Financement de l’économie

« Nous devons collectivement viser l’accroissement du stock d’épargne financière longue »

Créé le

20.11.2012

-

Mis à jour le

29.11.2012

Ce mois-ci, Revue Banque s'accompagne d'un supplément sur le thème du financement de l’économie. En guise d’introduction, Bernard Spitz s’exprime ici sur le rôle des assureurs, qui sera crucial dans les prochaines années comme apporteurs de capitaux à long terme à l’économie et notamment aux entreprises. Dans cet entretien, le président de la FFSA fait le point sur la capacité du secteur à poursuivre cette mission, compte tenu notamment des évolutions réglementaires, nationales et européennes.

Quel est le rôle de l’assurance dans le financement de l’économie ?

Les assureurs français financent l’économie à hauteur de plus de 1 700 milliards d’euros, dont 56 % en faveur des entreprises. Ces montants sont colossaux et sont un atout pour la France, ses entreprises, mais également sa dette publique. En effet, les sociétés d’assurance représentent près de la moitié de la détention domestique de la dette garantie par l’État.

C’est l’assurance vie qui permet aux assureurs de jouer leur rôle d’investisseurs de long-terme. À elle seule, elle représente 1 500 milliards d’euros d’investissements, avec un très fort biais domestique, soit plus de 40 %. Dans le détail, ce sont 715 milliards d’euros qui étaient investis en France par les assureurs à fin 2011, dont 425 milliards dans les entreprises avec une grande majorité (252 milliards) consacrée aux sociétés non financières. Il est donc légitime de suivre avec attention l’évolution de la collecte nette de l’assurance vie, entrée dans une phase d’incertitude depuis le début de l’année. Il est encore plus légitime de faire preuve de prudence à l’avenir, pour ne pas accroître la fragilité du « bien collectif » que constitue l’assurance française.

Comment va évoluer ce rôle dans les prochaines années (comportements des ménages et des investisseurs, aspects réglementaires…) ?

Compte tenu des évolutions réglementaires et des tendances de marché, les assureurs vont plutôt privilégier les placements obligataires au détriment des actions, sans réduire leur concours aux entreprises. Dans le cadre de leur stratégie d’allocation d’actifs, par souci de diversification, ils tendent à élargir leur politique de placements en direction de nouveaux types d’actifs, tels que les obligations de PME et ETI et les prêts aux entreprises, via le co-investissement, comme en témoignent certaines opérations récentes. À l’avenir, ces expériences devraient continuer à se développer.

Alors que la réglementation Bâle III conduit les banques à se désengager de certaines formes de financement, jusqu’où les assureurs peuvent-ils prendre le relais ?

Si les assureurs n’ont de toute évidence pas vocation à remplacer les banques, ils seront amenés à se substituer à elles pour porter le risque dans la durée, en intervenant « en bout de chaîne », c'est-à-dire une fois l’analyse crédit et tout le processus d’intermédiation effectués. Cela supposera d’élaborer des solutions innovantes de partage et de gestion du risque sur toute la durée d’investissement. L’innovation financière afin de trouver des solutions pour les entreprises, comme le montre cet exemple, est dans l’ADN des sociétés d’assurances.

Quelles sont les conséquences des nouvelles réglementations (Solvabilité 2, IFRS…) sur la capacité des assureurs à financer l’économie ?

À structure de passif inchangé, elles vont se traduire par un renforcement des exigences pour les actions et les obligations de long terme. Pour autant, la capacité des assureurs à financer l’économie restera décisive, en se matérialisant sous des formes plus diverses, ce vers quoi Solvabilité 2 pousse via les exigences en matière de calibrage et de gestion des risques d’investissement.

Quelles sont vos propositions au travers du package deal annoncé lors de votre conférence de presse du 27 juin dernier ? Pensez-vous pouvoir encore obtenir des modifications qui permettent de pérenniser votre rôle dans les investissements de long terme ?

Ces propositions sont le fruit d’un travail mené par la FFSA, en concertation avec l’ensemble des assureurs européens. Ces solutions ont été avancées en novembre 2011, à l’occasion de notre conférence annuelle Solvabilité 2 en présence des représentants européens de la Commission, du Parlement et de l’industrie. Nous avons renouvelé nos demandes auprès de la Commission pour obtenir des mesures contracycliques permettant de neutraliser efficacement la volatilité des taux de marché. Malgré l’opposition du Parlement, une étude d’impact a été demandée et obtenue qui devrait permettre d’évaluer les solutions proposées, ce qui nous satisfait pleinement. Nous sommes maintenant attentifs aux résultats de cette étude qui montrera la nécessité de ces mesures contracycliques. Notre prochaine conférence, en décembre, en présence du ministre de l’Économie et des Finances, Pierre Moscovici, et de Michel Barnier, Commissaire européen pour le marché intérieur et les services, sera très certainement l’occasion de faire un point d’étape sur le sujet.

Comment redynamiser  l’épargne longue en France ?

Aujourd’hui, la concurrence entre supports d’épargne financiers et non financiers est féroce. À court terme, il serait suicidaire de déstabiliser l’assurance vie, pilier de l’épargne de long terme française. Les signaux fiscaux et réglementaires envoyés aux ménages sont décisifs et ce d’autant plus que les supports d’épargne réglementés font l’objet de toutes les attentions de la part des pouvoirs publics et que l’assurance vie est fragilisée. À moyen terme, nous devons collectivement viser l’accroissement du stock d’épargne financière longue. Nous comptons sur l’assurance vie, qui a fait ses preuves et continue d’attirer les épargnants. Mais méfions-nous des solutions déconnectées du monde réel, qui pourraient avoir l’effet strictement inverse à celui recherché : l’épargnant est hyperréactif et il faut avant tout répondre à ses besoins et ses attentes, car c’est lui qui décide. Des pistes ont été dessinées dans le rapport sur la compétitivité remis par Louis Gallois début novembre, comme l’incitation à la détention de supports en unités de compte ou de contrats diversifiés, pour autant que soit respectée la promesse de campagne qui excluait la remise en cause de la fiscalité des contrats en euro après 8 ans.

En mettant en résonance le Manifeste pour une politique d’épargne à long terme que vous avez publié avec l’ ANIA [1] en avril 2012, cette problématique se pose-t-elle également et dans les mêmes termes (capacité des ménages à épargner à terme, recours aux incitations fiscales…) aux autres pays européens ?

Les travaux actuels de la Commission européenne le montrent : l’investissement de long terme est une préoccupation pour l’ensemble des pays européens. Dans les pays qui n’ont pas recours aux fonds de pension – ce qui est le cas par exemple pour la France et l’Italie –, la question de la mobilisation de l’épargne est cruciale : sans elle, non seulement nous ne pourrions pas sortir de la crise, mais en plus le potentiel de croissance à moyen et long terme serait affaibli. C’est un risque que nous ne pouvons pas prendre, et c’est le message que nous portons entre autres avec nos amis italiens.

 

1 Association italienne des sociétés d’assurances.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº754
Notes :
1 Association italienne des sociétés d’assurances.