Comment est né Chronos ?
Avec le groupe SMA, la Fondation Maison des sciences de l'homme et l’Université de la Sorbonne, nous menons depuis 14 ans une démarche scientifique de réflexion sur la qualité des représentations financières qui fondent les modélisations des promesses ou des engagements, qui constituent l'essentiel de l'activité financière, qu'il s'agisse de crédits, de dérivés, ou de gestion. Ces représentations sont centrales car ces engagements sont immatériels ; aussi, pour être des objets de comptabilisation et de transactions, une forme doit pouvoir leur être donnée.
À partir de 2009, nous avons commencé à exposer notamment que les représentations browniennes de l’incertitude liée aux actifs financiers utilisées de façon plus ou moins sophistiquées ont conduit à des sous-estimations massives des risques de crédit. Cette sous-estimation a permis à tous les acteurs d’avoir une vision trop optimiste de leurs situations. Cela a facilité l’émission massive de dettes, la création importante de liquidités, l’augmentation des bilans et une surestimation des fonds propres. Cette sous-estimation a également justifié la dissémination incontrôlée des risques à travers des outils financiers comme des titrisations. Il nous a semblé que nos propres représentations permettaient de mieux appréhender les causes et l'explication du déroulé de la crise et de fonder des normes ou des comportements professionnels dans un cadre conceptuel plus adapté.
Tous les deux ans nous avons pu ainsi présenter régulièrement lors de 5 colloques scientifiques organisés avec l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et d’autres partenaires nos analyses sur différents sujets, normes financières, benchmark et pour le dernier la rationalité. Nous avons essayé de poser des diagnostics, des éclairages en ayant le souci d'une démarche résolument pluridisciplinaire et en faisant appel aux professionnels. Il s’agit à la fois de soumettre les pratiques, les outils et les concepts à une analyse critique et épistémologique c’est-à-dire de revenir aux origines des concepts pour voir si d’autres choix n’auraient pas été possibles, et d’en évaluer les conséquences possibles.
Bien que nos colloques aient été très étalés dans le temps, entre 2009 pour le premier et 2018 pour le cinquième, nous avons pu réunir un certain nombre de participants fidèles, mais aussi ouvrir ces réunions de façon régulière à de nouveaux professionnels. Nous nous efforçons de créer des liens entre le monde de l'entreprise et celui de la recherche française et internationale. Cela nous a permis de constater que les analyses que nous exprimions entraient en résonance avec la perception par les professionnels de la finance de leur propre réalité et trouvaient un écho dans un certain nombre de travaux de chercheurs.
Si nous étions capables de réaliser cette mise en relation tous les deux ans, il était dommage de ne pas parler plus souvent de façon organisée. D'où l'idée de créer Chronos, c’est-à-dire de structurer un réseau de relation, que nous avons appelé un « thinknetwork », petit clin d'œil au think tank : au lieu de faire du réservoir, nous faisons du réseau !
Comment Chonos compte-t-il formaliser ces liens entre le monde de l’entreprise et celui de la recherche ?
Chronos a pour objectif ambitieux de faire se rencontrer et dialoguer professionnels et scientifiques. Les professionnels trouveront avantage à renforcer des analyses exprimées ou des intuitions par des travaux scientifiques de haut niveau, de façon à présenter au débat public, aux régulateurs, politiques, professionnels, ou aux médias, des travaux qui ait la double solidité de la validation professionnelle et de la validation scientifique. Les scientifiques trouveront au contact des professionnels des occasions d’études et de confrontations aux pratiques réelles. Une telle démarche est nécessaire. Si l'on veut disposer de normes prudentielles qui le soient réellement, et si on veut que les bonnes pratiques ne soient pas bloquées par des règles inadaptées aux métiers, il faut dépasser le seul stade des seules opinions pour atterrir dans le champ des avis autorisés. Et aujourd'hui dans l'espace social européen domine la règle de la rationalité scientifique ; même si elle a ses propres limites, c'est le vecteur à utiliser.
Quelles sont les thématiques centrales sur lesquelles travaille Chronos ?
Chronos se veut, selon le développé en acronyme de son nom, un chantier de recherche et d'observation sur les normes à caractère systémique. Une des approches centrales menées par Chronos est l'étude du rôle des normes et réglementations dans la survenance des crises qu'elles souhaitent éviter. Et la genèse de cette réflexion se situe dans le monde financier.
Pourquoi s'intéresser plus particulièrement à la finance ?
La réflexion est née dans la finance d'abord parce que nous étions des financiers ! En outre, dans les décennies récentes, la finance est devenue en Occident un acteur prépondérant dans l'activité économique. Par ailleurs, comme l’avait anticipé Schumpeter, nous avons vécu une extension de la rationalisation des activités par l’économie et l’utilisation de l’unité monétaire pour mesurer les impacts de toutes sortes de situations et de réalités. Mais surtout, il faut intégrer que l'activité financière est totalement immatérielle, sa plasticité aux normes et à la réglementation est donc sans limite, il n'y a pas d'inertie. Les changements et leurs conséquences apparaissent beaucoup plus vite que dans d’autres secteurs. Si vous voulez faire des normes à caractère systémique dans l'activité du commerce, même sur internet, vous butez sur des réalités physiques que sont la production des marchandises, leur stockage, leur livraison. De même, un bâtiment est un condensé de normes, mais pour le construire, les normes doivent prendre en compte les matériaux et quelques lois physiques de base et calculer la descente de charge qui fait qu’à un moment donné toute charge doit trouver un appui sur un sol solide et stable. Les normes sont là contraintes par le concret. Quand la norme est absurde, le délai de mise en œuvre permet de se rendre compte de son caractère inadapté et théoriquement de revenir à des conceptions plus saines. Alors que dans le monde totalement immatériel de la finance, vous pouvez faire des immeubles qui ne tiennent pas debout et être félicité ! Ce sont donc les déséquilibres et les effets néfastes engendrés par des normes et des représentations inadaptées qui peuvent provoquent des crises à répétition ou les amplifier, et sur lesquels Chronos entend travailler.
Pour revenir aux travaux que vous avez menés pour appréhender les causes et l'explication du déroulé de la crise de 2008, comment ont-ils été reçus ?
Nous avons été auditionnés à ce sujet par la commission
Pour en revenir à la crise de 2008, celle-ci était bien une crise d’un « système » financier, constitué à partir de modèles précis et organisé pour être autorégulé et se développer selon son mode propre d’organisation. En 2008 et 2009 l'intervention des banques centrales a calmé les conséquences de la crise et permis au système de se reprendre. Mais très vite, la réflexion sur les modèles s’est interrompue. De façon symbolique on dira qu’en 2011 Ben Bernanke a sifflé la fin de partie sur l'interrogation sur les principes en affirmant qu'il n'y avait pas d'erreur scientifique sur les modèles, mais uniquement des erreurs humaines au niveau des acteurs ou des erreurs d’ingénierie au niveau des organisations. L’homéostasie a donc joué parfaitement son rôle mais si le système a repris il s’est complexifié devant l’échec des dispositifs initiaux, et les autorités interviennent de façon si intrusive et à un niveau rarement connu et à un point tel que l’on a oublié leurs caractères structurellement autorégulés et qui demeurent.
Du point de vue des sciences de l’organisation, la complexification des règles est l'expression à la fois des limites ou des erreurs contenues dans les représentations sous-jacentes et aussi de l’inadaptation des modes de régulation qui en découlent.
De façon simplifiée on pourrait dire que pour saisir la réalité de l'immatériel que constituent les engagements dans le secteur financier, si les concepts sont faibles ou faux ou limités, inévitablement les échecs de l’organisation rendront nécessaires d’introduire des précisions, des compléments, des contrôles, toujours plus nombreux année après année, qui se traduiront par une rigidification de plus en plus forte des organisations.
Comment la situation peut-elle ensuite évoluer ?
Dans ce cheminement vers ce que certains baptisent l’hyper-réglementation, l'activité humaine est progressivement réduite à l'application de process normés, justifiée par une rationalisation qui justifie chaque étape. À ce stade, on comprend pourquoi l’intelligence artificielle est promue : elle peut faire plus vite et mieux que les hommes. Le système peut ainsi espérer se pérenniser et vaincre l’inertie et la lourdeur qu’entraîne la complexification.
Seulement il ne faut pas oublier que ce sont aussi des machines à rationaliser des actions où l'homme par hasard, par intuition, ou par intelligence, pouvait découvrir d’autres façons de faire et exercer son libre arbitre. De plus, lorsque le collaborateur fonctionne sur la base de ses connaissances et de son expertise, il sait qu’il est susceptible de se tromper et qu’il va lui falloir engager l'action d’une façon qui soit responsable. Il agit de façon éthique et cette éthique a minima est liée à une évaluation des conséquences de ses actes. L'éthique correspond à un fonctionnement sur la base du savoir et suppose de composer avec « l'agir humain », capable du meilleur et du pire. Les bonnes sociétés sont celles qui encouragent le meilleur, et essaient de réduire, mais pas d'éliminer car c'est impossible, les décisions les pires.
En revanche, en robotisant et rationalisant toujours davantage les processus, on veut réduire les erreurs possibles dans la réalisation d’un objectif. Le monde procédurisé, le monde des normes, organise ainsi un ensemble de personnes agissant, non plus comme une communauté humaine, mais comme une machine structurée pour produire. Ainsi, la prévention systématique de l’erreur est-elle bien une forme d'aliénation. La rationalisation ou normalisation systématique conduit à réduire le rôle de l'éthique, puisque le seul comportement demandé aux collaborateurs est le respect de la procédure ou de la norme, les collaborateurs ne se sentent donc plus responsables des conséquences de leurs actes, même en cas de dysfonctionnements avérés.
La réduction de l’initiative individuelle et de la responsabilité individuelle par l'hyper-réglementation donne un certain confort dans un premier temps aux intervenants ; elle facilite aussi les situations de moral hazard ; ainsi les 2000 milliards de pertes aux États Unis n’ont pas donné lieu à beaucoup de poursuites pénales. Mais de façon plus profonde cette déresponsabilisation ne rend pas heureux. Irritabilité, agressivité, passivité, désengagement en sont des symptômes évidents.
Vos positions sur les représentations financières sont-elles partagées dans le monde financier ?
Avant 2008, dans la finance, les principes financiers sur lesquels les organisations étaient fondées bénéficiaient d'une adhésion très forte. Aujourd'hui, beaucoup d’acteurs de la finance ressentent que quelque chose ne fonctionne plus dans le système, mais ils ne savent souvent pas l’exprimer ni dire pourquoi ; aussi l’adhésion s’est-elle affaiblie. Mais la grande cohérence des organisations autour de principes protégés par le phénomène d’homéostasie empêche toute remise en cause. L'ambition de Chronos est de faire en sorte que ces professionnels expriment plus clairement leurs difficultés, et que les chercheurs puissent rechercher comment les articuler, et préparer un fondement scientifique solide à des alternatives de modèles.
Comment cette réflexion menée à la base au sein de la finance peut-elle être transposée dans d’autres secteurs ?
Chronos peut transposer ces réflexions à d'autres univers que la finance, parce que la réglementation financière constitue une sorte de modèle au regard d'autres univers très réglementés, comme le BTP, le logement ou d’activité spécifiques comme la comptabilité.