Il y a une dizaine d’années, le monde de la banque et de la finance internationale était encore largement dominé par les vingt plus grandes banques américaines, européennes et japonaises, qui représentaient les plus grandes capitalisations boursières et pesaient en termes d’actifs et de dépôts plus que tous les autres établissements bancaires de la planète réunis. Ce temps est aujourd’hui révolu. La crise financière de 2008 et ses ondes de choc successives sont passées par là. Désormais, dans le top 20 des plus grandes capitalisations bancaires (voir Tableau), à côté des traditionnelles banques américaines Wells Fargo, JP Morgan, Citibank et Bank of America, qui ont survécu à la crise financière, et des banques européennes HSBC, Santander et BNP Paribas, on trouve les quatre Big Four chinoises (ICBC, CCB, ABC, Bank of China), trois banques australiennes qui ont profité de la demande chinoise en matières premières australiennes, ainsi que deux banques commerciales brésiliennes (Itau Unibanco et Banco Bradesco) – le leader brésilien, Banco do Brasil, n’étant pas coté – et enfin une grande banque d’État russe, la Sberbank.
Banques chinoises : des marges de manœuvre à exploiter
Cette nouvelle donne ne se retrouve pas seulement dans les capitalisations boursières ; elle se reflète aussi dans la croissance des encours de crédits attribués par ces banques et par le volume des dépôts collectés. À cet égard, les quatre grandes banques chinoises tiennent incontestablement la corde. Avec 80 % des actifs du système financier chinois, elles détiennent d’ores et déjà un encours de crédit supérieur à celui de toutes les banques françaises, britanniques et allemandes réunies. Tout en continuant leur croissance organique sur le vaste marché chinois, l’accroissement de la concurrence et la baisse des marges sur ce marché suscitée par la libéralisation des taux d’intérêt bancaires en 2012 poussent ces mastodontes à se développer sur d’autres marchés. Ainsi, les actifs à l’étranger de ICBC, première capitalisation bancaire au monde, augmentent à un rythme annuel de 30 à 40 % depuis 2008. Partant d’une base relativement faible, cette expansion à l’étranger ne menace pas encore les positions des banques occidentales, comme HSBC ou JP Morgan, fortement exposées sur les marchés émergents ; à ce rythme, une dizaine d’années pourraient pourtant suffire à ce que le paysage bancaire mondial soit bouleversé. D’autant que les banques japonaises, seules véritables concurrentes des banques chinoises en Asie, souffrent des multiples blocages de l’économie japonaise, caractérisée par une déflation chronique et une dette publique dépassant 200 % du PIB qui encombre les bilans bancaires. En outre, afin de développer le rôle international de la devise chinoise, les grandes banques chinoises sont encouragées par la banque centrale à prêter en renminbi à leurs clients étrangers. Cette dernière leur garantit en retour un accès illimité à la liquidité.
Le trésor de guerre des banques brésiliennes
À plusieurs milliers de kilomètres de là, en Amérique latine, les banques brésiliennes sont également en pleine expansion, à la fois sur leur marché domestique et à l’international. L’accélération de la croissance économique au Brésil dans les années 2000 a reposé largement sur le desserrement des contraintes financières internes et externes qui entravaient la demande intérieure, et par le soutien du gouvernement à cette dernière à travers des transferts sociaux ciblant les défavorisés (programme Bolsa Familia). Cela a favorisé le développement du crédit au secteur privé (ménages, entreprises), qui a crû de 15-20 % pendant 10 ans, sa part dans le PIB passant de 25 % en 2002 à plus de 50 % en 2012. Cet accroissement considérable des actifs bancaires, conjugué à un ROI qui s’est maintenu entre 20 et 25 % (contre une norme internationale de 10-15 %) et à un taux de créances douteuses contenu à 6-7 %, a permis aux banques brésiliennes, tant publiques que privées, d’accumuler un trésor de guerre considérable qu’elles peuvent désormais mettre au service de leurs ambitions de développement à l’international. Celles-ci sont encore balbutiantes, mais selon de nombreux experts, des opérations d’acquisition seraient à l’étude à l’échelle régionale.
L’Afrique, terre d’opportunités
En Afrique subsaharienne, les banques sud-africaines, nigérianes et marocaines se livrent quant à elles une forte concurrence pour étendre leur réseau international et racheter les filiales des banques occidentales. Ces dernières se désengagent en effet du continent pour diminuer leur exposition au risque et leur consommation de fonds propres, dans un contexte de durcissement de la régulation prudentielle en Europe (Bâle III). De même, au Moyen-Orient, les banques du Golfe (Arabie saoudite, Émirats, Qatar) profitent d’un mouvement de désengagement similaire des banques occidentales, dans un contexte d’instabilité politique suscité par les soulèvements du Printemps arabe de 2011, pour consolider leurs positions dans la région, notamment en Égypte, qui, avec 100 millions d’habitants à l'horizon 2025, une urbanisation en progrès constant et un taux de bancarisation encore faible, représente le marché bancaire le plus prometteur de la région.
Les marchés développés : une cible secondaire
Comme l’explique
La banque d’investissement également en mutation
L’expansion des banques issues des émergents concerne également les activités de banque d’investissement à forte marge (conseil en fusions-acquisitions, émission d’obligations corporate et d’actions). Il y a dix ans, ce segment était encore dominé par quelques grandes banques occidentales, y compris sur les marchés émergents, mais la situation a beaucoup changé. La part des banques étrangères a fortement baissé au profit des banques locales, qui réalisent désormais la majorité des transactions. Ainsi, selon Freeman & Co, les banques chinoises ont remporté près de 69 % des commissions générées par ces activités sur le marché chinois en 2012, contre seulement 23 % en 2005. Le même constat vaut sur le marché indien : les banques locales y ont raflé 69 % des commissions en 2012, contre 19 % en 2005. Au Brésil, BTG Pactual, décrite par le Financial Times comme « la Goldman Sachs des tropiques », a racheté en 2009 les activités d’UBS au Brésil et domine désormais le marché latino-américain de la banque d’investissement, avec 10 % des commissions générées par cette activité dans la région.
Rien ne semble pouvoir arrêter cette dynamique portée par les fondamentaux macroéconomiques et par la réorientation des flux financiers dans un sens Sud-Sud. D’acteurs locaux, les banques des pays émergents se transforment ainsi en acteurs régionaux, aux ambitions de plus en plus globales.