D’après le Petit Larousse, « décérébrer » signifie « détruire le cerveau ou sectionner toutes les liaisons entre le cerveau et le reste de l’encéphale, chez un animal ». Mais la décérébration n’est pas réservée à l’animal, et elle ne résulte pas seulement d’actes en quelque sorte chirurgicaux. Pour empêcher de penser efficacement, il n’est pas nécessaire de détruire physiquement des neurones. Il existe une décérébration intellectuelle, qui a probablement une dimension physiologique puisque notre intellect est fait de matière, mais qui ne relève pas de la destruction physique d’une masse de petites cellules grises : il s’agit de défauts dans l’organisation du réseau que forment ces cellules, réseau qui nous permet de penser.
Cette décérébration peut être dite systémique, pour la distinguer de celle, physique, qui est produite par une destruction de neurones ; elle s’observe particulièrement dans certains écrits en rapport avec la monnaie et l’informatique, cette dernière étant alors souvent désignée par une expression ayant une connotation magique : « le numérique ».
La monnaie est numérique depuis des millénaires
La monnaie est clairement un phénomène numérique : telle babiole se vend 10 euros, telle autre 20 dollars, une troisième 1 000 yens, et ainsi de suite. Le recours à la monnaie pour organiser des activités a débuté il y a environ 4 millénaires, et un fort développement de cette monétarisation s’est produit au fil des siècles – avec bien sûr des hauts et des bas. En Égypte ancienne, le shât et le deben étaient les deux principales unités de compte ; l’usage du papyrus, matière assez fragile, fait que les documents parvenus jusqu’à nous sont assez peu nombreux. En revanche, en Mésopotamie, à la même époque, les hommes d’affaires écrivaient sur des tablettes d’argile, lesquelles se conservent très bien ; nous sont donc parvenues en grande quantité des tablettes indiquant les montants de transactions effectuées ou projetées, et ceux de créances ou de dettes nées de l’activité de ces personnages, ou en rapport avec elle. Ces tablettes numériques fournissent de précieux renseignements sur les prix, les paiements et les dettes au Moyen-Orient il y a trois ou quatre millénaires.
La monnaie est aujourd’hui une relation numérique, appelée dette ou créance, entre deux agents. Le billet de 20 euros que j’ai dans ma poche est certes une chose, un morceau de papier imprimé couvert de dessins, sur lequel le nombre 20 figure à différents endroits… mais, au juste, que représente ce nombre ? Sur ce point, le billet est sibyllin : on y voit seulement le sigle BCE, pour Banque Centrale Européenne, et ses homologues dans différentes langues des pays membres de la zone euro. Cela signifie que le porteur de ce billet est créancier de la BCE : cette information qualitative n’est certes pas moins importante que le montant indiqué.
Dettes et créances
Mais que signifie « être créancier » ? Dans l’ancien temps, on pouvait croire qu’il s’agissait du droit d’obtenir une certaine quantité d’or ou d’argent. Ce n’était pas faux : il a longtemps existé une possibilité d’obtenir en pièces de métal précieux le remboursement d’une créance sur une banque. Mais cette conception est insuffisante, je dirais même superficielle, car les personnes physiques et morales détentrices de telles créances s’en servaient principalement pour régler des achats. Si A, propriétaire d’une entreprise textile et créancier de la banque B à hauteur de 500 livres, voulait acheter pour 200 livres de laine à C, il payait cette matière première par virement sur les livres de B : son compte était débité de 200, et le compte de C était crédité d’autant. Dans le cas, fréquent, où A et C n’avaient pas le même banquier, appelons B’ celui de C : B et B’ faisaient le nécessaire pour que le compte de C soit crédité, et celui de A débité, moyennant l’apparition d’une créance de B’ sur B.
Que ces opérations aient été effectuées jadis avec une plume d’oie et non avec un clavier d’ordinateur ne les empêchait nullement d’être « numériques ». La substituabilité qui s’est mise en place dans le langage courant entre « numérique » et « informatique » est ridicule et dangereuse : elle empêche de comprendre que notre vie est numérisée depuis des millénaires, et que cette numérisation, particulièrement liée à l’organisation monétaire de la vie économique, n’a pas attendu l’apparition et le développement de notre savoir-faire informatique. Les opérations monétaires, numériques depuis la nuit des temps, suivent une règle immuable : le crédit d’un compte par le débit d’un autre. Cette règle s’est appliquée jadis dans un contexte de convertibilité en métal précieux ; elle persiste aujourd’hui en l’absence de cette convertibilité, garde-fou dont les hommes se sont débarrassés lorsque l’expérience a montré qu’elle pouvait assez facilement être suspendue. C’est ainsi que l’on en est arrivé à une organisation où, notamment, les salariés reçoivent leur dû sous forme de virements au crédit de leurs comptes, par le débit de comptes d’employeurs (entreprises, administrations ou particuliers).
La comptabilité en partie double, clé de voûte du système monétaire
Ces opérations ont lieu dans un cadre précis : celui de la comptabilité en partie double. Ce système, qui a commencé à être utilisé au XIVe siècle, est devenu prédominant au siècle suivant. Il a été exposé en détail dans la Summa, un ouvrage du moine franciscain Luca Pacioli publié en 1494, qui présente également une grande partie des connaissances arithmétiques et mathématiques de cette époque. Son application a donné aux opérations monétaires et financières, et ipso facto aux opérations commerciales, une sûreté très supérieure à celle que produisaient jusque-là les écritures comptables.
La comptabilité en partie double est, depuis environ six siècles, la base solide de la banque et du commerce. Toute opération de paiement est répertoriée à la fois sur les comptes du payeur et du payé. Dans un tel système, chacun ne peut payer qu’à l’aide de créances, ou en s’endettant. Si les clients créditeurs d’une banque ont au total 100 milliards d’euros sur leurs comptes, la banque doit posséder au moins 100 milliards d’euros en créances et autres actifs. Il n’existe quasiment plus de monnaie qui soit un pur actif : « l’argent », comme on dit couramment, est la créance d’un agent sur un autre, généralement une banque, qui est son débiteur. Les paiements hors système, par exemple en métal précieux, sont devenus rarissimes. Ce sont ces paiements hors système, retour aux pratiques du Haut Moyen Âge, que les créateurs de cryptomonnaies voudraient remettre au goût du jour, en le présentant sous un emballage informatique très compliqué et très coûteux.
La régression cryptomonétaire
Sommes-nous loin des circuits neuronaux menacés par des opérations de décérébration ? Pas du tout ! Des représentations, comme disent les psychologues, sont attachées aux comptes bancaires, et permettent au système de fonctionner. Une personne ayant un compte en banque et des billets ne se fait pas d’elle-même l’image d’un créancier, à laquelle s’associe facilement un sentiment d’insécurité (sera-t-on bien remboursé ?), mais celle d’un détenteur de richesse (je possède X euros). S'opère alors un phénomène psychologique très important : la chosification de la monnaie, qui n’est plus ressentie comme une relation chiffrée modifiable selon certaines règles, mais comme quelque chose de réel. Le recours à la réalité virtuelle, particulièrement sur les écrans, grands et petits, aujourd’hui si fréquent, atténue notre capacité à faire la distinction entre les créances, relations numériques modifiables selon certaines règles, et les biens réels.
C’est dans ce contexte qu’a eu lieu l’apparition des cryptomonnaies. Inscrites sur des comptes, elles ne sont pas des créances, mais ce que l’on pourrait appeler des « choses numériques ». La technique du mining permet d’assurer leur rareté : comme dans une mine d’or ou d’argent, qui ne contient qu’une certaine quantité de métal précieux, les bitcoins (ou les unités de toute autre cryptomonnaie) ne peuvent être émis que dans la limite d’un certain nombre. De ce fait, un engouement pour la possession de ces certificats, ou l’approche de l’épuisement de la mine, suffit à provoquer des hausses époustouflantes de leur prix.
Ponzi et Madoff se situaient dans le cadre de la comptabilité en partie double. Leurs émules créateurs de « pyramides » ont persévéré dans cette voie. De ce fait, ils se font généralement « rattraper au tournant », lorsque la défiance fait son apparition, puisqu’ils n’ont pas les moyens de rembourser leurs créanciers. Leurs « pyramides » s’effondrent le jour où leurs créanciers cessent de croire au Père Noël, et demandent à être remboursés. Rien de tel ne menace les créateurs de cryptomonnaies : ils ont trouvé la combine parfaite, à savoir créer un engouement sans rien promettre. Ils vendent du vent, certes en faisant miroiter la possibilité de plus-values confortables, mais sans engagement contractuel.
Le « numérique » comme miroir aux alouettes
L’usage que certains délinquants font des cryptomonnaies pour réaliser des transactions illégales n’est probablement pas négligeable, mais les billets de banque ont, eux aussi, été utilisés pour obtenir une discrétion propice à certaines affaires que la morale réprouve. Il n’y a donc pas de raison de reprocher particulièrement aux cryptomonnaies d’être pratiques pour des opérations condamnables ou suspectes. En revanche, l’inaction des pouvoirs publics face à cette pratique qui bat en brèche le principe de base de la comptabilité en partie double est pour le moins curieuse. Probablement les personnes qui auraient la possibilité d’arrêter cette activité sont-elles subjuguées par l’usage qui est fait d’une technique informatique sophistiquée : la blockchain. Comment dénoncer une arnaque, un remake du conte d’Andersen Les habits neufs de l’empereur, alors que les cryptomonnaies mettent en œuvre une technologie informatique merveilleuse ?
Pour servir efficacement à l’enrichissement de ses créateurs, le merveilleux doit avoir des apparences aussi sérieuses que possible. Bernard Madoff a disposé de la collaboration d’institutions financières de renommée mondiale. Les Échos du 30 novembre 2009 nous apprenaient par exemple que les dépositaires des fonds Madoff en Europe étaient UBS et HSBC, le top du top dans le monde de la haute finance. En France, Madoff avait créé un fonds spécialement pour Liliane Bettencourt, actionnaire principal de l’Oréal, l’une des plus grosses fortunes du pays – peut-être même, à l’époque, la plus grosse. Comment ne pas faire confiance à un homme ayant de telles références ?
Certes, il aurait suffi qu’en 1999 soient entendus les avertissements d’un expert en produits dérivés, Harry Markopolos, qui réitéra d’ailleurs ses appels au bon sens, toujours sans succès, en 2005 : crédulité, quand tu nous tiens ! Mais la propension à croire au miracle, surtout quand il se présente sous couvert de prouesses informatiques merveilleusement innovantes, est très forte. Si l’espèce humaine est capable de croire majoritairement que cotiser pour payer une pension aux personnes âgées prépare les futures pensions des cotisants, pourquoi ne manifesterait-elle pas une crédulité analogue en ce qui concerne les cryptomonnaies ?
Le succès de l’équivalent actuel des pyramides de Ponzi n’a rien d’étonnant : la propension à prendre les vessies pour des lanternes n’a nullement été affectée par le développement de l’instruction et des connaissances scientifiques. Nous vivons en situation de rationalité limitée : parfaitement rationnels quand il s’agit de créer un outil informatique d’une technicité époustouflante, nous nous métamorphosons en benêts capables de gober les plus gros mensonges dès lors qu’il s’agirait tout simplement de regarder la réalité en face.