La presse se fait l’écho de la volonté du Gouvernement français de favoriser la compétitivité des entreprises françaises. Mais si on évoque fréquemment, comme fers de lance de la compétitivité nationale, l’industrie nucléaire ou aéronautique, voire l’industrie alimentaire et le luxe, on oublie souvent l’industrie bancaire française, qui n’a pourtant pas à rougir en ce domaine. Dans le domaine des paiements, la France dispose d’atouts insuffisamment mis en valeur au plan européen, alors que l’on dispose, sans aucun doute, de la première industrie européenne du paiement, au moins dans la zone euro, et que les banques françaises peuvent y prendre une place majeure. Il est des domaines où en France, on se complaît à ne pas communiquer à l’international, alors que l’on dispose d’atouts certains. Comme le disait un dirigeant américain d’une grande SSII française, « en France, on a de nombreux atouts, mais chut, il ne faut pas le dire, car sinon nous serions contraints de vendre hors des frontières nationales ».
La France est en pôle position en Europe
La démonstration est pourtant simple et l’a été à maintes reprises, et ce depuis plus de 20 ans : que ce soit par les volumes traités, la qualité des systèmes bancaires et interbancaires, leur sécurité… la France est en pôle position en Europe. C’était déjà en 1991 la conclusion du rapport coécrit avec Yves Ullmo sur « l’évaluation du système bancaire et financier français ». Aujourd’hui, cette analyse est confortée par les données : la France représente plus du quart (28 %) des transactions de paiements
De multiples atouts…
Sur quoi reposent ces atouts ? On a tendance, en France, à dire que ce sont les systèmes interbancaires. Certes, les sociétés interbancaires françaises ont été un moteur efficace et disposent des outils les plus performants et les moins chers du marché européen (voire mondial). C’est le cas de STET, déjà évoqué, totalement opérationnel pour le lancement du virement européen en 2008. Dernièrement encore, la
…mais qui restent méconnus
Trois questions se posent alors :
- pourquoi les atouts de cette industrie sont-ils si méconnus ?
- existe-t-il une opportunité en Europe pour l’industrie de paiement française ?
- que faudrait-il faire pour avancer ?
Le contexte est connu : l’Europe reste un patchwork de systèmes de paiements nationaux, qui s’accrochent tous (ou presque, puisque en Belgique, l’opérateur Banksys a été vendu à ATOS) à leur territoire domestique et le verrouillent. La seule solution envisagée depuis 20 ans par la Commission européenne a été une interconnexion illusoire des systèmes existants, ou la création in abstracto d’un nouveau scheme carte européen concurrent des schemes carte internationaux : qui a les moyens, si ce n’est l’ambition, d’investir des dizaines de milliards d’euros, sans nécessairement une valeur ajoutée supérieure à celle prodiguée par les schemes internationaux ?
SEPA, un projet terriblement ambitieux
Le projet d’espace européen unifié SEPA est un projet visant à supprimer les frontières et à doter l’Europe d’une industrie unifiée du paiement ; à ce titre, l’idée est louable en soi. Impulsé par les autorités publiques (Commission européenne et BCE), ce projet s’est appuyé sur une normalisation bancaire établie par l’
La bataille des interchanges
Mais le contexte est aussi la bataille engagée par le commerce européen, et en passe d’être gagnée avec l’aide de la Commission européenne, pour la suppression progressive des interchanges et autres commissions multilatérales interbancaires, sans réel apport au consommateur, et au détriment des banques, retirant ainsi à cette industrie très difficile du retail banking son carburant pour financer une politique active d’investissement.
Le contexte est enfin la situation économique européenne déprimée. Peu de pays y échappent, la réglementation européenne s’emballe, comme garante de la stabilisation des économies et de la réduction des risques, les États se recroquevillent sur leurs difficultés nationales : les banques en paient le prix. Les activités de paiement aussi, la priorité étant, y compris en France, de panser les plaies et c’est même à partir de celles-ci que parfois, certaines banques européennes ont trouvé les ressources pour combler les pertes, jusqu’à la cession d’actifs, comme au Royaume-Uni.
Les tentatives d’ouverture n’ont pas abouti
Dès lors, on ne peut nier que toutes les tentatives d’ouverture en Europe, dans les systèmes de paiement, n’ont pas abouti : les rares banques qui ouvrent la voie en Europe paient un lourd tribut face aux différences locales ; les grands opérateurs de paiement sont pour la plupart contraints à replier de la toile rapidement. Ceux qui tiennent sont ceux qui ont pris racine localement, et ils ne sont pas nombreux. Les sociétés interbancaires françaises ou opérateurs de paiement français ont bien essayé de pénétrer les marchés locaux, sans beaucoup de succès, sauf peut-être sur un marché : c’est dans le domaine des plates-formes de paiement à distance et les équipements de paiement commerçants que l’on peut constater une réelle consolidation, et pas seulement européenne.
Dès lors, les activités de paiement ne constituent pas aujourd’hui la priorité pour beaucoup. Et l’aventure européenne apparaît risquée, voire illusoire.
La résistance française
Pourtant, si l’industrie du paiement en France résiste bien, quand d’autres sont aux abois, les seuls espaces de développement et de consolidation sont hors de France, à l’exception du paiement à distance. N’y a-t-il pas là une opportunité pour quelques initiatives, ou pour essayer de « fédérer » des espaces de paiement de quelques pays, avec une gouvernance commune ? Les banques françaises en tireraient un avantage majeur compte tenu de leurs atouts… et de la situation économique de leurs grands concurrents européens.
Certes l’exercice est difficile et on sort de la douloureuse expérience Monnet. Tout le monde est fatigué des initiatives multiples sans issue. Certes, les interchanges diminuent à vue d’œil et risquent de disparaître bientôt. Certes, il existe des systèmes de paiement internationaux qui assurent déjà une certaine interopérabilité, dans les cartes comme dans les autres flux, et donnent quelques satisfactions. Certes, les réseaux français, STET et SER2S sont déjà en campagne pour chercher des voies… Mais rien qui offre aux banques une ouverture européenne pour capturer de nouveaux flux.
Construire des démarches individuelles… et collectives
Il peut y avoir et il doit rester des espaces pour des démarches individuelles pour essayer de pénétrer certains marchés, avec certaines alliances… mais, il faudrait peut-être également construire quelques passerelles sur les marchés qui pourraient avoir quelques ressemblances avec le nôtre, même si, on l’a vu, les apparences sont trompeuses. Sans scénario global européen, aujourd’hui hors d’atteinte.
Soyons clairs : il ne s’agit pas ici de promouvoir un projet « Monnet bis », pour constituer un nouveau scheme européen, pour les cartes ou tous les flux, mais de pousser les atouts de l’industrie bancaire française des paiements en Europe, de « profiter » du contexte favorable, et de rechercher une intégration plus poussée de quelques espaces d’acceptation, par un dialogue ouvert avec quelques partenaires européens, en s’appuyant sur un corpus identique de règles et de standards, avec une gouvernance commune, pour constituer progressivement des marchés plus étendus. Une démarche de pas à pas. Les banques françaises ne manquent pas d’atouts et le moment est propice. Les nouveaux standards européens pourraient alors apparaître comme un moyen technique de dépasser toutes les spécificités locales, ou en tout cas, de les rendre transparentes pour les flux transnationaux, et en ce domaine, les industriels sont prêts à aider les banques à relever le défi, dans les cartes comme dans les autres flux.
Le chemin n’est pas tracé, loin s’en faut. La route éventuelle est longue et les risques n’en sont pas faibles, mais la fenêtre est ouverte. Il y a une opportunité, vu la puissance de l’industrie bancaire du paiement.
À l’heure de la mise en avant de la compétitivité nationale, peut-être serait-il bon de faire connaître ces atouts de l’industrie bancaire française. Peut-être faut-il réexplorer ces voies pour voir où cela peut mener, indépendamment de tout dialogue avec les pouvoirs publics européens.