversaux, note Novethic en prenant l’exemple de l’action sur l’eau (ODD n° 6) qui permet d’agir sur la santé des populations (ODD n° 3). Ils concernent tous les agents et acteurs économiques de tous les pays et apparaissent donc comme un langage commun permettant une grille de lecture commune dotée d’instruments de mesure : ainsi lesdits acteurs, et tout particulièrement les Etats, sont-ils tenus de rendre des comptes à l’ensemble des parties prenantes.

Rendre des comptes, c’est bien là l’étymologie du mot responsabilité : répondre de ses actes. N’est-ce pas là également la définition de la gouvernance selon Joseph Stiglitz (2005) : « la gouvernance est l’instance qui définit en fonction des intérêts de quelle partie prenante les décisions sont prises ».

Alors quel est le rôle de la finance et qui doit-elle servir ?

…et 10 axes stratégiques pour une finance durable

En plus de l’impérieuse nécessité de financer la transition énergétique, la finance est l’outil de la politique industrielle tout autant qu’elle est l’instrument de résilience des populations.

Tout dernièrement (5 août 2020), à l’aune de la crise de la Covid-19, le GISD – Global Investors for Sustainable Development, groupement composé de 30 dirigeants de banques et d’entreprises, a publié un rapport faisant état de 64 recommandations pour encourager la finance durable à mieux cibler les ODD, dont 10 sont prioritaires : prendre en considération les risques systémiques de durabilité, améliorer les données et notations ESG, se conformer à des exigences de transparence et d’harmonisation, renforcer la gouvernance des entreprises, renforcer les partenariats public-privé, développer les produits et les infrastructures de finance durable.

Sur le plan européen, 10 axes stratégiques ont été élaborés (voir tableau).

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Le premier axe est en cours ; la taxonomie européenne se propose de mettre en place une classification commune des activités vertes et durables à destination des acteurs financiers afin de rendre possible les comparaisons d’une part, et d’éviter le green washing d’autre part. A cette fin, elle établit une liste d’activités économiques associées à des seuils de performance pour mesurer la contribution des activités à six objectifs environnementaux (atténuation du changement climatique, adaptation à ce changement, utilisation durable et protection de l’eau et des ressources, protection et restauration de la biodiversité et des écosystèmes, prévention et contrôle de la pollution, transition vers une économie circulaire). Lorsque la taxonomie sera en vigueur, les entreprises devront s’y conformer et informer, tout autant que des produits financiers verts et durables devront être normés et labellisés conformément à cette taxonomie (Headlink-Partners).

Les instruments existent donc.

Des greens bonds…

Finance verte, finance durable, finance responsable ou encore finance à impact, peu importe ! Il convient de remettre la dimension longue (au sens de long terme) dans la finance, et de concilier rentabilité financière avec rentabilité sociale et environnement.

Les véhicules les plus anciens émanent de l’ISR – investissement socialement responsable qui permet d’intégrer les critères ESG dans la gestion et les décisions d’investissement des fonds nommés naturellement ISR. De la même manière, parce que les frontières sont parfois poreuses entre les notions, la finance solidaire permet de porter des projets non financés par les circuits traditionnels. En parallèle, on relèvera la microfinance comme devant s’ajouter aux deux formes précédentes, car faisant état d’une dimension sociale très forte – elle propose un accès au crédit pour les populations les plus défavorisées.

Depuis la Cop 21, force est de constater que la place financière parisienne est devenue l’un des leaders, voire le leader, de la finance verte dont l’objet porte notamment sur le financement de la transition énergétique. Le véhicule de financement le plus connu de cette finance verte est la green bond dont l’origine est celle de la Banque Mondiale lorsque l’organisme supranational, en 2008, décida de faire de la lutte contre le changement climatique un de ses axes majeurs de développement. Douze années plus tard, les Climate Finance Days d’octobre 2020 organisés à Paris sous l’égide de Finance for Tomorrow notent, au titre de leur bilan, une nette progression de l’intégration climatique dans les décisions des acteurs financiers sous couvert d’une prise en considération des enjeux par les organismes de régulation et de supervision : « 40 % des investisseurs font du climat un élément de prise de décisions d’investissement. 27 % visent des investissements bas-carbone, affichant une volonté plus directe de participer activement à la transition bas carbone et d’avoir un impact positif » (climate-change.org). En termes de tendances clés, on note lors de ces journées, que le concept de transition […] trouve un début de réponses opérationnelles dans des outils de dettes à impact tels que les sustainable bonds. […] L’enjeu aujourd’hui est de généraliser ce mouvement dans le secteur financier pour s’assurer que la transition bas carbone sera socialement acceptable. Cette réflexion fait également écho d’avoir plus d’impact chez les financiers, en articulant enjeux sociaux et environnementaux, tels que le propose la structure des ODD. »

…à l’impact investing

Plus encore, depuis quelques années se développent l’impact investing permettant d’associer le rendement social ou rendement financier. On entend par ce concept un investissement qui « allie explicitement retour social et retour financier sur investissement, […] qui implique l’établissement d’objectifs sociaux prioritaires et spécifiques dont l’impact est mesurable par un processus continu d'évaluation » (Comité français sur l'investissement à impact social). On mentionnera également le social business et autre entrepreneuriat social ou encore inclusive business.

Enfin, pour dépasser la dimension financière stricto sensu, notons le statut d’entreprise à mission prévu par la loi PACTE. Le 26 juin 2020, Danone devenait la première entreprise cotée du CAC40 à se donner un statut d’entreprise à mission, c’est-à-dire dotée d’une « Raison d’être » et d’objectifs sociaux, sociétaux et environnementaux associés, inscrits dans ses statuts et constituant sa « Mission ». Son directeur général, Emmanuel Faber félicitait alors les actionnaires « pour leur soutien unanime sur la transformation de Danone en “Entreprise à mission” et l’intégration d’objectifs touchant à la santé, à la planète, aux personnes et à l’inclusion » et leur précisait qu’ils avaient « démontré que la finance peut changer le monde »…

 

1 Centre national de ressources textuelles et lexicales.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº850bis
Notes :
1 Centre national de ressources textuelles et lexicales.