Le point de vue de l'investisseur

« Ne pas être dogmatique sur les modes de décarbonation »

Créé le

20.07.2015

-

Mis à jour le

07.09.2015

Fin 2014, le FRR était responsable de 357 kg d’émission de CO2 par millier d’euros investis. Cette transparence du fonds sur son « empreinte carbone » fait partie d’une stratégie plus globale de réduction des émissions de gaz à effet de serre inclue dans son portefeuille actions.

Longtemps, le risque climat a été considéré par les institutions financières comme un risque en matière d’image. Aujourd’hui, il est également vu comme un risque financier. Partagez-vous cette analyse ?

Tout à fait. Ces deux approches ne sont d’ailleurs pas antagoniques. Les investisseurs institutionnels ont une responsabilité fiduciaire qui ne se limite nullement à dégager une bonne performance financière à court terme. Ils doivent prendre en compte tous les enjeux à moyen et long terme, notamment les enjeux ESG, qui n’ont pas toujours de matérialité immédiate mais qui peuvent avoir un impact sur la performance future. C’est pourquoi je pense qu’en matière de risque climat, il ne faut pas opposer de manière irréductible l’approche « morale » et l’approche financière.

Cette prise de conscience est-elle récente ?

La question climatique est une préoccupation ancienne du Fonds de réserve pour les retraites : nous avons réalisé la première étude sur notre empreinte environnementale en 2007 et conduit, en 2009, une étude sur la prise en compte des facteurs environnementaux dans la construction d’une allocation d’actifs. Notre intérêt a redoublé ces deux dernières années, en même temps que le débat public s’est densifié. On assiste en particulier à une accélération de la prise de conscience de la part des investisseurs et des financeurs.

Il existe un foisonnement d’initiatives lancées à l’échelle internationale par des institutions financières autour des sujets de changement climatique. Vous faites partie des signataires du Montreal Pledge et de la Portfolio Decarbonization Coalition. Comment s’articulent ces deux initiatives ?

Ces deux initiatives, signées en septembre 2014, sont complémentaires : avec le Montreal Pledge, 35 investisseurs institutionnels s’engagent à publier chaque année l’empreinte carbone de leurs investissements en actions ; la Portfolio Decarbonization Coalition va plus loin puisque les investisseurs signataires prennent trois engagements : publier leur empreinte carbone, décrire la méthodologie de calcul de cette empreinte et, enfin, la réduire.

Des moyens d’action pour « décarboner » le portefeuille sont-ils préconisés ?

Nous sommes au début d’une dynamique et chacun réfléchit à ses moyens d’action, selon ses propres contraintes de passifs. Lorsque l’on a des engagements à très long terme, on peut se permettre d’être extrêmement ferme avec des paris forts. Sur un horizon plus court, il faut être plus prudent car les changements peuvent prendre du temps. Il s’agit de ne pas être dogmatique sur les modes de décarbonation. L’essentiel, à travers ces deux initiatives, est d’amorcer un mouvement puissant et – espérons-le – irréversible, même s’il peut évoluer dans ses modalités d’application.

Concrètement, qu’êtes-vous amenés à faire ?

Nous avons mesuré l’empreinte carbone de notre portefeuille actions aux 31 décembre 2013 et 2014 (lire Encadré) et nous l’avons comparée à l’indice de référence de notre allocation stratégique [1] . Nous avons ainsi constaté que l’intensité carbone de notre portefeuille actions était de 12 % inférieure à ce benchmark et que l’empreinte absolue était plus faible de 15 %. Notre exposition aux « stranded assets » [2] est d’un peu moins de 7 % contre 8 pour l’indice. Notre exposition a par ailleurs diminué entre fin 2013 et fin 2014.

Comment avez-vous réduit votre empreinte ?

Nous avons investi dans des indices à basse intensité carbone. C’est un univers d’investissement réduit par rapport à celui de l’ensemble des indices de marché. Dans cet indice « low carbon », il y a un premier filtre qui ne retient que 80 % des entreprises de l’indice, en éliminant celles qui produisent le plus de gaz à effet de serre (GES) tout en veillant à garder au minimum 70 % de chaque secteur. Un second filtre retire les entreprises qui détiennent le plus de stranded assets fortement émetteurs de gaz à effet de serre, ce qui favorise les détenteurs de réserves de gaz, frappe très lourdement les réserves charbonnières et affecte les réserves pétrolières de manière significative. Enfin, on pondère le poids de chaque émetteur restant pour que la performance financière s’écarte le moins possible de celle de l’indice de référence. En effet, les changements peuvent prendre du temps et nous souhaitons bénéficier de leurs effets positifs sans courir de risque financier de court terme. L’utilisation de cet indice low carbon nous permet de réduire de plus de moitié les émissions de GES et de stranded assets sans augmenter notre risque financier. Actuellement, 2,5 milliards d’euros sont investis sur cet indice ou sur un processus de décarbonation. Nous aurons 3,5 milliards d’actifs décarbonés à la fin de l’année et 4,5 milliards d’ici juin 2016.

Par ailleurs, sur le périmètre des marchés émergents, nous avons décidé de passer d’un mode de gestion passive à une gestion active. Les choix sectoriels et d’entreprises effectués par nos gérants ont considérablement diminué l’empreinte carbone de cette partie du portefeuille.

Allez-vous jusqu’à exclure certains secteurs ?

L’exclusion n’est pas un mode de gestion habituel des actifs du FRR. Nous ne la pratiquons qu’en dernier recours, lorsque le dialogue avec les entreprises n’a pas abouti. C’est le cas par exemple du secteur de la fabrication des bombes à sous-munitions et des mines antipersonnel, que nous avons été les premiers à exclure. À ce stade, nous ne pratiquons pas ce type d’exclusion pour des raisons environnementales. Nous considérons qu’il existe d’autres méthodes plus en conformité avec les attentes de notre Conseil de surveillance et avec notre horizon d’investissement, qui est un horizon de moyen terme. La vraie question est de faire évoluer le modèle économique des entreprises. L’idée est de rechercher celles qui font, en particulier, un effort de R&D et sont engagées dans une évolution de leur business model. C’est plus réaliste sur le plan économique. Exclure un secteur, comme le préconisent certaines ONG, garantit certes un écho retentissant en matière de communication mais l’objectif est pour une large part de nature politique. C’est tout à fait légitime mais ce n’est pas l’approche que nous privilégions en tant qu’investisseur institutionnel.

Qu’attendez-vous de la CoP 21 ?

Je crois qu’elle est déjà un immense succès en termes de communication et de débat public. Les États – Chine et États-Unis notamment – ont annoncé des engagements que personne n’aurait imaginés voici deux ou trois ans. Les entreprises lancent des initiatives de leur côté. On ne se demande plus aujourd’hui s’il faut agir pour limiter le réchauffement climatique, mais comment le faire sans déstabiliser les économies et les sociétés.

Toutefois, de nombreuses difficultés demeurent. Le contentieux entre États sur les responsabilités historiques du réchauffement n’est pas tranché et le fonds vert conçu pour financer l’adaptation des pays les plus pauvres n’a été abondé qu’à hauteur de 10 milliards d’euros de capitalisation initiale. Nous sommes loin des 100 milliards d’euros que les pays développés sont censés réunir annuellement à partir de 2020. Les États devront ensuite faire preuve de beaucoup plus de cohérence : on ne peut pas simultanément affirmer que l’on mène des politiques climatiques ambitieuses et continuer de subventionner les énergies fossiles. Enfin, il s’agira de savoir mobiliser les acteurs privés. Je pense que les institutions financières auront un rôle à jouer pour lever l’argent du fonds vert qui ne pourra pas reposer intégralement sur des fonds publics étant donné le niveau d’endettement des États des pays développés. Mais pour réaliser les investissements colossaux nécessaires à la limitation du réchauffement climatique, les entreprises auront aussi besoin d’incitations puissantes et stables.

D’une tarification du carbone par exemple ?

C’est un instrument clé et il est important que cette tarification soit de plus en plus élevée au fil du temps avec une bonne visibilité sur le rythme de progression. Il peut d’ailleurs s’agir de plusieurs prix car il est assez illusoire d’imaginer que l’on parviendra à définir un tarif universel entre pays qui n’en sont pas au même stade de développement économique. L’essentiel est que le relèvement du prix du carbone se fasse de manière significative, prévisible et progressive.

Le surgissement d’initiatives est tel que j’ai l’impression que, malgré les difficultés, la CoP 21 constituera la première étape d’un processus nouveau de changement permanent et ambitieux. L’accord qui sera conclu ne sera applicable qu’en 2020 mais il ne faudra pas attendre pour mettre en œuvre les politiques publiques et les actions de la société civile afin de maximiser les chances de contenir le réchauffement climatique. C’est notamment le rôle de l’agenda des solutions qui regroupe les initiatives climat de nombreux acteurs, publics ou privés. Plus les États seront ambitieux dans le cadre de la CoP 21, plus les entreprises et les investisseurs le seront également. Plus la demande émanant de la société civile sera forte, plus les États seront incités à agir. Voilà un bon usage de la dialectique !

 

1 20 % actions des pays émergents + 40 % actions de pays développés hors Europe + 40 % d’actions Europe.
2 Les « stranded assets » sont les réserves fossiles qui ne seront pas exploitées si l’objectif de ne pas dépasser une augmentation de la température moyenne du globe de plus de 2° C en 2100 est atteint. Dans ce cas, la valeur de marché des entreprises qui les détiennent baissera.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº787
Notes :
1 20 % actions des pays émergents + 40 % actions de pays développés hors Europe + 40 % d’actions Europe.
2 Les « stranded assets » sont les réserves fossiles qui ne seront pas exploitées si l’objectif de ne pas dépasser une augmentation de la température moyenne du globe de plus de 2° C en 2100 est atteint. Dans ce cas, la valeur de marché des entreprises qui les détiennent baissera.